
Sur la pente du Rocher du Raisin, la forêt s’assombrit peu à peu. Dans la chaleur du soir, le lézard attend, bouche béante. L’un après l’autre, les nuages versent leur ombre
sur la poussière des toits. Des idées noires me tourmentent. Qui a pu me dénoncer ? Pourtant, personne n’a rien su. Sur l’appui de la fenêtre,
le lézard m’observe. Il sait que j’aurais mieux fait de rester caché. Peut-être pas. Je ne sais plus. Je triture ma barbe de trois jours.
Un frisson parcourt mon bras nu. J’ai peur. Cette rencontre avec un inconnu m’angoisse. Le message dans mon téléphone était étrange.
—
Venez au Chien Assis à 19 heures. Soyez seul, Adrien Chabert. Je sais certaines choses sur vous. Des choses que personne ne connaît.
C'était signé Dany. A part un ancien associé, je ne connais personne de ce nom. Ça ne peut pas être lui. Non, pas lui. Je n’ai vraiment pas envie de le revoir. L’air est chaud et épais dans ma gorge.

Je regarde le lézard. Lui guette sa proie qui voltige dans un reste de soleil. Suis-je un insecte dont le vol tremblant est condamné par avance ? Depuis quelque temps, je ne sais plus très bien quoi faire.
Un coup par ci, un coup par là, sans grande ambition. La lumière décline un peu plus tôt chaque soir. Mes yeux vacillent autour des traces blanchâtres sur le bois usé. Ma jambe me fait mal. Le lézard ouvre
et referme le triangle rose de sa gueule. Il attend le bon moment.
Une sombre lueur tombe comme une menace sur les toits gris. La cime d’en face gronde sourdement. Soudain, le reptile jaillit à travers la tache de lumière. Le moucheron disparaît dans le néant.
L’instant d’après, le feu et le tonnerre éclatent au-dessus de moi. Je détale en boitillant vers ma planque.

En arrivant au gîte, La Louve a ouvert ses bras en me souriant. Je me suis blotti contre son long corps et j’ai caché mon visage dans son cou, sous ses cheveux bruns. Sa voix chaude a feulé contre mon oreille.
— Mais… Tu trembles ! Que se passe-t-il ?
Je suis resté silencieux. Moins elle en sait… Elle n’a pas insisté.
— Je vois…
Au bout d’un moment, elle a demandé :
— On n’est pas obligés de partir tout de suite ? On peut rester ici ?
Je l’ai rassurée. J’ai caressé sa tête, longuement. Elle s’est tournée. Elle est allée faire chauffer l’eau dans la bouilloire. La Louve est comme ça. Prête à décamper ou à faire le thé, c’est selon.
Et moi, je suis le moucheron qui vient se poser sur une fleur, qui se remplit de vie et qui repart, comme au premier jour.

Hier soir au Montgenèvre, c’est passé juste. Très juste. La vieille Citroën a quitté Bardonecchia vers minuit. Elle monte vers le col. Je suis le passager avant. Des crampes me tordent le ventre.
Personne ne dit rien à bord. On approche du poste-frontière, souvent ouvert et désert à cette heure-ci. Mais là, un policier nous arrête. Il braque sa lampe-torche sur les passagers.
Deux visages noirs à l’arrière. Yaed et Ibrahim. Un ordre sec.
— Vos papiers !
Au volant, le passeur se penche vers la console centrale. Puis démarre en trombe dans un rugissement de moteur et de pneus. Devant, c’est la France, le but d’un long et douloureux voyage pour
les deux Soudanais. La ligne droite de 2 kilomètres jusqu’au col, à fond dans la nuit. Il a éteint les phares. Il se concentre sur la route. Le goudron est rapiécé, creusé et bosselé par les milliers
de camions qui passent là chaque jour et chaque nuit. Des phares derrière nous, assez loin encore. Ils ont démarré du poste-frontière. Ils se rapprochent. Deux claquements secs à l’arrière de la voiture.
De petits éclats de verre giclent jusque sur le tableau avant.
— Couchez-vous !
La route redescend en pente forte derrière le col, en direction de Briançon. Dans les virages, le passeur freine le plus tard possible pour ne pas allumer les feux de stop. Il ne veut pas guider le tir
des poursuivants. Hennissements du frein moteur, hurlements des pneus. Je m’accroche à la poignée du plafond, j’ai du mal à respirer. Avant chaque virage, je me dis « cette fois-ci, ce con va trop vite,
nous allons mourir ». Soudain, il engage la voiture dans un chemin forestier sur la gauche. Cinquante mètres de sauts violents sur des ornières invisibles. Coup de frein. Il coupe le moteur. Silence.
Le grondement de la voiture des flics, les pneus qui crient à chaque virage. Ils connaissent leur métier, eux aussi.
Ouf ! Ils ont continué vers Briançon.
Le passeur a pris un tournevis. Il fait sauter le pare-brise arrière. Il attend qu’un camion passe en vrombissant sur la route. Alors il frappe sur les impacts de balle avec une grosse pierre.
Quand il a fini son massacre, il cache les restes dans le coffre. On entend remonter la voiture de la police des frontières, toujours à fond. Il laisse passer une minute. Nous reprenons la descente.
Au premier embranchement, nous quittons la route principale. La vallée de Névache est là.
C’est passé…

Depuis, je stresse. Ce Dany… Probablement un pseudonyme ? Mais lui, ou eux, ils connaissent mon nom et mon numéro de portable. Ce sms qui arrive justement le lendemain d’un passage… Sûrement pas
une coïncidence… Et le préfet a des consignes rendues publiques pour faire la chasse aux citoyens qui se hasardent à commettre un « délit de solidarité », comme le dit notre monde moderne. Tout ça sent mauvais.
Le surlendemain matin, alors que je me dirige vers la cuisine, à moitié endormi, deux grosses valises me barrent le passage. Je me frotte les yeux. Ce sont les nôtres. Je grommelle.
— C’est quoi, ça ?
La Louve est assise. Le café fume dans les tasses. Elle m’attend, son visage paraît très calme. Mais sa voix est décidée.
— C’est aujourd’hui !
Elle s’empare de mon téléphone. Elle bataille un instant pour retirer la carte SIM, puis la jette dans la poubelle. Un coup de talon énergique brise l’écran et l’appareil suit le même chemin.
Puis elle essaie de lisser ses cheveux, elle m’envoie un baiser silencieux et prend un ton enjôleur.
— Tu te souviens que tu devais m’emmener visiter Aigues-Mortes, la Camargue ?
Je me dis qu’en fait, c’est le bon moment de m’éloigner. Dany… Ces lézards qui me guettent sans doute… Et puis, disparaître avec une Louve à la fourrure douce et luisante …
Je lui jette un regard complice. Elle me fait son sourire le plus gourmand et ajoute :
— Il y a un train qui part de Briançon à 10h47.
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21oct2022 16:04
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