Certains textes ne se montrent qu'à la nuit tombée, furtivement. Essayer ?
Perdu ! Revenez plus tard. Bonne chance.
Gagné ! Vous pouvez lire "Eliott et les envahisseurs" ou "Les yeux de Bastet".
C’est l’heure du thé.
La bouilloire commence à chanter. Aussitôt le chat ouvre les yeux, se redresse. Il se met à pétrir mes cuisses avec ses pattes avant. Le chuintement de l’eau qui bout
devient plus perceptible. Les griffes traversent le coton de mon pantalon. Je chasse le gros animal noir et blanc, avant que les piqûres sur ma peau
ne soient douloureuses. Ying-Yang saute sur la moquette et me jette un regard verdâtre courroucé. Il étire son corps bicolore juste en face de moi.
Ses moustaches frémissent.
— Meow ! Quand lâcheras-tu cette manie du thé à cinq heures ? Je déteste être réveillé par ce sifflement. Tu le sais. Tes oreilles rondes et nues sont à moitié sourdes, alors
bien sûr, ça ne te gêne pas. Pauvre homme !
A mon tour, je regarde le félin bien en face. Je tends la main vers le sommet de sa tête, mais il esquive la caresse. Alors je tente
la flatterie.
— Calme-toi, Ying-Yang. Ça n’est qu’une bouilloire qui se réveille à l’heure dite. Ton lait et tes croquettes t’attendent
à côté. Ensuite, tu sortiras, comme d’habitude. Tu es un chat libre, tu sais.
— Et toi, tu me fais pitié ! Sois un homme et cesse d’avoir peur des nuages ! Ressaisis-toi ! Redresse tes oreilles, ouvre grand
les yeux et marche droit. Pour une fois !
Le matou détourne la tête, ondule fièrement jusqu’à la porte et quitte la pièce sans m’accorder plus d’attention.
J’attends Anne.
Ce chat de gouttière a dû le sentir, bien sûr, c’est pour ça qu’il est aussi agressif. Pourtant, je me suis bien gardé de lui en parler. Il devine tout.
Je ne comprends pas comment il fait. Je me lève, je m’ébroue. Je défroisse mon pull marin, aujourd’hui j’ai mis le plus élégant.
Je tire sur le pli de mon pantalon. Elle va arriver dans 5 minutes. Elle sera à l’heure. Il y a longtemps déjà, elle était toujours ponctuelle
et ne manquait pas de froncer le sourcil pour un dépassement insignifiant de ma part. Comment vais-je l’accueillir ?
— Ah ! Bonjour Anne, tu vas bien ?
Non, c’est ridicule. Ça irait pour deux copains qui se sont vus le mois dernier. Pas pour nous qui nous sommes quittés il y a dix-huit ans, après deux mois de passion amoureuse
et de déchirements. Je passe la main dans ce qui reste de mes cheveux, je redresse la tête et j’essaie autre chose.
— Anne bonjour, te revoilà !
Non pas ça non plus. Elle serait capable de me gifler et de faire demi-tour. Elle aurait de très bonnes raisons, en plus. Je recule mes épaules et je rentre mon ventre
autant que je peux.
— Anne, comme je suis content de te voir !
C’est mieux. Mais dans cette posture, ma voix est étranglée et je ressemble à un vieux parapluie coincé par des années de sécheresse. Je repense à la démarche souple
et majestueuse de mon marquis en noir et blanc, tout-à-l’heure, à son allure nonchalante, un rien distante. Voilà ! Bien sûr ! Comme lui !
— Ying-Yang, où es-tu ? Viens vite ! Elle va arriver.
Ce chat n’est jamais là quand on a besoin de lui. Ah ! On sonne au portail. Elle est arrivée ! Je fonce dans le couloir de la petite bicoque décatie, je descends les trois marches
et franchis le jardinet en resserrant ma ceinture. Derrière la grille basse que j’ouvre à la volée, elle est là.
Sa silhouette élancée. Ses yeux. Ses yeux gris-bleus. Une robe chamarrée dans les mêmes tons. Elle me… Je reste muet.
— Bonjour Daniel. J’arrive au bon moment ?
