Histoire courte

Mise à jour le 01 juin 2024



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Certains textes ne se montrent qu'à la nuit tombée, furtivement. Essayer ?     
tao


Une mouche se pose sur ma fesse nue. Pour la vingtième fois, j’envoie maladroitement un avant-bras dans mon dos pour la chasser. Je reste à plat-ventre pour protéger l’avant de mon corps de leur avidité. Je sais bien que ces sales bêtes ont gagné la bataille, comme toujours dans cet arrière-port. J’ouvre un œil. En face de mon visage, la tâche de rouille familière, sur la paroi métallique. Dans la lumière crue du matin, elle reproduit fidèlement la forme incongrue du cap Sizun, très loin d’ici. Elle porte les couleurs bistres de l’ennui de mes journées. Il fait déjà trop chaud. La moiteur quotidienne n’arrivera que plus tard. Je me lève à regret. J’enfile mes vêtements encore imprégnés de la fatigue de la veille. Le miroir fendu, sur la porte de ma cabine, déforme complètement mon visage : deux yeux bruns exagérément rapprochés, un nez presque absent alors que le mien est plutôt volumineux et une ridicule touffe de cheveux roux par dessus le tout. Je sors, grimpe un escalier raide et sonore, puis un autre. Autour de moi, la puanteur, la rumeur assourdie. Des amoncellements décourageants d’objets hostiles m’accueillent comme chaque jour. Pas faim. Je redescends sans tarder vers mon antre.

Sur l’étagère de métal, le coffret noir et blanc attend toujours. Il ne contient sans doute rien de très intéressant, mais je dois me décider à l’ouvrir un jour. Alors je respire à fond et je soulève le couvercle. Il n’y a ni lumière vive ni voix pour me guider. Juste un petit mot posé sur le tissu blanc protégeant le contenu du coffret. Un petit mot qui dit :

— Toi toujours malheureux, mon garçon ? Toi sûr être le bon moment ?

Il y a donc quand même une voix, celle de Mrs. Cheung. Je peux immédiatement répondre à sa première question, sans hésiter. Oui, toujours.

Bonheur Feng Shui

Un petit tintement dans une boutique obscure revient à ma mémoire. Non, ce n'est pas le bon moment. Sûrement pas ici dans l’humidité poisseuse, au milieu des cris d'oiseaux qui se disputent les charognes. Après un moment d'hésitation, je referme le coffret de bois bicolore. Je suis prisonnier de l'atmosphère oppressante du port, de mon oncle Marcel et de sa Sénane amarrée entre deux jonques. Marcel est malade. Son mal est enraciné au plus profond de lui. Plusieurs jours après notre arrivée à Tianjin, les tracasseries douanières paraissaient ne jamais devoir se terminer. Quelques billets de dix dollars glissés dans des formulaires épais comme l'inventaire d'un shipchandler avaient produit leur effet. Les cales avaient enfin été vidées par une armée de gringalets infatigables. Il était temps de trouver l'affrètement suivant. Marcel avait mis une chemise blanche, son meilleur pantalon et une vareuse propre. Cheveux roux un peu trop longs plaqués sur le crâne, mâchoire carrée et nez proéminent fendant l’air comme une étrave, il avait descendu l'échelle de coupée. Il avait disparu entre les containers rouillés qui encombraient le quai. Et la fièvre était tombée sur lui.

Deux jours plus tard au petit matin, sorti de la brume et des cris des goélands, était apparu sur le pont un moustique jaune en pantalon rapiécé et chemise trop grande, avec des yeux qui lui mangeaient le visage. Il avait demandé à voir
— Nifiou Maacel, le neveu de Sir Maacel.

Il était envoyé par une Mrs. Cheung. J’étais prié de bien vouloir me rendre chez elle dès que possible. Le jeune messager me conduirait, je pouvais avoir confiance. Quittant la Sénane enchaînée à son quai, j'avais suivi mon guide pendant un très long moment dans un dédale malodorant et noir de crasse. Tantôt montant, tantôt descendant quelques marches avachies, nous étions parvenus à une minuscule boutique d'ustensiles de cuisine, en contrebas de la ruelle. Le tintement léger de minces tubes de métal nous avait accueillis à l'entrée. Sur la gauche, un long comptoir de bois très étroit, usé par des générations de petites commerçantes, et un loriot qui sautillait et pépiait dans sa cage de bambou. Dans la pénombre d'une alcôve au fond de la pièce, une gracile silhouette noire très droite avait interrompu sa tâche et abandonné le wok à moitié rempli de légumes coupés en petits dés. Elle avait psalmodié la formule de bienvenue avant de s'incliner en joignant les mains.

