Histoires courtes

Mis à jour le 10 avril 2021



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Certains textes ne se montrent qu'à la nuit tombée, furtivement. Essayer ?     
Eliott


Le vent de terre s’était maintenant levé et le radeau s’éloignait silencieusement de la côte. Les parfums de la forêt et un relent de feu de bois glissaient sur l’eau jusqu’aux narines du fugitif. Derrière, la plage n’était plus qu’une bande blanche éclairée par la splendeur de la pleine lune. Il ne faisait pas froid et l’adolescent qui ajustait la voile faite de lattes de bambou n’avait pas fermé sa tunique de martre. La mer était lisse, mais il savait qu’au large, il rencontrerait une houle venue du côté du froid et des vents portants favorables pour sa route vers les îles. Il lui faudrait naviguer sans voir la terre, en direction de la face du soleil.

Il avait de la viande séchée, quelques prunes et une outre d’eau douce. Assez pour plusieurs jours, autant de jours que les doigts d’une main en se rationnant. Haru ne pensa qu’un instant aux difficultés qui l’attendaient. Il avait une ligne de chanvre et un hameçon d’os de chèvre, il pouvait toujours pêcher. Il suivait des yeux les jeux de lumière sur la surface de l’eau et orientait sa voile au mieux pour attraper les risées qui forcissaient peu à peu.

De toute façon, les anciens ne lui avaient pas laissé le choix. Ils avaient banni son père à cause de son regard et maintenant que l’adolescence était venue, il était clair que le garçon avait hérité de ses yeux. Le vieux Seku avait réuni tout le village et les anciens s’étaient accroupis sur la Pierre Noire. Après de longs conciliabules et des incantations vieilles comme le monde, ils avaient demandé à Haru de ne plus regarder leur visage lorsqu’il croiserait l’un d’entre eux, de baisser dorénavant les yeux devant tout autre homme ou adolescent mâle. La colère était montée dans le cœur du jeune homme et il avait fixé avec défi ces vieillards arrogants juchés sur leur caillou noirci. A ce moment, la Pierre s’était fendue sous leur poids avec un claquement sonore et tous avaient fui en criant et en boitant, honnissant son nom et celui de tous les siens. Il avait fallu partir le soir même.

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Le téléphone sonna dans le studio d’Aomamé. Haï, Haï, j'arrive, se dit-elle en maudissant cet accessoire de la vie moderne qui empoisonnait les soirées du citadin rentré du travail après une heure passée dans les transports en commun. Probablement encore un de ces messages publicitaires pour aller au salon de l'Auto, découvrir le dernier SUV de Mitsurover Wonder Cars que vous venez de gagner. Un tirage au sort exclusif réservé aux jeunes professionnels modernes de la capitale. C'était la sixième fois peut-être depuis le début de la semaine. Elle avait dû être « ciblée » la dernière fois qu'elle avait visité un site de rencontres pour célibataires. Ou alors c’était ce cadre supérieur un peu adipeux qui voulait la convaincre de tenter une carrière de mannequin. Elle décrocha avec une moue rageuse et cria presque :

— Moshé, moshé ! Allo, allo !

Téléphone

Mais non, c'était Barbara, l’ex de son frère, l'américaine, comme on disait dans la famille. Aomamé se radoucit et assura que cet appel était une heureuse surprise.

Abstraction géométrique

— Comment allez-vous Barbara depuis la séparation d'avec Haruki ? Ce garçon mal dégrossi n'a pas encore compris ce qu'est un couple. Cette petite brute au visage de tueur est restée dans l'état d'esprit de nos bagarres d'adolescents, chez les parents, à Nagasaki. Et comment va le petit Haru ?

Et bien, … justement, Barbara avait un tout petit problème avec Eliott. Aomamé se souvenait qu’on l’appelait Eliott maintenant qu’il avait sept ans ? Elle-même s’était engagée à animer un week-end de médiation interculturelle et ne pouvait envisager d'y emmener un jeune garçon. Est-ce qu’Aomamé pourrait héberger son neveu ?

— Bien sûr ... Je pourrais ...
— Oui, ce week-end. Merci!

Nous étions jeudi, Barbara pouvait parfaitement amener Eliott le lendemain après l'école, vers cinq heures. Il n'y avait aucun souci à se faire, elle apporterait tout ce qui était nécessaire pour lui, vêtements, médicaments pour son traitement, jeux et surtout, sa peluche... Merci, merci, Aomamé était vraiment une sœur, on pouvait compter sur elle, Barbara se disait chaque jour qu'elle avait eu de la chance d'entrer dans sa famille, même si l’idylle avec Haruki s'était si mal terminée.

— Alors, à demain, vers cinq heures !
— Toujours aussi sans-gêne, ces femmes Yankees, se dit Aomamé.

Elle pouvait assez bien imaginer le genre de médiation interculturelle à laquelle Barbara se consacrerait. Son propre week-end était quant à lui fichu.

Le vendredi soir s'était plutôt bien passé dans le studio exigu. Eliott n'avait pas déployé la capacité d'acrobaties dangereuses, de hurlements et de destructions diverses qui caractérisait sa bonne santé de jeune surdoué hyperactif. La période de grâce, se disait Aomamé en écoutant l'avis d'alerte météorologique que la radio diffusait toutes les demi-heures. Il ne serait pas prudent de sortir en ville à partir de midi et des coupures d'électricité étaient possibles dans la nuit du samedi au dimanche. Les habitants d'immeubles devraient s'abstenir d'utiliser les ascenseurs et s'assurer que l'accès aux escaliers de secours était possible, y compris dans l'obscurité. Qu'allait-elle faire de l'adorable bambin jusqu'au dimanche soir ? D'abord profiter au maximum des quelques heures où il restait possible de sortir, décida-t-elle promptement. Tout vaudrait mieux que la cohabitation avec Eliott dans 18 mètres carrés.

