
Une vibration brève. Elle interrompt son geste vers le registre du service. Le compte-rendu de la nuit attendra bien quelques instants supplémentaires. De toutes façons, le jour sera levé
lorsqu’elle en aura fini avec toute cette paperasse. Elle saisit le téléphone et pose un doigt sur l’icône vert et blanc.
— Encore cette image !
Maxim et Lorie lui sourient sur une photo défraîchie, jeunes et heureux d’être ensemble, fiers d’être élégants. Lui porte un smoking blanc, un nœud papillon bleu marine strict et une mèche châtain sur le côté.
Elle se tient tout contre lui et sa mèche, du même brun, avec le même mouvement de côté, encadre un visage juvénile. La peau douce et lumineuse de ses épaules émerge de sa robe de soirée et porte vers l’objectif
l’éclat d’un sourire sûr de son succès.
Avec un mouvement rageur, elle expédie le message WhatsApp dans la corbeille. Il y rejoint la douzaine d’autres, identiques, qui s’accumulent depuis deux mois dans l’électronique
d’un serveur, quelque part en Irlande ou à Gibraltar. Puis elle glisse le téléphone dans la poche de sa blouse blanche.

Elle se redresse avec une grimace de douleur, ébouriffe sa chevelure que la charlotte réglementaire a aplatie. Elle marmonne :
— Mon mur Facebook en sera encore couvert ce soir ! Et je suis bien sûre que lorsque je les supprime, tout ça est stocké dans leurs ordinateurs, pour l’éternité !
Les deux derniers mots sont prononcés avec un peu plus d’exaspération et font se retourner les deux autres personnes dans le bureau surchauffé. Mais elles se remettent vite à leur travail. Elles ont l’habitude
et ne cherchent plus à saisir de quoi il s’agit. Et puis la nuit a été fatigante.
A la fin de la garde, Laurence recule ses épaules, ferme les yeux et tourne le menton de droite et de gauche jusqu’au dessus de ses épaules. Ses traits se détendent. De sa main droite, elle saisit vivement ses lunettes
et les range dans la poche de sa blouse. Ses doigts s’attardent un instant sur son téléphone, il a gardé la chaleur de la nuit passée contre son cœur. Elle sourit, prononce quelques mots à voix basse, la bouche tournée
vers l’écran.
Dans son petit appartement, elle a revêtu une jupe longue et un chemisier en organdi beige. Elle a relevé ses cheveux. Elle a mis un peu de baume de Grasse au chèvrefeuille derrière le lobe de chaque oreille.
Elle chantonne, le téléphone au creux de sa main gauche. A la maison, il est redevenu l’ami, le confident qui protège et abrite les images de l’amour. Elle presse l’icône vert. Une photo supplémentaire est arrivée,
intacte, immuable.
— Ah Maxim ! Mon Maxim ! Comme nous étions beaux !
Elle glisse son doigt latéralement. Sur l’écran défilent des dizaines de ces images. Leurs couleurs semblent avoir disparu. C’est un tempo lent à trois temps, une valse majestueuse et ensorcelante de Jacques Offenbach,
un moment de bonheur et d’éternité en noir et blanc. A peine déformée par le téléphone, elle entend la voix chaude et empressée de son danseur magnifique.
— Lorie ! Notre amour ne passera jamais, je le sais !

Brusquement, le téléphone vibre à nouveau. Une vidéo WhatsApp du Vendée Globe. Arrivé avec la tempête, Maxim débarque aux Sables d’Olonne dans le matin agité. Il saisit un hauban qui siffle dans le vent et saute
sur le quai. Son visage n’a pas beaucoup changé, malgré toutes ces années, il est resté conquérant. Sa mèche en bataille est toute blonde. L’effet des giclées d’eau glacée dans les tempêtes rugissantes du Pacifique Sud ?
La bande sonore de la vidéo parle de Maxime Sorel. Ça n’est pourtant pas son nom, ils se trompent. Il est habillé de blanc et son visage rayonne.
Maxim est revenu !
Dès qu’apparaît à nouveau le petit triangle blanc dans son cercle gris, au milieu de l’écran figé, elle ferme WhatsApp. Sous la caresse de son doigt, la danse continue et Lorie sourit à l’amour.
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janvier 2021 --- 2 commentaires
30 jan 2021 22:23
31 jan 2021 18:48
Et qui envoie ces photos ? Maxime ?
Le texte garde une sorte d'étrangeté due à la confusion des personnages (les Maximes), à l'énigme autour de l'expéditeur des photos et aux réactions plutôt ambivalentes de ton héroïne.