— Mrs. Cheung,
s'était-elle présentée. Son visage souriait sous une coiffure stricte tirée par un chignon noué serré. Elle s’était inclinée à nouveau pour me remercier de ma visite.

— Sir Nifiou Maacel.

Echoppe

Elle m’avait invité à la suivre dans son humble maison. Une mauvaise fièvre tenait « Sir Maacel » alité. À l'étage, au milieu d'une chambre exiguë et proprette éclairée par une unique lucarne, Marcel ronflait sur un lit bas. La chemise blanche était tâchée de vomissures et la vareuse déchirée témoignait de quelque soirée agitée. À notre arrivée, mon oncle ouvrit un œil tuméfié et me salua d'un air vaguement étonné.
— Salut fiston, que fais-tu ici ?

Puis, sans attendre ma réponse :
— Tu crois que ma mère me pardonnera un jour ? La dernière fois, elle m'a encore reproché cette histoire avec Marianne.

Il replongea ensuite soudainement dans un sommeil sonore. Je ne savais rien de l'aventure en question, ma grand-mère m'ayant déclaré que les petits-enfants bretons n'ont pas à connaître les affaires d'adultes. J'en étais réduit à des suppositions. De toute façon, j'étais davantage préoccupé par mes incertitudes de jeune adulte et par le souci de trouver moi-même un affrètement. On ne pourrait visiblement compter avec Marcel que pour la signature finale qui lui revenait, car il possédait des parts dans la Sénane.

Mrs. Cheung m'avait ensuite convié à partager le thé dans son arrière-boutique obscure. Nous nous étions assis autour d’une minuscule table ronde. Des tasses de porcelaine fine nous attendaient sur la nappe décorée de feuillages de bambou. Silencieuse, elle me souriait. Je devinais des seins menus sous sa tunique noire. Inclinant son buste, elle avait versé le thé dans deux des trois tasses. Sans doute attendait-elle un visiteur. Elle m'avait aimablement questionné sur notre voyage. J’avais raconté les circonstances de l'arrivée de la Sénane à Tianjin : la cargaison déclarée en avarie générale après le coup de vent de sud-est en Mer de Chine, le dédouanement retardé par les démarches auprès du bureau local de la Lloyds, la tromperie avec la première équipe de coolies, puis le bateau vide et déserté par un équipage en visite dans les établissements animés, à l'arrière des quais. La solitude me pesait à l'intérieur de cette carcasse immobile et surchauffée, dans un coin reculé du port de commerce. Je ressassais le chagrin qui m'avait amené à embarquer avec Oncle Marcel.

— Vous comprenez, Mrs. Cheung, un jeune qui a grandi sur l'île de Sein, un bout de terre minuscule, plus petit que le port de Tianjin, ne peut pas rester avec les siens.

J'avais à peine onze ans quand ma mère m'a appelé, un soir de juin après l'école. Elle avait les yeux rouges et ses lèvres tremblaient un peu. Sans me regarder en face, elle m’avait dit abruptement :
— Tu dois quitter l'île en septembre prochain, tu dois aller au collège sur le continent. Tu es grand maintenant !

Je ne rentrais dans ma famille, sur l’île, que le samedi matin, pour repartir par le bateau du dimanche soir, celui qui pleure jusqu'à Audierne. Et forcément, lorsque j'ai retrouvé Soizic au lycée de Plouhinec, la petite Soizic de mon enfance îlienne devenue une grande jeune fille au tempérament décidé, je suis tombé follement amoureux. Je me suis persuadé qu'elle voudrait de moi, en dépit de sa froideur à mon égard. Mon illusion a duré longtemps. Au bout de plusieurs années, j'ai fini par comprendre que je n'avais aucune chance face aux garçons de la ville, plus dégourdis, plus brillants et issus de familles plus fortunées que la mienne. Alors, sans poursuivre mes études, j'ai embarqué sur le bateau commandé par Oncle Marcel, celui qui était resté célibataire.

