Certains textes ne se montrent qu'à la nuit tombée, furtivement. Essayer ?
Perdu ! Revenez plus tard. Bonne chance.
Gagné ! Vous pouvez lire "Eliott et les envahisseurs" ou "Les yeux de Bastet".
D'après Seta (Soie) - Alessandro Baricco (1996)
Octobre est là, les premières froidures tombent sur la vallée. Ce matin, le vent est arrivé et le chiche soleil de midi ne l’a pas calmé. Les nuages sautent la colline du Grand Foin, se déploient au-dessus
du bourg avant de s’enfuir au-delà de la Luyne. En passant, ils projettent sur les champs et les bois leur masque grimaçant d’ombres colorées et de lumières crues. Après le repas, j’ai soudain décidé de marcher
un peu. C’est un bon jour pour aller regarder le lac du Merle noir. On y voit dessiné sur l’eau le spectacle étrange et fugitif des années passées et futures. J’ai enfilé mon manteau marron. J’ai remis mes
cheveux blancs en ordre puis frotté mes joues trop pâles et un peu creuses devant le miroir de l’entrée. En passant sur la place, devant le café, j’ai salué le serveur.
— Bonjour.
— Bonjour Hervé, vous partez en balade ?
— Oui, je descends au lac.
— Bonne idée ! Vous avez besoin de prendre l’air, c’est très bon pour un convalescent.
Ce gars me rappelle mon père. Plutôt secret sur sa personne, attentif à ceux qui l’entourent. Est-il un voisin, un ami, un frère ? Nous nous croisons, nous côtoyons. Pour certains, nous vivons dans les mêmes maisons,
la même famille. Mais que savons-nous vraiment les uns des autres ?
Je marche prudemment au milieu des marronniers et des érables rougis par l’automne. L’odeur des feuilles mortes froissées par mes pas monte doucement autour de moi. Le chemin devient plus pentu sur la fin. Malgré moi,
il presse mes pas en approchant de l’eau. Sur la berge, mon rocher familier est là. Dur et froid, impassible depuis des décennies d’étés étouffants et d’hivers rugissants, il est mon siège accueillant et indifférent.
Je me pose là et j’observe mon camarade le lac. Si je ne suis pas trop gelé, je resterai un bon moment.
Une grande étendue marron occupe une large portion de la surface frémissante, comme la chevelure châtain d’une femme qui dormirait là, étendue sur le dos. Une tâche ocre s’épanouit près de son oreille et coule bientôt
le long de son cou. Quelques reflets dorés sont posés près de son épaule gauche ensanglantée. Les balles en trop qui n’entraient pas dans le chargeur du revolver. Dans mes cauchemars, je vois l’éclat dur de ces balles
dans la chambre à l’étage, à Nîmes, un jour de mistral à faire peur au diable. Le vent du nord franchit soudain la colline. Il pousse une sorte d’oiseau bleu-noir qui surgit de la berge sous mes pieds et s’étend
sur l’eau. Ses ailes viennent balayer le côté de la belle gisante. Mon dieu qu’elle était belle ! Et comme je l’ai aimée ! Si mal, mais si fort ! Ses baisers avaient un goût que je n’ai jamais pu reconnaître.
Girofle ? Avec une ombre de poivre gris ? Et la morsure du sel sur ma peau. Elle ne m’a pas vraiment aimé, je le sais aujourd’hui, après m’être raconté le contraire pendant des années. L’oiseau bleu-noir est passé
tout le long de l’image étendue sur l’eau, il en a effacé la moitié. C’est lui. L’homme des voyages dans les airs qui est entré dans sa vie, après moi. Il ne l’a pas rendue heureuse. Le voulait-il vraiment ?
Je crois que non. Un homme pouvait-il apaiser les ténèbres de son âme ? Peut-être. Pas moi.
Le calme est revenu dans le val pour un moment. Le tableau de couleurs se reconstruit lentement. Je reconnais le bleu de ma chambre d’enfant, la silhouette des crêtes du Bellachat blanchi par les premières neiges.
