Elle va et vient derrière la vitre. Elle trottine jusqu'au bout de la grande planche de chêne bruni par les années. Elle déplace quelques petites pierres orangées, hésite.
Elle revient vers un amas de fils métalliques enchevêtrés, les pousse dans la lumière du matin. La pluie a cessé. Une blancheur bleuâtre tombe du ciel. Des nuages hirsutes
filent au-dessus de La Forêt-Fouesnant. Elle ne les voit pas. Toute son attention se porte sur les formes et les couleurs des minuscules objets disposés sur un endroit
où le bois est plus clair, à quelques centimètres devant le bout de son nez. Elle incline la tête sur le côté pour mieux percevoir un reflet sur une pierre,
une virgule de lumière sur le bord d'un fil de métal. Elle recule, revient, bouge un petit caillou vert émeraude plus près d'une tresse brillante. Elle flaire la composition,
souffle. Ses yeux clignent rapidement. Elle frotte sa joue rayée de gris contre la fine chaînette. Aucune aspérité ne pourra troubler la beauté de l'ensemble.
Tout doit être attirant, clair, discret. Un assemblage délicat de matériaux durs et froids pour inspirer une émotion subtile : admiration, intimité, tendresse.
Au dehors, un couple de passants s'approche sur le trottoir de granite mouillé. La femme va dépasser la vitrine, lorsque son compagnon la retient soudain par le bras.
Attiré par un reflet orange qui émerge de cette matinée maussade, il a aperçu un bijou à travers la vitre couverte de gouttes.

— Regarde !... Ce collier...
— Oui ?
— Il ne te plaît pas ?
— Si Hugo, mais...
— Viens, entrons pour mieux voir, dit-il en poussant la porte.
Il s’incline légèrement, passe sous le linteau de pierre. Silvère interrompt son manège affairé, essuie furtivement ses doigts sur sa joue haute et creuse. Elle court au bout de l'établi,
repousse une bobine de fil brillant et une petite pince dans un coin, cache deux autres outils sous un chiffon maculé de gris, puis revient vers la vitrine.
— Bonjour, dit le visiteur. C'est ouvert ?
— Bonjour. Oui, entrez !

Elle se redresse, relève son visage vers cet homme beaucoup plus grand qu’elle. De ses mains incrustées de poudre grise, elle repousse ses cheveux châtains en arrière et reprend :
— Je n'ai que peu de choses. Je suis en train de reconstituer ma vitrine en prévision de l'été. Je n'avais plus rien… Il me faut du temps pour fabriquer chaque pièce.
Hugo s'attarde un instant sur la mince silhouette, les mains et la joue tachées de gris, le regard bleu foncé, intense. Il sourit. Il tend la main vers le collier.
— Je peux ?
— Oui, bien sûr.
Il place le bijou autour du cou de sa compagne et entreprend de manipuler le mini-fermoir. Silvère s’est reculée contre l’établi. Elle se fige dans sa robe brune. Elle attend.
Son regard est fixé sur les mains de l’homme, qui paraissent énormes sur le petit anneau brillant. Elle respire plus vite. Un frisson nait sous ses poignets, court le long de ses bras,
passe derrière ses épaules, enveloppe sa nuque.
Hugo s'est reculé d'un pas. Il pousse doucement sa compagne dans le timide rayon de soleil qui apparaït.
— Tu es très belle, dit-il d'un ton voilé.
Silvère reste très droite. Elle recule ses épaules et relève son menton. Après tout, c'est elle l'auteur d'un peu de cette beauté.

Hugo approche ses lèvres du collier qui resplendit sur la peau blanche. Il murmure quelque chose. Les mains de Silvère ondulent imperceptiblement, dessinent à nouveau les délicates torsades argentées.
Elles glissent jusqu’à porter la pierre orangée, dans le creux fragile à la base du cou. Elles frémissent dans le souffle des mots indistincts. Sous la robe de Silvère, le tissu marron est rugueux
contre le bout de ses seins. Lèvres serrées, elle reste immobile, une hanche appuyée contre l'établi.
Le couple s'est décidé, il achète le bijou. L'homme complimente Silvère sur la beauté de son travail. Elle le remercie, se penche en avant pour placer le collier dans un sachet de papier.
En un éclair vibrant, Hugo perçoit l'agitation grise des mains sur les pierres, le frisson qui court sur les avant-bras et le trouble qui hérisse le corps nu sous la robe marron. Il baisse les yeux
et les fixe sur les doigts habillés d’argent. Un instant de silence. Le grésillement du terminal de paiement qui crache la facturette. Un merci. Un au-revoir. Chacun retient sa voix.
La porte vitrée est refermée lentement. Le plus lentement possible.
Silvère frotte ses doigts luisants sur sa joue, se tourne vers l'établi et reprend sa création interrompue. Ce sera un bracelet. Encore plus fin, plus intense. Beauté... Amour...
19feb2024 23:28
Un peu d’excès de suavité dans le texte long. Less is more ...
18jun2024 19:45
02jul2024 19:00
08jul2024 11:40
15jul2024 00:05