Histoires courtes

Mis à jour le 10 avril 2021



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Certains textes ne se montrent qu'à la nuit tombée, furtivement. Essayer ?     
Bastet


John était arrivé dans cette maison par une de ces radieuses journées d’hiver qu’offre l’Aquitaine à ses visiteurs de février. Il avait arrêté sa voiture après six heures de route depuis les encombrements de l’Île-de-France en se promettant de ne plus l’utiliser pendant les dix jours à venir. Quartier libre, avec pour seule mission de garder la maison pendant l’absence de ses amis partis en Inde. Et de nourrir les chats, avait répété Annie à plusieurs reprises.

Ce break tombait très bien, son job de contrôleur de gestion dans une entreprise en survie depuis les années 1980 était devenu infernal. Visiblement, son nouveau boss se prenait pour le sauveur que l’industrie française attendait depuis quarante ans et pour le leader d’une génération de jeunes tigres qui allaient dévorer les marchés asiatiques.

Loin de cet univers morbide, John avait découvert peu à peu une maison claire et bien plus vaste que son petit appartement d’Issy-les-Moulineaux avec vue directe sur l’incinérateur géant, ses cheminées triomphantes et ses norias de camions matinaux. Dès le seuil franchi, il avait été accueilli par une image de chat située exactement entre ses pieds, sur le paillasson. Ce regard fixe, impavide, était comme un avertissement pour lui signifier dans quel endroit il pénétrait. Oui, Annie, je n’oublierai pas ! De l’autre côté du séjour, le soleil donnait dans une véranda abritant de très nombreuses plantes des rigueurs de l’hiver. Relevant le volet roulant, John admira, tout contre la baie vitrée, des cactées échevelées d’un beau vert pâle, deux hibiscus dont les fleurs carminées appelaient au secours, une bougainvillée en meilleure forme et des anthuriums andreanums au rouge triomphant sur un fond vert intense. Il dénicha une carafe dans la cuisine attenante pour arroser les hibiscus avant de continuer sa découverte de ce minuscule jardin intérieur. Un peu en retrait, des phalaenopsis violets, un papyrus et un beau ficus tenaient compagnie à une table ronde en noyer. Une belle armoire du même bois veillait placidement sur son petit monde, appuyée contre un côté de la pièce. Près des cactées, une petite plante grasse très odorante attira son attention. La plaquette plantée dans le pot lui apprit qu’il s’agissait d’une tubéreuse, de la famille des agavacées, une cousine du yucca qu’il soignait chaque weekend lorsqu’il habitait une petite maison dans le quartier, deux ans auparavant. John avait en mémoire l’amour immodéré d’Annie pour les chats, mais ne se rappelait pas aussi clairement son goût pour les belles plantes d’intérieur. Tant mieux ! Il adorait cela, lui aussi, et le séjour n’en serait que plus plaisant.

Il parcourut ensuite plus complètement l’intérieur de la maison. Dans chaque pièce, des portraits et calendriers accrochés aux murs, des porcelaines sur les meubles, une statuette égyptienne, des motifs sur les napperons lui présentaient des regards félins. Il était entouré de chats de toutes tailles, immergé dans un monde d’animaux noirs, blancs, roux, argentés, peints, sculptés, imprimés sur des tissus, brodés sur des coussins, gravés sur du cuir ou du métal. Seule la véranda paraissait échapper à cette obsession et constituer un refuge végétal où il se promit de séjourner souvent, face au carré de pelouse ensoleillée.

Dès le matin, le flanc de la tasse de thé de son petit-déjeuner lui rappelait que, six mille ans auparavant, une déesse égyptienne aux yeux fendus nommée Bastet régnait déjà sur les hommes. A l’origine vaguement amusé par cette passion de son hôtesse, John s’en agaçait un peu depuis qu’il séjournait dans sa maison, mais il décida d’en prendre son parti et de respecter les lieux. Tout au plus se permit-il d’apporter une table de lecture et un siège confortable dans la véranda qui devint son lieu de prédilection. Bientôt il prit l’habitude de s’y trouver dès le lever du jour, d’y prendre chacun de ses repas et d’y savourer chaque instant de lecture ou de rêverie. C’est fou comme on peut s’attacher rapidement et fortement à un lieu précis lorsqu’on découvre un nouvel environnement, se dit-il ; Notre cerveau primitif qui retrouve sa tanière ?

