Histoires courtes

Mis à jour le 07 mars 2024



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Certains textes ne se montrent qu'à la nuit tombée, furtivement. Essayer ?     
Trois personnages


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Abstraction géométrique

La photographie en noir et blanc a jauni sous la poussière. Trois adolescents, debout côte-à-côte, font face à l’objectif. Au centre, c’est mon copain, Jean-Pierre, une jambe posée sur le cadre de son vélo. Le fanion triangulaire du club sportif est accroché au guidon, bien en évidence. À droite, il y a sa sœur, légèrement plus grande. Et à gauche, appuyé contre une pile de troncs mal équarris, c’est moi.

Le coin droit du papier est tout usé. Je ne sais pas pourquoi je laisse ça là, sur l’étagère du garage, depuis toutes ces années. Annie va encore me dire :

— Quand est-ce que tu vas te décider à faire du tri ? Tu laisses tout traîner. Ça s’abîme.

Elle a raison, bien sûr.

Je saisis la photo et découvre un instant celle du dessous. C’est le visage de ma mère qui me regarde. C’est comme une pluie chaude sur moi. Je sens son affection qui m’envahit, qui traverse le temps, la maladie et la mort. Dans la chaleur de l’après-midi, ma gorge me fait soudain très mal. Je remets en place la photo de Jean-Pierre, le fils de la scierie Jourdan. Je rangerai un autre jour.

Ce matin, la cime des peupliers est toute jaune. L’odeur des feuilles mouillées entre avec moi dans le garage. En passant devant la photo, je m’arrête. Je pose mon pouce sur le coin. Obéissants, les garçons sourient maladroitement au photographe, mais la fille tout en jambes n’en fait qu’à sa tête, comme à son habitude. Elle a tourné vers eux son visage triangulaire. Sa pommette haute pointe dans la lumière. Elle paraît presque maigre. Ses épaules et ses lèvres sont tendues vers les garçons. À sa paupière plissée, on voit qu’elle est contrariée. Je crois entendre sa voix, lorsque quelqu’un ne répond pas à son attente. Que s’était-il passé juste avant le déclic de l’appareil?

Aussitôt me revient à l’esprit sa fureur contre moi, quelques années plus tard...

— Choisis Benjamin ! La lutte, c’est maintenant et ici !

Elle avait trouvé un job d’été à la papeterie de la ville, contre l’avis de son père, l’entrepreneur jaloux de son indépendance. Elle avait aussitôt décidé d’arrêter ses études et de continuer à la papeterie comme opératrice, autonome et libre de vivre comme elle l’entendait. Elle avait surtout rejoint l’action syndicale avec la fougue de ses dix-neuf ans et en avait fait le moteur de sa vie.

— Ces communistes vont nous foutre le pays en l’air ! Ils sont inconscients, ils vont nous faire crever de faim ! avait tonné le père Jourdan.

Kazimir Malevitch
Mai 1968. Les grèves générales. Les manifestations, même ici, en province éloignée. Elle était venue m’attendre à la fin d’un après-midi maussade.

J’entends sa voix pressante. Je sens la chaleur de sa main sur mon bras.
— Benjamin, viens à notre réunion de coordination ce soir !

Moi, je regarde les petits seins qui pointent sous sa chemise, ses lèvres roses et charnues qui s’ouvrent et se ferment juste en face des miennes. Ses yeux gris se fâchent. Je ne parviens pas à fuir son regard.
— Benjamin ! Tu m’écoutes ?

Ses mots coupent l’air entre nos deux visages. Choisir ? Mais je ne comprends pas dans quelle lutte elle veut que j’aille me perdre. Ses épaules se raidissent, ses lèvres se plissent soudain. Elle me tourne le dos et part à grands pas.

J’ai cru voir quelque chose, un mouvement sur sa joue. Un tremblement ? Une larme au coin de ses yeux ? J’ai dû me tromper. C’est pas son genre devant un gars.

Un tourbillon de vent se lève et pousse une volée de feuilles de peupliers dans l’entrée du garage. Combien de temps suis-je resté planté devant cette photo ? Tout ça est de l’histoire ancienne et il ne s’est rien passé en 1968. La preuve, il n’en reste rien aujourd’hui. Ni dans le pays, ni dans ma vie.

Pourtant …

La sœur de Jean-Pierre était bien là. Je ne réussis pas à prononcer son prénom, je ne comprends pas pourquoi. Elle était là sur la photo, puis en 1968 et aussi une petite dizaine d’années plus tard avec son enfant. Nous nous étions croisés au supermarché. J’étais avec Annie, elle était accompagnée par un gamin turbulent qui jouait à déranger tous les étalages. De loin, elle avait incliné lentement la tête dans notre direction en guise de salut. Sa bouche n’avait pas bougé. Son regard gris était resté fixé sur moi un instant de trop, immobile et grave comme un reproche venu du passé.

— Celle-là ... avait dit Annie. Elle te regarde toujours comme si tu faisais pas ce que tu devrais. Elle ferait mieux d’avoir des enfants et de les élever correctement. Au lieu de ça, elle en adopte un et elle passe son temps dans les manifs.

Annie a un don pour les formules chocs. En trois phrases bien ajustées, elle a tout dit d’une personne ou d’une situation. Alors que moi, je mâchonne et je rumine ...

Je range la photo de Jean-Pierre à sa place sur l’étagère. La tache d’usure recouvre les jambes nues de la fille. À cet endroit, le grain du papier est plus doux sous mon pouce.

Trois personnages

Le parfum des feuilles de peuplier m’entoure. J’ai dans la bouche un goût inconnu qui me dérange. Une saveur de noix avec la légère amertume d’un bâton de réglisse. Je me secoue. Dans ma maladresse, la photo de ma mère apparaît pendant une seconde. Son regard doux et profond me dit :

— Benjamin, tu fais quoi de ta vie ?



janvier 2021 --- 4 commentaires
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