Plusieurs vaguelettes claires courent dans le fond de notre jardin. Mes frères se cachent derrière le buisson de framboisiers pour attaquer leur aîné. Je n’avais pas le dessus face à leur équipe casquée et armée
d’épées de noisetier. Une pelote de couleur marron vole à mon secours, Czardas mon chien, tu es là ! Surgit une haute silhouette sombre, c’est mon père dans son éternelle veste grise. Il vient calmer les hurlements
des garçons et les aboiements du chien. Qui était-il dans le secret de ses émotions ? Je ne l’ai pas vraiment su. Trop tard, à jamais. Comme nous les enfants, ma mère a dû en percevoir une partie et essayer
d’en deviner les fragments cachés. Une risée vient dessiner sur l’eau les touches d’ivoire d’un piano. Des mains insouciantes jouent une berceuse mélancolique qui tourne dans ma tête. Mais un souffle envahit bientôt
le bois derrière moi et disperse la mélodie.
Le tourbillon vient de l’est et vole sur l’eau, chassant les couleurs au-delà de l’horizon, en direction de l’Amérique. Je suis avec une fille qui aime se nicher dans mes bras. Il fait trop chaud pour marcher sur
les chemins d’altitude de la sierra.
— Papa, porte-moi !
Deux tâches bleues folâtrent sur les rides loin de la berge, puis se posent en face de moi. Le regard clair et bienveillant de mon ami Zoltan est là. Sa diction lente et son accent slave me rassurent. Il sait
que je suis un caractère tourmenté, capable du pire lorsque ma vie devient oppressante.
— Ne t’inquiète pas comme ça, Herrvé. Tu fais le mieux que tu peux avec ceux qui t’entourrent. Pour le rreste... Ça tourrne d’un côté ou de l’autrre, tu n’y peux rrien.
Un roulement sourd au loin. Un autre. Des nuages noirs montrent leur dos derrière la crête du Grand Foin. Les grondements se font plus fréquents. L’orage approche. L’ombre s’étend sur le Merle noir. Quelques reflets
blonds traînent encore à la surface. Un éclair, le craquement qui déchire les nuées. Les éclats dorés me percent les tempes. Les balles du revolver, dans sa chambre de jeune fille, à Nîmes. Suis-je jamais
allé là-bas ? Me suis-je jeté vers elle un jour de mistral, ce diable qui rend fous hommes et bêtes ? Est-ce mon pouce qui a poussé les projectiles dans le chargeur. Est-ce le sien ? Je ne sais plus. Mais
une évidence me cloue sur mon rocher couleur d’ardoise. Elle était au bout de sa ligne de vie. Et c’est moi qui l’ai tuée. Depuis le premier jour, j’ai été son meurtrier. C’est moi.
Dans le vent froid qui arrive avec le soir, un dernier éclat indigo se montre sur le lac. L’orage n’éclatera pas ici. Les yeux de Zoltan sont là pour me conforter.
— Herrvé, ce qui est fait est fait. Tu ne peux pas effacer le mal que tu as fait. Crrois-moi. Tourrne-toi vers le futurr.
Je me lève. J’ai froid maintenant. Je vais rentrer.
Une ombre passe sur l’eau. Mon père. Lui savait tout de moi. Le bien et le mal. Il ne pouvait rien me dire, mais il savait.
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octobre 2019 -- 3 commentaires
Sylvain 05oct2019 16:31
Il n'est pas clair ce Hervé. Un meurtrier ? Hum !
Michèle 12oct2019 19:05
J’aime beaucoup tes descriptions de la nature et ce lac où se confondent les rêveries et la réalité, ses couleurs appelant aussi au rêve.
Denis 22oct2019 12:18
Je n'ai pas accroché, (un texte) genre Père Goriot où son auteur met trois pages pour décrire un truc qui sert à rien au récit, j'ai abandonné très rapidement.
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05oct2019 16:31
12oct2019 19:05
22oct2019 12:18