Mais ni dans la maison ni dans le jardinet entouré d’une haie de thuyas, les animaux eux-mêmes ne se montraient. Invisibles, ils étaient néanmoins présents. Chaque soir, après la tombée de la nuit, des miaulements répétés se faisaient entendre, des chocs sourds retentissaient sur les tuiles des maisons proches, la chatière dans le cellier claquait de temps à autre, mais John avait beau accourir, il ne pouvait apercevoir le bout d’une queue. Aux petites heures du matin, des cris suraigus déchiraient l’obscurité et John sursautait dans son lit. Au lever, les assiettes de croquettes avaient toutes été vidées et quelques touffes de poils traînaient ça et là sur les fauteuils du séjour.

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Après quelques jours, John commença à ressentir un malaise. Il vivait, mangeait et dormait entouré par un groupe d’animaux qui ne laissaient voir que leurs portraits mais qui occupaient la maison par leur odeur persistante et omniprésente, leurs incursions et leurs traces de pattes dans la maison, leurs cris maléfiques dans la nuit. Il avait pris soin de maintenir la porte qui séparait la cuisine du cellier soigneusement fermée, mais parfois, la nuit, il lui semblait que les miaulements, les bonds, les affrontements se produisaient dans une des chambres. Avaient-ils trouvé le moyen d’entrer ? Il se levait alors silencieusement, approchait d’une porte et ouvrait brusquement, toujours en vain. Il allait alors se recoucher et cherchait longuement le sommeil, pour sombrer finalement dans un cauchemar félin obscur et récurrent. Il entendait un bref miaulement, le bruissement étouffé de pattes se posant précautionneusement sur le matelas, à côté de lui, puis il sentait la pression douce de coussinets sur ses pieds, ses jambes, son torse, avant qu’un museau frais ne se frotte à sa joue. Il sursautait alors et entendait le choc assourdi d’un animal bondissant du lit sur le tapis avant de se réveiller tout-à-fait, d’allumer la lampe de chevet pour surprendre le visiteur nocturne, toujours inutilement. Il n’y avait dans la chambre silencieuse que son propre souffle enfiévré et les ombres évanescentes de ses fantasmes. Au matin, il se levait avec une mine maussade et empoignait le tube de dentifrice sous les regards énigmatiques que dispensaient les bords du verre à dents. La journée s’étirait ensuite sans fin sous le ciel uniforme de cette banlieue bordelaise sans horizon autre que les immeubles de résidence pour personnes âgées du voisinage. Le quartier n’était finalement pas très attirant, se disait John, pas vraiment de variété.

Après ces nuits désagréables, John se mit à faire des siestes de plus en plus prolongées. Son rythme de vie commença à se modifier. Bientôt, il se mit à dormir tard dans la matinée. Il se réveillait peu avant midi pour faire quelques pas hésitants dans le petit enclos. Il croquait une crevette ou deux dérobées dans le réfrigérateur, puis se recouchait jusqu’à ce que le soleil baisse. Il se levait alors pour de bon, allongeait son grand corps pâle et sortait pour une promenade paresseuse. Empruntant les passages abrités du vent du nord, il partait explorer la petite résidence pavillonnaire, longer les maisons des voisins en observant les pelouses bien tenues, les mésanges qui nichaient dans les haies et les massifs odorants. Il s’arrêtait au détour d’une allée, le nez levé pour capter une senteur inattendue, les yeux longuement fixés sur un couple de pies venues se percher sur les prunus encore engourdis par l’hiver. Méprisant les sarcasmes jacassiers qui s’élevaient alors, il repartait avec un air digne et indifférent vers le parc abandonné qu’il affectionnait particulièrement pour ses taillis désordonnés. Au fil des jours, il apprit à éviter les voitures dont le vacarme et la puanteur incommodaient son ouïe sensible et son odorat délicat, les enfants de retour de l’école et le chien du côté de la placette que le moindre mouvement faisait aboyer furieusement. Peu à peu, son itinéraire se déployait, se faisait plus précis et plus régulier, jusqu’à devenir un rite vespéral qui lui procurait un plaisir indicible, une paix essentielle renouvelée chaque soir, chaque nuit, lorsque tout dormait dans le quartier, tout sauf ses mystérieux visiteurs nocturnes. Qui étaient-ils ? Harets ou grands timides frileux ? Avaient-ils peur de lui ? Son odeur les incommodait-elle ? Pourquoi ne parvenait-il jamais à les rencontrer dans le parc sauvage ?

