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J'étais venu rendre visite à Tante Félicie dans son minuscule cottage vermoulu d’Austin, Texas. Cela faisait des mois que je retardais ce voyage
depuis La Nouvelle-Orléans. Les lettres mensuelles à l'encre violette et les appels téléphoniques du dimanche après-midi de la vieille pomme
québecoise m'avaient finalement décidé.
— Tu pourrais bien venir me voir quelques jours en septembre. Viens une fois au moins avant ma mort, crisse !
— Oui, Tante Félicie, je viendrai, mais tu sais, je ne peux pas laisser mon job au restaurant comme ça. Il faut que je trouve un remplaçant !
Ce n'est pas si facile, avec tous ces junkies qui prétendent travailler et qui disparaissent un matin sans prévenir.
Cette Félicie était bien gentille, mais elle habitait un trou irrespirable pendant les six mois d'été, perdu à une heure à l'ouest d'Austin.
— Tu sais, je me sens bien seule depuis qu'Oncle Ernest n'est plus là. C’est lui qui nous a amenés ici, loin de Québec, loin de la
Nouvelle-Orléans. Quelle follerie ! Et puis, Soledad est partie. Elle m'a annoncé un soir qu'elle devait aller voir son plus jeune frère, dans sa
famille. Le lendemain, elle est partie down the road, sans même barrer son bike sur le poteau. Elle n'est pas revenue, je n'ai plus personne pour
le ménage, la cuisine, les soins pour l'eczéma qui ronge la peau de ma jambe, la lessive …
— Calme-toi, Tante Félicie, je vais venir. Le mois prochain, je te promets.
— Je te parle en pleine face, les Migras sont venus deux fois exhiber leur uniforme et leur insigne fédéral. Ils me demandent quand elle reviendra,
mais je n'en sais rien, moi ! Et le facteur, Tabernak, qui m'apporte ces lettres du Gouverneur du Texas pour elle …
— OK, Tantine, j’achète un ticket d’avion et j’arrive cette fin de semaine.
Le premier soir, la dégustation du plat de saucisses aux lentilles se terminait dans un silence respectueux. Brusquement elle m'avait demandé d'aller voir ce garde-meuble
qui la tracassait.
— Et pourquoi donc cette fainéante de Soledad a-t-elle loué un box à Aventura et pas en ville, je te le demande un peu ? Ça lui fait bien
une demi-heure de bécyk avec sa carriole pour aller y déposer on ne sait quoi. Quelle linotte cette fille, tabarouette !
Arrivés au Sunset Storage Park, il avait fallu parlementer avec le manager dans la canicule de l'après-midi pour qu'il accepte de nous laisser ouvrir le box.
— OK, c'est une latino, mais elle a payé d'avance. Et il n'y a jamais eu aucun problème avec cette fille. Elle vient souvent avec sa carriole pleine de canettes et me salue toujours
à l'entrée. Ce qu'elle entasse dans son box, c'est son business. Tant que les Feds ne viennent pas y mettre leur nez …
Un billet de dix dollars et la promesse de ne toucher à rien avaient finalement convaincu Saint-Pierre. Il avait exigé que Félicie reste avec lui à l'accueil, avant
de me tendre une clé plate élimée et brûlante.
Sur le terrain vague, derrière la cabane de planches, s'alignaient des containers déglingués qui avaient été orange, un jour. Le box 32 se trouvait tout au fond,
contre une palissade, au milieu de relents d'urine. Plus loin, un grillage troué à hauteur d'homme et un sentier étroit qui s'enfonçait dans le bois.
Le cadenas hors d'âge s'était ouvert sans un bruit. La porte avait laissé la lumière crue se poser sur les trésors de Soledad, éparpillés
sur le sol crasseux. Près de l'entrée, un lapin en peluche très fatigué était assis sur une paire de tennis d'homme troués et avachis. Contre la paroi,
un matelas à une place défoncé. Servait-il de siège, de lit ? A côté, une caisse de bois, une dizaine de canettes de Coca-Cola vides
et des sachets Kentucky Fried éventrés. La poussière scintillait dans l'atmosphère surchauffée. Dans le fond, une veste de mécanicien aux manches déchirées
couvertes de traces de cambouis, un marteau et un vieux magazine porno au titre espagnol racoleur trônaient sur un tas de foin. Le silence écrasait
soudain toute chose.
J'avais doucement refermé le container. J'étais revenu très lentement vers l'entrée en triturant la clé dans ma poche. Quelqu'un vivait dans
ce box ? Un mécano venu du Mexique ou de plus loin encore ? Soledad veillait sur lui ? Jeez!
— Allons, Tante Félicie, retournons à la maison. Soledad n'a laissé dans ce box que quelques souvenirs familiers et un vieux lapin en peluche.
Laisse le bon temps rouler...Tu veux bien me faire ta tarte aux pommes ce soir ?
Lundi, je devrais retourner vers le business et abandonner Tante Félicie à sa solitude. Il faut vraiment avoir la couenne dure, par ici. Cette pensée m’avait tourné
dans la tête jusqu’au dîner. Et soudain, après le dessert, je m’entendis demander :
— Tu as quelque chose de prévu pour lundi, Tantine ?
— Pas pantoute ! Il n’y a pas de pommes sur les arbres cette année. Et je crois que Soledad ne reviendra pas.
— Alors, pourquoi ne pas boucler ta valise et rentrer à la Nouvelle-Orléans avec moi ?
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février 2024 --- 6 commentaires
Sylvie B. 04sep2018 10:28
Le lapin est à Soledad ? Pas sûr.
Mylène 22sep2018 13:56
Pour cette nouvelle, j’attends la suite.
Yves 22sep2018 22:48
Vous qui êtes là, faites-moi plaisir et écrivez-la, cette suite :)
Stéphanie 28nov2018 17:46
C'est bien cruel de nous abandonner, le narrateur, sa tante Félicie et nous dans cette situation.....
Sylvie D. 20feb2024 11:20
J’ai relu avec plaisir le lapin dans le container orange. Une vraie ambiance, précise et parlante.
Marc et Monique 22feb2024 19:47
Elle est bizarre cette histoire... Il faut la ré-écouter demain... :)
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04sep2018 10:28
22sep2018 13:56
22sep2018 22:48
28nov2018 17:46
20feb2024 11:20
22feb2024 19:47