Je me souviens
Je me souviens du jour où j’ai réussi à écrire les nombres 97, 98, 99 et enfin 100. Ma main avait couvert toute une face de chiffres tracés à la craie blanche
et j’avais dû retourner l’ardoise pour arriver enfin au but. 100 ! Aussi vite que la voiture de papa dans la ligne droite qui descend vers Albertville,
avec les bosses sur la route qui secouent les garçons serrés sur la banquette arrière, les champs qui défilent de chaque côté des portières de métal.
Je me souviens des bruits de la vallée qui se sont enfuis à jamais et qui ne résonnent plus que dans ma tête. Meuglements paisibles des vaches aux champs, sifflement
de la locomotive lorsqu’elle entre dans le tunnel de Conflans, cliquetis des bicyclettes qui sortent de l’usine à midi, harmonica de Fred qui rentre
chez lui, en passant devant le tas de fumier où trône le coq marron et noir.
Je me souviens des versions latines et de l’odeur du buvard tâché d’encre violette, de l’angoisse des journées de compositions et du sourire heureux du professeur de mathématiques,
du vol des hannetons qui annonçait les grandes vacances.
Je me souviens des années d’espoir immense où les studios étaient minuscules et mal chauffés. Au dehors, le monde attendait d’être découvert.
Je me souviens des années dures et du chômage aveugle. Au dehors, le monde n’attendait plus personne. Chacun serrait les dents pour être plus fort et s’en sortir, une fois de plus.
Je me souviens de mon admiration pour les plus aguerris d’entre nous. Un étrange sourire amer s’était installé sur leurs visages.
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mars 2020 --- 2 commentaires
03apr2020 23:40
28apr2021 14:20