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En se réveillant à la fin d’un après-midi plus chaud et plus lumineux que les autres, John ressentit une envie irrésistible de s’allonger sur la descente de lit. Il se mit à quatre pattes sur le petit tapis de chanvre, seul son arrière-train dépassait la hauteur du lit. Son torse allongé près du sol et les bras étendus devant lui jusqu’à la table de nuit, il éployait chaque petite portion de son dos poilu avec une volupté inattendue en plantant alternativement les ongles de ses pattes avant dans les mailles du gros tissu marron. Il se redressa avec un grondement de satisfaction, hésita un instant, puis se mit finalement debout et se dirigea vers la porte-fenêtre du séjour.

Il marcha lentement en balançant un peu ses hanches pour finir de réveiller ses jambes, fit une pause sur le seuil et huma longuement l’air de cette fin de journée. Une grive musicienne vint se percher sur le micocoulier et attira un instant son attention, puis s’envola de nouveau lorsqu’il tourna la tête dans sa direction et s’avança précautionneusement sur l’herbe fraîche et encore rare malgré la douceur inhabituelle de l’hiver. Soudain, un gros matou noir aux pattes avant blanches et à la queue ébouriffée pénétra dans l’enclos et s’arrêta brusquement en apercevant John. À voir son regard, on comprenait immédiatement que ce jardin était son territoire depuis des années. Le nouvel arrivant se ramassa sur ses pattes en regardant fixement John de ses grands yeux verts où la pupille fendue dessinait un mince trait sombre, tandis que sa queue allongée couchait nerveusement l’herbe. Les poils de tout son dos se dressaient maintenant comme la coiffure d’un guerrier huron. John sentit son propre dos se hérisser de même et un grondement sortit de sa gorge sans qu’il puisse le contrôler. Les deux mâles se faisaient face. Après un instant, le chat noir réalisa qu’il n’était pas le plus fort, tourna la tête vers le coin de l’enclos, se dirigea lentement vers l’orifice dans la haie et quitta dignement le terrain sans un regard pour le nouveau maître des lieux. John émit un autre grondement pour assurer sa domination, attendit un peu en contemplant les branches du petit olivier qui reverdissaient, puis s’approcha de l’arbuste et se frotta contre le tronc avant de s’étendre à nouveau avec volupté en enfonçant ses ongles dans l’écorce.

John

Après la tombée de la nuit et son premier tour du quartier, John était rentré dans le séjour et, monté sur le canapé, regardait paresseusement autour de lui. Il s’aperçut alors que les yeux de la statuette égyptienne luisaient dans la pénombre habitée par le parfum des bougainvillées. Les minces pupilles verticales s’étaient élargies jusqu’à devenir des cercles sombres au milieu de l’iris d’un orange intense. Bastet le regardait avec un mélange d’impassibilité et de bienveillance. John descendit du canapé et alla se lover sur le grand pouf placé aux pieds de la statuette, son corps tout enroulé sur lui-même de sorte que sa tête se posait tout contre ses genoux, dans une position qu’il retrouvait comme au premiers jours contre le flanc de sa mère et qui le remplissait de quiétude. Sa troisième paupière se ferma devant chacun de ses yeux et bientôt il s’endormit en ronronnant doucement.

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octobre 2015 --- 1 commentaire
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