Port de Tianjin

— On dit que le commerce avec l'Extrême-Orient est une bonne école pour un jeune homme qui ne réussit pas bien au lycée. Vous ne trouvez pas, Mrs. Cheung ?

Elle saisit la théière, la dirigea un instant vers la tasse restée vide, puis sembla se raviser, avant de répondre :
— Sir Nifiou pas être triste. Voyage et commerce être une bonne vie pour un jeune homme. Richesse et bonheur venir un jour. Encore thé ?
— Merci Mrs. Cheung, vous êtes bien aimable.

La troisième tasse me regardait dans le moment de silence qui suivit. Les fines torsades vertes qui couraient sur ses flancs semblaient balancer imperceptiblement et vouloir se précipiter tantôt vers l’ouverture sur la ruelle, tantôt vers le fond obscur de l’échoppe. J’essayais de résister au malaise qui me gagnait sans que j’en voie la raison.

— Je dois partir maintenant, Mrs. Cheung. Merci à nouveau. Je veux retourner au port et rechercher une cargaison pour l'Europe. Le jeune garçon peut me montrer le chemin ?
— Sir Nifiou prendre encore thé et apprendre la patience. Mrs. Cheung aider Sir Nifiou. Le bien venir après le mal.

J'avais finalement quitté l'échoppe de Mrs. Cheung tard dans la matinée. Puis j’avais traîné sans succès dans les bureaux d'affrètement du port durant les interminables jours suivants. Le petit moustique était réapparu plusieurs fois dans les semaines suivantes et m'avait conduit vers la boutique sombre. Oncle Marcel restait couché, les yeux bouffis et le teint pâle dans une tunique bleu nuit aux coutures distendues. Sa chemise et sa vareuse pendaient sur une patère, propres et repassées. À son chevet, une infusion au parfum de gingembre et d'agrumes attendait. Marcel ouvrait les yeux et disait :
— Bonjour fiston. Tu es là ?

puis retournait en soufflant à ses songes moroses.

Echoppe

J'avais fini par apprendre qu'un incident était survenu au pays.

Depuis toujours, Marcel pêchait la sardine, comme tout Sénan respectable doit le faire, comme son père et son grand-père avant lui. C'était la fête du dernier dimanche de juillet sur le port d'Audierne, entre la Maison de la Fortune de Mer et les quais ; Marcel était venu sur le continent tout spécialement. Tous les gens du Pays de Cornouaille, hommes et femmes, jeunes et vieux, riches et pauvres mêlés, s'y retrouvaient. Chacun avalait force sardines grillées, lard fumé et pommes de terre rôties, kouigns ronds et moelleux au beurre salé, crêpes et bière bretonne. Entassés sur la place triangulaire en longues tablées bruyantes et fraternelles, ils reprenaient en chœur les chants de marins malmenés par huit hurleurs ventripotents en casquette et veste bleu nuit. Vint le moment où les hardis capitaines laissèrent enfin la scène au groupe Maltavern. Le violon, l'accordéon, la basse et la batterie enflammèrent en un instant la bruine qui s'était invitée avec la nuit. Dès le premier Reel, cette musique du folklore irlandais très appréciée en Bretagne, tous les danseurs qui patientaient sur les bancs surchargés sautèrent sur leurs pieds. Une foule surexcitée se mit à bondir en rythme sur l'avant-scène. Au milieu du vacarme de la grosse caisse et du roulement de ses tambours, Denis, fidèle à son habitude, criait de temps à autre son hommage à Jacques Brel : « Chauffe Marcel, chauffe ! » Et Marcel, notre sardinier, s'élançait de plus belle, de gigue en polka irlandaise, entouré d'une douzaine de danseurs plus furieux que les autres. À ses côtés, une mignonne brune agitait sa chevelure en lui souriant. Il ne put manquer de remarquer son pas qui s'accordait au sien avec beaucoup d'ardeur et bien d'autres choses encore sur sa personne. Après une dizaine de morceaux endiablés, on fut essoufflé, enfiévré, rompu, et Maltavern décida d'une pause. Marcel fit ainsi la connaissance de Marianne. Quelques semaines plus tard, il lui faisait sa promesse.