Gaufre au Nutella

Le petit prince s'était éveillé vers six heures et demie en réclamant des gaufres au Nutella. Devant la réponse inadmissible d’Aomamé,

— Je n’en ai pas, mon cœur,

il s’était mis à crier sa souffrance à pleine voix. Cela avait immédiatement ému le voisin acariâtre, celui qui affichait des mots vengeurs dans le hall d’entrée pour protester contre les allées et venues de personnes inconnues dans l’immeuble jusqu’à des heures peu honnêtes. Sa compassion s’était manifestée à grands coups sonores dans la trop mince cloison mitoyenne. Aomamé avait dû proposer d’urgence une gourmandise exotique encore meilleure, la biscotte aux fraises et à la crème Chantilly. La paix était revenue jusque vers neuf heures, avec le concours du poste de télévision. Deux lâchetés excusables par des circonstances exceptionnelles, se dit la jeune tante.

Bien décidée à reprendre l’avantage et malgré la mauvaise volonté d’Eliott qui ne voulait pas quitter l’écran, elle l'habilla et l'entraîna vers le centre commercial en haut de la nationale. Eliott se laissa convaincre de marcher jusqu'à l'hyper-surface de loisirs. Aomamé avait assuré qu'il y avait une exposition en première mondiale sur les extra-terrestres, leurs vaisseaux spatiaux et leurs lasers nucléaires. Il fut positivement ravi quand il découvrit qu'un modèle miniature de laser était en vente exceptionnelle pendant soixante minutes. Sa puissance de tir était garantie pendant trente jours sans changer la batterie.

— Il me faut absolument ça pour défendre la Terre. Tante Aomamé, je t’en prie, s’il te plaît, achète-le moi !

Quand Eliott se roula sur le sol devant la vitrine en hurlant et en agitant bras et jambes, aux pieds de la jeune femme pétrifiée, les passants commencèrent à s’attrouper. L’un d’entre eux suggéra d’une voix forte d’appeler les secours d’urgence.

Eclair

À ce moment, le pauvre garçon, si mignon, en proie à une crise nerveuse, fixa ses yeux sur la devanture avec un air furieux et une détonation fit soudainement taire tout le monde. La haute glace du magasin, surchauffée par les spots, s’était brusquement fendue dans l’air froid du matin. La balafre descendait du plafond jusqu’au sol en une arborescence neigeuse, comme si l’image d’un éclair était venue s’incruster dans le verre. Dans le silence qui suivit, Aomamé releva Eliott, entra prestement avec lui dans le magasin et se dirigea droit vers le vendeur qui vantait au micro la précision micrométrique du laser nucléaire.

Laser

Six heures plus tard, dans un crépuscule tempétueux, Aomamé quittait subrepticement son appartement dévasté, profitant d'un instant d'inattention du jeune héros, occupé à recharger son arme après avoir victorieusement repoussé une seconde attaque des envahisseurs. Ces derniers avaient coupé l’électricité pendant leur dernier combat, mais face au courage d’Eliott et au viseur infrarouge de son super-laser, ils avaient dû se replier dans un fracas de vaisselle brisée. Tant que « lui » serait là, « eux » ne pouvaient rien. Les vitres extérieures étaient fendues. Une bonne portion du coin cuisine était recouverte par les vestiges noircis du four à micro-ondes qui avait rougeoyé intensément avant que sa carcasse ne dégouline sur le dallage. Dehors, le vent avait forci et tourné au sud. La télévision s’était définitivement tue, le troisième assaut serait décisif. Le visage tendu d’Eliott et la petite lueur dans ses yeux montraient qu’il irait jusqu’au bout. On aurait dit Haruki dans ses meilleures années de collège à Nagasaki, juste avant qu’il n’entre à l’hôpital psychiatrique.

Aomamé fuyait. Elle avait mis le petit combiné téléphonique blanc bien en vue sur la tablette de la kitchenette. Elle avait décidé d’établir une base de repli dans l’ex-garçonnière de Haruki, douze étages plus bas. Elle en avait fourré les clefs dans son sac, ajouté une lampe torche, une trousse de toilette, son téléphone, sa paire de Converse, sa carte de crédit, son flacon de Shalimar et son nécessaire de maquillage.

— Sauvée, se dit-elle. À mon tour de gagner un havre éloigné de ce petit être effrayant et de trouver des médiateurs séduisants.

Auteur : Yves Décembre

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Aomamé descendait l’escalier étroit, un simple collant aux pieds. Le vent qui soufflait sur les marches découvertes était assourdissant. Sa minijupe était serrée mais parfois s’engouffrait dessous une forte rafale qui la faisait gonfler comme la voile d’un yacht, soulevant Aomamé et la déséquilibrant. Ses mains nues s’agrippaient avec force aux barreaux métalliques tandis qu’elle descendait à reculons, marche après marche. De temps en temps, elle s’arrêtait, chassait les cheveux qui lui tombaient sur le visage, s’assurait que son sac était bien en place.

Au-dessous, c’était la nationale 246.

Haruki MARAKAMI, 1Q84, Livre 1, 2009 - Traduction française BELFOND, 2011 (page 57)


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octobre 2014 --- 1 commentaire
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