Ses cheveux sont plus courts. Elle ne sourit pas, sa bouche a une expression pincée. Elle a mis du orange sur ses lèvres. Je ne parviens pas à répondre,
ma gorge se serre. Je saisis sa main droite de ma main gauche et je reste là.
— Je peux entrer ?
Je m’écarte, l’attire dans le jardin. Derrière nous, la grille verte se referme doucement. Ses formes n’ont pas changé, mais sa silhouette s’est éteinte. Ce n’est plus
celle de mes heures solitaires, lorsque nuit après nuit, allongé à plat ventre sur mon désir, j’essaie de garder emprisonnées derrière mes paupières closes
la vision de son corps nu et les images fugitives de moments ardents qui ne reviendront plus.
Nous remontons l’allée côte-à-côte, main dans la main, comme deux gamins que nous n’avons jamais été. Une pierre dure et douloureuse s’est formée dans ma gorge. Je pose
deux doigts de ma main droite sur ma pomme d’Adam. Elle le voit du coin de l’œil, elle comprend et me laisse un temps de silence en avançant
vers le perron. J’imagine les pensées qui tourbillonnent dans sa tête. Il a vieilli. Ses épaules qui étaient larges et fortes se sont creusées.
Son dos n’est plus aussi droit. Ses traits se sont durcis. Il n’a pas souri. Est-il heureux de me voir ? Que dois-je lui dire ?
Au moment où nous arrivons sur le seuil, Ying-Yang surgit. Il se jette dans mes jambes et fait face
à la visiteuse inconnue. Serré contre moi, m’empêchant d’avancer, il frotte sa haute queue noire et blanche contre mes genoux, semant ses longs poils et son odeur
de matou sur le tissu de mon pantalon. Je retrouve ma voix et un demi-sourire.
— Anne, bienvenue chez nous. Voici le Marquis Ying-Yang.
Elle tend une main vers la tête du félin. Dans le mouvement, une fragrance de son parfum s’envole jusqu’à moi. Il a changé. Est-ce Hermès ? Je n’arrive pas à l’identifier.
Le chat se dérobe..
— Allons Ying-Yang, sois aimable. Je te présente Anne.
Le marquis émet un vague miaulement de politesse, puis pousse ma jambe d’un coup de sa tête.
— Pauvre homme ! Je t’ai dit de te tenir droit et fort. Mais tu ne m’écoutes pas. Redresse tes oreilles et ton dos ! Daniel ! Meowwwww !
— Oui, Ying-Yang, d’accord. Mais toi, tu as ton lait et tes croquettes. Nous, nous allons prendre le thé devant le feu.
— Daniel ! Meoww ! Tu n’es plus un gamin. Dans ce monde, chacun est fait pour chasser, pour prendre, pour croquer. Parfois on se fait manger. Qu’est-ce que tu espères
avec cette femme ? Elle n’est pas faite pour toi. Tu as vu ses yeux ? La façon dont elle les pose sur le jardin, sur la maison,
sur ton dos ? On dirait qu’elle a des griffes dans les iris.
— Oui, je sais. Croquer les souris, se bagarrer. Vas-y de ton côté. Nous deux, c’est le ronflement du feu dans la cheminée, la chaleur de la tasse de thé dans le creux
des deux mains et dans tout le corps.
La queue dressée de Ying-Yang ondule furieusement et il émet un crachement excédé..
— Pfff ! Elle ne va pas rester ce soir, tu le sais bien ! Et si elle revient, dans quinze ans ou plus, je serai mort depuis longtemps et toi aussi.
Il bondit au bas des trois marches, se retourne pour agiter ses moustaches et nous adresser une grimace mécontente, puis disparaît sous la haie. J’entre derrière Anne. Le chat a raison.
Ça va être un fiasco déprimant. J’aurais mieux fait de préserver mes fantasmes nocturnes, de continuer mes nuits avec cette Anne d’il y a dix-huit ans.
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août 2019 --- 2 commentaires
Pierre D. 01feb2019 15:12
J'ai du mal avec cette discussion ... télépathique? entre le chat et son maître :-/ Anne n'est qu'un prétexte pour montrer la relation avec le chat ;-)
Chloé 27jul2019 09:32
C'est bien ... Mais le chat pourrait parler davantage de la vraie vie.
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01feb2019 15:12
27jul2019 09:32