
Le témoignage est précis et vague à la fois.
— Il venait de la gauche. Il a sauté sur le chemin juste devant moi. Il m'a regardé dans les yeux pendant au moins
dix secondes. C'est long, dix secondes, quand un loup blanc vous dévisage et que vous êtes une femme.
— Il a grondé, aboyé ?
— Non rien. Juste son regard bleu. Un bleu froid et cruel. J'ai cru que j'allais mourir.
— Et alors ?
— D'un bond, il a franchi le talus de neige vers la droite. Dans le champ, c'était comme s'il volait sur la neige fraîche.
Avant que j'aie repris mon souffle, il avait disparu, tout au fond entre les grands sapins.
Je me mets en route sans attendre. La neige de la nuit dernière restera poudreuse. Plus facile pour progresser.
Pas de raquettes. La couche n'est pas épaisse et ça sera plus facile en forêt. Deux bâtons de ski au cas où l'animal m'entraînerait jusqu'au Bois des Acobiers.
Sac à dos, ravitaillement et la carte IGN. Lune presque pleine, parfait pour un retour nocturne. Mes collègues secouristes sont prévenus.
J'y vais.

Je rejoins le chemin de la Combe Sambine. Depuis que le GR passe ici, on appelle ce coin la Vallée des Rennes. Mais des rennes par ici... Le chemin sort du village. Plus loin,
c'est une piste facile. Je suis des traces de piétons. Un trio de promeneuses aux petites chaussures pointues. Un couple venu par la suite
écraser leurs empreintes, lui avec un grand pied lourd et elle portant les mêmes chaussures de randonnée, marchant à son côté du même pas, à son bras probablement. Enfin je vois
les traces solitaires de la dernière personne à avoir marqué la neige, la femme qui a failli être dévorée par un loup blanc aux yeux cruels. Son arrivée d'un pas ondoyant
et paisible, puis sa fuite précipitée, courant à moitié vers le village, vers les secours.
Je repère les traces de l'arrivée de l'animal dans le champ sur la gauche. Un canidé assez grand, pas très lourd. Une quarantaine de kilos peut-être. Son petit galop dans la fraîche
est régulier. Il a une belle queue qui laisse parfois une traînée à la surface de la poudreuse. Quand il a franchi le talus de droite, son bond faisait bien
deux mètres. L'animal est en bonne santé. Il ne vole peut-être pas au-dessus de la neige, mais son galop vers la forêt est rapide et vigoureux.
Tout cela est cohérent avec le témoignage de la jeune femme. Un loup solitaire par ici ? Hum ... En tout cas, avec cette belle neige fraîche, l'animal ne sera pas difficile à pister.
Deux heures plus tard, je suis parvenu au-delà du Bois de la Sambine. La remontée de la combe a été facile. Plus loin, la montée à demandé un peu plus d'efforts. Les traces
m'ont entraîné en forêt, puis ramené dans le creux de la vallée, comme si l'animal chassait en cheminant. Arrivé à la clairière du Replat, il a repris un petit trot régulier.
J'approche du chalet qui reste fermé en hiver. C’est la fin d’un jour somptueux. Le silence est immense et bleuté. Ensuite ce sera la lune.
Les traces se dirigent vers le chalet, puis droit vers un abri sur le côté Est, là où la pluie vient moins. Elles rejoignent de nombreuses autres empreintes plus petites. Des jeunes.
Au moins deux jeunes.

Un grognement menaçant m'arrête à dix mètres du but. Une tête triangulaire me fait face, étroite et longue, toute blanche, à peine au-dessus de la surface de la neige. Des yeux bleus.
Les lèvres retroussées sur les crocs. C'est une femelle. Elle protège ses petits, invisibles sous l'abri.
Je m'accroupis dans la neige, face à l'animal. Elle gronde continûment. Nous nous regardons. Je lui parle. Je lui demande de pardonner mon intrusion dans son domaine. Elle cesse
un instant de grogner pour écouter ma voix, puis recommence quand je me tais.
— GRRRR ! N'avance pas, me dit-elle. Je pourrais te tuer s'il le fallait, pour défendre mes petits.
— N'aie pas peur, je ne te veux pas de mal. Qui es-tu toi ?
— GRRRRRR ! Va-t-en ! GRRR ! Ici, c'est chez moi !
— Je sais, je sais. Je ne bouge pas. Tu n'es pas une louve, toi !
— GRRRRRR ! Va-t-en !
— Attends un peu, regarde. Je mets la main dans mon sac...
— GRRRR !
— Mais non, ne crains rien. Ce n'est qu'un morceau de pain. Regarde. LE PAIN. Tu te souviens du pain ? Ça se MANGE...
Je lui jette le sandwich. Elle fait un saut de côté en grondant, sans cesser de me fixer de ses yeux bleus.

— GRRRR ! Va-t-en !
— Je sais... Je sais qui tu es. Ne crains rien, je m'en vais... Je te laisse le pain. Je suis sûr que tes petits aimeront ça. Adieu, la louve blanche. Adieu.
Je me relève très lentement. Je remets mon sac sur mon dos. Je recule pas à pas. Nous nous regardons bien en face pendant tout le temps de ma retraite. Elle ne gronde plus
mais les poils de son dos restent hérissés et ses lèvres relevées, les crocs brillent dans la lumière du soir. Il me reste une heure de jour pour redescendre à Prémanon,
vite avant que le redoux n'alourdisse la neige.
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janvier 2023 --- 2 commentaires
12jan2023 12:18
18jan2023 14:44