
Il parcourut ensuite plus complètement l’intérieur de la maison. Dans chaque pièce, des portraits et calendriers accrochés aux murs, des porcelaines sur les meubles, une statuette égyptienne, des motifs sur les napperons lui présentaient des regards félins. Il était entouré de chats de toutes tailles, immergé dans un monde d’animaux noirs, blancs, roux, argentés, peints, sculptés, imprimés sur des tissus, brodés sur des coussins, gravés sur du cuir ou du métal. Seule la véranda paraissait échapper à cette obsession et constituer un refuge végétal où il se promit de séjourner souvent, face au carré de pelouse ensoleillée.
Dès le matin, le flanc de la tasse de thé de son petit-déjeuner lui rappelait que, six mille ans auparavant, une déesse égyptienne aux yeux fendus nommée Bastet régnait déjà sur les hommes. A l’origine vaguement amusé par cette passion de son hôtesse, John s’en agaçait un peu depuis qu’il séjournait dans sa maison, mais il décida d’en prendre son parti et de respecter les lieux. Tout au plus se permit-il d’apporter une table de lecture et un siège confortable dans la véranda qui devint son lieu de prédilection. Bientôt il prit l’habitude de s’y trouver dès le lever du jour, d’y prendre chacun de ses repas et d’y savourer chaque instant de lecture ou de rêverie. C’est fou comme on peut s’attacher rapidement et fortement à un lieu précis lorsqu’on découvre un nouvel environnement, se dit-il ; Notre cerveau primitif qui retrouve sa tanière ?
Mais ni dans la maison ni dans le jardinet entouré d’une haie de thuyas, les animaux eux-mêmes ne se montraient. Invisibles, ils étaient néanmoins
présents. Chaque soir, après la tombée de la nuit, des miaulements répétés se faisaient entendre, des chocs sourds retentissaient sur les tuiles des
maisons proches, la chatière dans le cellier claquait de temps à autre, mais John avait beau accourir, il ne pouvait apercevoir le bout d’une queue.
Aux petites heures du matin, des cris suraigus déchiraient l’obscurité et John sursautait dans son lit. Au lever, les assiettes de croquettes avaient
toutes été vidées et quelques touffes de poils traînaient ça et là sur les fauteuils du séjour.

Après ces nuits désagréables, John se mit à faire des siestes de plus en plus prolongées. Son rythme de vie commença à se modifier. Bientôt, il
se mit à dormir tard dans la matinée. Il se réveillait peu avant midi pour faire quelques pas hésitants dans le petit enclos. Il croquait une
crevette ou deux dérobées dans le réfrigérateur, puis se recouchait jusqu’à ce que le soleil baisse. Il se levait alors pour de bon, allongeait son
grand corps pâle et sortait pour une promenade paresseuse. Empruntant les passages abrités du vent du nord, il partait explorer la petite résidence
pavillonnaire, longer les maisons des voisins en observant les pelouses bien tenues, les mésanges qui nichaient dans les haies et les massifs
odorants. Il s’arrêtait au détour d’une allée, le nez levé pour capter une senteur inattendue, les yeux longuement fixés sur un couple de pies venues
se percher sur les prunus encore engourdis par l’hiver. Méprisant les sarcasmes jacassiers qui s’élevaient alors, il repartait avec un air digne et
indifférent vers le parc abandonné qu’il affectionnait particulièrement pour ses taillis désordonnés. Au fil des jours, il apprit à éviter les
voitures dont le vacarme et la puanteur incommodaient son ouïe sensible et son odorat délicat, les enfants de retour de l’école et le chien du côté
de la placette que le moindre mouvement faisait aboyer furieusement. Peu à peu, son itinéraire se déployait, se faisait plus précis et plus régulier,
jusqu’à devenir un rite vespéral qui lui procurait un plaisir indicible, une paix essentielle renouvelée chaque soir, chaque nuit, lorsque tout
dormait dans le quartier, tout sauf ses mystérieux visiteurs nocturnes. Qui étaient-ils ? Harets ou grands timides frileux ? Avaient-ils peur de
lui ? Son odeur les incommodait-elle ? Pourquoi ne parvenait-il jamais à les rencontrer dans le parc sauvage ?

Il marcha lentement en balançant un peu ses hanches pour finir de réveiller ses jambes, fit une pause sur le seuil et huma longuement l’air de
cette fin de journée. Une grive musicienne vint se percher sur le micocoulier et attira un instant son attention, puis s’envola de nouveau lorsqu’il
tourna la tête dans sa direction et s’avança précautionneusement sur l’herbe fraîche et encore rare malgré la douceur inhabituelle de l’hiver.
Soudain, un gros matou noir aux pattes avant blanches et à la queue ébouriffée pénétra dans l’enclos et s’arrêta brusquement en apercevant John.
À voir son regard, on comprenait immédiatement que ce jardin était son territoire depuis des années. Le nouvel arrivant se ramassa sur ses pattes en
regardant fixement John de ses grands yeux verts où la pupille fendue dessinait un mince trait sombre, tandis que sa queue allongée couchait
nerveusement l’herbe. Les poils de tout son dos se dressaient maintenant comme la coiffure d’un guerrier huron. John sentit son propre dos se
hérisser de même et un grondement sortit de sa gorge sans qu’il puisse le contrôler. Les deux mâles se faisaient face. Après un instant, le chat
noir réalisa qu’il n’était pas le plus fort, tourna la tête vers le coin de l’enclos, se dirigea lentement vers l’orifice dans la haie et quitta
dignement le terrain sans un regard pour le nouveau maître des lieux. John émit un autre grondement pour assurer sa domination, attendit un peu en
contemplant les branches du petit olivier qui reverdissaient, puis s’approcha de l’arbuste et se frotta contre le tronc avant de s’étendre à nouveau
avec volupté en enfonçant ses ongles dans l’écorce.

Après la tombée de la nuit et son premier tour du quartier, John était rentré dans le séjour et, monté sur le canapé, regardait paresseusement autour de lui. Il s’aperçut alors que les yeux
de la statuette égyptienne luisaient dans la pénombre habitée par le parfum des bougainvillées. Les minces pupilles verticales s’étaient élargies jusqu’à devenir des cercles sombres au milieu de l’iris
d’un orange intense. Bastet le regardait avec un mélange d’impassibilité et de bienveillance. John descendit du canapé et alla se lover sur le grand pouf placé aux pieds de la statuette, son corps
tout enroulé sur lui-même de sorte que sa tête se posait tout contre ses genoux, dans une position qu’il retrouvait comme au premiers jours contre le flanc de sa mère et qui le remplissait de quiétude.
Sa troisième paupière se ferma devant chacun de ses yeux et bientôt il s’endormit en ronronnant doucement.
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21 octobre 2015 18:01