Hélas, Marianne était de Groix, cette île de prétentieux pêcheurs de thon qui allaient chercher de l'autre côté des mers leur poisson pour les riches.

Un Sénan honnête, fils et petit-fils de sardinier, pêche le petit poisson bleu. Des Glénan et de la pointe de Penmarc'h aux îles de Batz et de la Vierge, et jusqu'en Mer d'Irlande, il y a bien assez de place ! La mère de Marcel fut inflexible et le père la suivit de toute son autorité. Les fiançailles furent annulées. Dix mois plus tard, Marcel embarquait sur un cargo et depuis, il traînait sa misère sur la mer entre la Chine et l'Europe. La peine semblait dernièrement peser plus lourd sur ses épaules fatiguées par les nuits sans sommeil.

Yin-Yang

Après la visite au fiévreux, Mrs. Cheung me souriait lentement. Elle me ramenait dans l'arrière-boutique où les trois tasses au bord presque transparent attendaient au milieu de volutes blanches aux senteurs de goudron et de jasmin. Nous passions de longs moments à boire le thé, tasse après tasse, en nous imprégnant de ses essences, au milieu du flot de paroles que Mrs. Cheung extirpait de moi et de ma pauvre existence. Elle ne parlait jamais d'elle-même et mon imagination tournait autour de sa mince silhouette sans parvenir à la frôler. Parfois elle disait :
— Encore thé, Sir Nifiou. Thé bon pour homme voir le bien et le mal.

Parfois encore :
— Voyage au loin, bon pour Sir Nifiou. Temps tristes, puis temps heureux.

Un jour, la troisième tasse fut surmontée d’une blanche fumée odorante, sur la minuscule table. Mrs. Cheung me présenta un petit homme corpulent au visage sévère et aux longues mains immobiles.
— Cousin Cheung Yang Leung.

La conversation ne courut ce matin-là que sur le commerce maritime. Le cousin voulait tout savoir sur les affrètements récents de la Sénane, sur mon expérience de la mer et mes tâches à bord. À l’issue d’une discussion longue et difficile, il fut décidé que l'embarquement d'un lot de bois précieux sur la Sénane se ferait à la fin de la semaine suivante.

Après le départ de Cousin Cheung Yang Leung, au moment de nous séparer, Mrs. Cheung me tendit le coffret de bois poli noir et blanc en me disant à mi-voix :
— Garçon Nifiou, ceci être le coffre du secret du bien et du mal. Quand la vie être trop difficile, quand Nifiou prêt pour le voyage, ouvrir le coffre de Li-Ming Cheung.

J’apprenais enfin son prénom, Li-Ming, « belle et légère » Mrs. Cheung.

Coffret chinois

Bien des années plus tard, après toute une vie de voyages heureux et malheureux autour de la terre, à la poursuite d'un rêve devenu invisible, je posai à nouveau mes mains sur le bois lisse et déformé par les années. Il fallait bien ouvrir ce coffret, finalement. Le bon moment était passé et Mrs. Cheung avait probablement quitté ce monde depuis longtemps. Sous le couvercle, posé sur le tissu blanc, le petit mot patientait.

- Toi toujours malheureux, mon garçon ? Toi sûr être le bon moment ?

Le sens des deux questions avait pâli encore plus que l'encre des mots patiemment déposés par la douce Mrs. Cheung. Mais la voix était toujours là. Je retirai le tissu blanc et trouvai d'abord un sachet triangulaire fait d'une feuille de papier fin soigneusement pliée. La pincée de thé qu'il contenait avait perdu son parfum et lorsque je la portai à mes narines, seule une légère odeur de fumée s'envola en un instant. Dans le fond, posée sur un coutil de coton brut, une petite boussole de laiton attendait son embarquement. Le métal était oxydé et les inscriptions gravées étaient devenues illisibles, mais l'aiguille aux extrémités de couleur argent et indigo tremblotait encore vaillamment. À ses côtés, un carré de papier blanc portait en son centre un unique hànzì, qui se tenait très droit dans son habit outremer :



Je reconnus le caractère rén en mandarin, celui qui désigne l'homme. J'entendis soudain la voix attentionnée qui murmurait à mon oreille :

— Garçon Nifiou, encore thé. Thé bon pour homme voir le bien et le mal.

tao

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juin 2024 -- 3 commentaires
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