Histoires courtes

Mis à jour le 30 octobre 2021



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Certains textes ne se montrent qu'à la nuit tombée, furtivement. Essayer ?     
Crapaud accoucheur


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1.



Ma tête est lourde sur l’oreiller. Derrière mes paupières closes, la nuit est profonde. Un souffle m’enveloppe. Peut-être le mien ? Ou bien est-ce le vent qui secoue les volets et traverse la forêt de mes bras repliés sous mon visage ? La risée est venue de très loin, elle porte l’odeur des années passées, celle d’un édredon trop lourd et des pommes qui sèchent dans une pièce froide derrière la porte de bois brut.

Un souffle patient m’entoure et fait crisser le tissu du drap contre mon oreille. Alors, pour écouter la nuit, je retiens ma respiration. De temps à autre, le plancher craque, jamais au même endroit. Deux voix se chamaillent dans ma tête.

― Avec un micro spécial, tu pourrais percevoir le glissement silencieux de la limace qui trace son sillage dans la rosée luisante.
― Tais-toi, idiot ! Je n’entends rien !

L’appel aigu d’un petit crapaud accoucheur les interrompt. Une minute sans un son. Le plancher s’est tu. La pause s’allonge doucement sur moi et me repousse vers le sommeil. Au-delà de la dune, l’aboiement lointain d’un goéland est à peine perceptible. Il annonce que la marée a baissé, qu’il est temps de partir vers les îles, vers la nourriture. Je tire le drap un peu plus haut sur moi et je m’enfouis. Contre mon oreille, la houle de coton blanc a repris sa berceuse.

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2.



Un volet claque sèchement. Trop sommeil. Je n’ouvre pas les yeux... Il n’y a rien à voir. Sifflement du vent au dehors... Encore un peu plus fort... Le volet à nouveau. Un goéland hurle longuement et bientôt toute sa troupe de braillards lui répond en désordre. Heureusement pour moi, ils s’éloignent vers la dune sans cesser de gueuler. Tout ça pour un peu de vent dans la nuit… Une voiture glisse dans la rue sous la fenêtre, en direction du port. L’embarquement nocturne sur un chalutier... Dans une bourrasque passent une mère goéland et son petit. Elle lance un cri bref et grave à intervalles réguliers :

― Mêdêbêdê… Mêdêbêdê... Par ici, suis-moi !
― Yiiinn… J’arrive, j’arrive, mais ça souffle fort ! répond aussitôt le couinement du jeune.

Je crois que, tout bien réfléchi, mon préféré est ce petit crapaud timide. Tiens, je ne l’entends plus ? Le vent se lève maintenant vraiment. Du sud-ouest. Mauvais signe. Les branches d’arbre gémissent et les lignes électriques commencent à miauler. Les animaux se sont dispersés ou cachés. On s’abrite, on se recroqueville. On attend le passage du front. Le vent pourrait tourner au nord-ouest et forcir davantage encore...

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3.



Une rumeur profonde venue de la mer agite mon sommeil. La houle s’est levée. Lorsqu’une série vient se briser sur la plage, le grondement submerge le toit d’ardoise au-dessus de ma tête. La saveur douceâtre de la tempête est sur ma langue. Tout est noir. Tout siffle et rugit. Je plisse les yeux un peu plus fort. L’air me manque. L’éblouissement d’un éclair traverse mes paupières. La formidable explosion qui suit me projette au cœur de la tourmente. Je suis oiseau. Je suis en haut de la dune. Je sens le sable mouillé sous mes pattes palmées. Le vent siffle sur mes plumes. Deux goélands adultes tendent vers moi leur bec jaune grand ouvert. Quand je déplie mes ailes, les rafales me secouent. Je ne parviens pas à m’envoler. La troupe des oiseaux m’encourage et glapit.

― Tiens tes ailes bien tendues ! Face au vent !

Les deux grands oiseaux s’approchent de moi en se dandinant sur leurs pattes roses. Je reprends mon souffle. Je cogne la tâche rouge sous leur bec, comme fait le poussin pour quémander de la nourriture. J’essaie de crier.

― Aidez-moi ! C’est trop fort !

Un autre éclair, aussitôt suivi par un déchirement assourdissant. Le souffle m’arrache du sol. Je suis comme une feuille dans la bourrasque. A mes côtés, les deux adultes battent puissamment de leurs ailes blanches mais ne peuvent empêcher la tempête de sud-ouest de les faire voler à reculons.

― Yiiinn… J’ai peur !

Le sel est comme une pâte collante sur ma langue. Les mots s’engluent. Le son qui sort de ma bouche n'est qu'un petit cri aigu. Soudain le vent et la mer libèrent leur puissance, ils recouvrent tout de leur vacarme. Tout s’évanouit dans le noir.

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4.



Un rai de lumière filtre en haut des fenêtres. C’est l’autre volet qui claque dans l’aube naissante. Le front est passé. Je referme les yeux. Je fais semblant de dormir, malgré le vent qui hurle et la pluie qui crépite. J’attends... Rien... De temps à autre, j’ouvre un œil pendant un instant. La nuit recule peu à peu. Les gouttes font moins de bruit, la pluie devient plus fine. Le vent est toujours le maître. Il menace tout ce qui pourrait se dresser en face de lui. La houle tonne sur le sable. Je renonce au sommeil, je me lève... J’entrouvre le volet du côté abrité. Une lumière blanche et crue se faufile entre deux nuages. J’attends, en dansant d’un pied sur l’autre… Toujours rien… Tout-à-coup, je crois entendre... Non, il y a trop de bruit au-dehors… Puis, dans l’intervalle entre deux coups de bise, c’est lui ! Ce petit appel de flûte, c’est bien mon petit crapaud argenté qui chante :

― Ohé ! La vie est là ! … Répondez, où êtes-vous tous ?

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janvier 2024 --- 6 commentaires
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