Certains textes ne se montrent qu'à la nuit tombée, furtivement. Essayer ?
Perdu ! Revenez plus tard. Bonne chance.
Gagné ! Vous pouvez lire "Eliott et les envahisseurs" ou "Les yeux de Bastet".
Le matin entre peu à peu dans la pénombre de la chambre. Depuis quelque temps déjà, les choses ne sont plus comme avant. Quand Lucien s’échappe des griffes de la nuit, la lumière est différente. Ou peut-être
est-ce la vibration silencieuse de la chambre qui a changé ? Cette nuit a été effrayante, comme beaucoup d’autres auparavant.
Les cheveux ébouriffés du garçon portent encore les marques de combats perdus dans le creux de l’oreiller informe. Les odeurs de longs étouffements poussiéreux planent au-dessus du chaos des draps
et oppressent son souffle. Dans ses yeux hagards, les motifs hachurés dessinés par les fentes des volets tremblent douloureusement. Les cauchemars n’abandonnent pas leur proie sans lutter.
À plusieurs reprises dans la nuit, ils se sont saisis du corps de Lucien. Ils ont enseveli ses jambes trop longues dans des rivières de sables gluants. Ils se sont emparés de ses bras maigres et courts, les ont
enserrés contre son torse, ligotés dans les draps emmêlés. Prisonnier. Il était leur prisonnier. Le souffle court. Sans défense autre que des mouvements effrénés de sa tête dans les pièges de l’oreiller.
Alors les cauchemars difformes et visqueux se sont insinués dans sa bouche haletante, dans ses narines et dans ses oreilles. Ils ont rempli sa tête de stridulations insoutenables, de vrombissements noirs
et rouges. Ils ont poussé son esprit vers la terreur blanche. Suffocation. Sursauts sauvages. Lucien se dresse dans le lit, bouche grande ouverte, torse en sueur, membres agités de frissons interminables.
Après un moment, il se recouche. La nuit se poursuit dans une torpeur agitée. Les répliques de ces crises secouent ses jambes d’adolescent, ses bras d’enfant.
Au petit matin, les feulements pressés des premières voitures dans la rue annoncent la trêve. En prêtant l’oreille, on peut distinguer le cri solitaire d’un merle. C’est le moment où les frayeurs s'éloignent,
jusqu’à la nuit prochaine. Lucien se rendort d’un sommeil lourd et douloureux.
Un peu plus tard, la lumière traverse ses paupières. Lucien s’éveille lentement, passe la main dans ses cheveux, les redresse vers l’arrière. Il prend quelques inspirations profondes et se lève. Il frotte
ses membres endoloris pour effacer les plis laissés par les draps sur sa peau pâle et translucide. Il chasse le goût amer resté dans sa bouche. Il s’ébroue. Quelque chose n’est pas comme les matins précédents.
Une impression incertaine. Une couleur ? Une odeur ? Une force, une sensation nouvelle sous sa peau. Indéfinissable. Mais bien réelle.
Nuit noire et effroi,
Le jour repousse les fantômes,
Un jeune homme surgit.
La fenêtre de la chambre se laisse ouvrir sans protester. Les volets s’écartent en proférant chacun leur miaulement amical. Dehors, c’est encore l’hiver, le givre brille sur l’herbe rase. Mais c’est déjà
le printemps, deux jonquilles pointent leur bourgeon sur le carré d’herbe sauvage. Dans le buisson, une mésange raconte son histoire compliquée de lumière, de rencontre et de chamailleries. De la cuisine
viennent des bruits de voix. Sûrement les cousines, Maéva et Audrey. Lucien s’appuie sur le chambranle, étire son bras jusqu’au prunus et cueille deux rameaux qui commencent à fleurir.
Dans la cuisine, les deux filles sont attablées devant leur tasse de thé. « Comme dans un dessin de Philippe Francq », se dit Lucien. La lumière qui entre par la fenêtre derrière elles souligne
le profil lisse de leurs épaules et de leurs bras juvéniles.
― Bonjour Lucien. Tu as bien dormi ?
Audrey n’a rien dit. Elle a les yeux rouges et gonflés. Ses lèvres sont pincées. Ses épaules tombent et son buste est affaissé sur la table. Maéva a bien vu le regard de Lucien qui s’attarde sur le visage
chamboulé, les cernes, les joues mâchurées par les larmes. Elle ajoute :
― Audrey a passé une mauvaise nuit. Des cauchemars…
― Bonjour les filles… Il grimace longuement... Moi aussi. Pareil.
Il plisse les yeux, repousse ses cheveux en arrière. L’instant d’après, il tend le bras qu’il tenait caché dans son dos et leur tend les branchettes de prunus, fleurs roses à moitié écloses, ramilles
où affleurent des bourgeons mouillés. Les lèvres d’Audrey se desserrent et l’ombre d’un sourire lentement apparaît.
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janvier 2023 --- 1 commentaire
Annie C. 02mar2022 18:04
C'est bien noir...
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02mar2022 18:04