Certains textes ne se montrent qu'à la nuit tombée, furtivement. Essayer ?
Perdu ! Revenez plus tard. Bonne chance.
Gagné ! Vous pouvez lire "Eliott et les envahisseurs" ou "Les yeux de Bastet".
Pour la dixième fois, je mets mon front contre la fenêtre. Je guette l’arrivée du facteur, en bas dans l’allée, devant l’immeuble. J’attends une livraison.
Avant-hier, je paressais sur le balcon en regardant les couleurs des collines annoncer l’arrivée de l’été. Loin dans le sud-ouest, l’azur du ciel commençait à virer au gris. Puis une tache foncée a émergé
insidieusement de l’horizon. Elle a enflé et noirci jusqu’à transformer l’après-midi radieux en crépuscule sinistre. Lorsque le bleu a battu en retraite, j’ai cru entendre un grondement venu des boursouflures
nuageuses au-dessus de moi. Mais non, ce n’était que l’agitation dans la rue en contrebas, le tapage de la ville qui se préparait à la pluie et au vent. Silencieuse et impalpable, la menace obscure a recouvert
tout le ciel. Je suis rentré à l’intérieur de l’appartement. Cherchant les prévisions sur Internet, mon œil a été attiré par un message impérieux.
— Ne vous laissez plus surprendre. Les événements climatiques extrêmes vont devenir fréquents. Soyez prêts. Ayez sur vous, en permanence, le dispositif d’alerte indispensable pour vous mettre à l’abri.
Sur une impulsion, j’ai cliqué sur une zone verte rassurante, en bas de l’écran. La montre-météo doit arriver aujourd’hui.
L’interphone résonne dans l’entrée. La voix nasillarde et pressée débite la phrase standard. « Bonjour, un objet pour vous. Je le dépose dans votre boîte. Au revoir ! » Un choc sourd. Le bruit de la porte
qui claque. Voilà, c’est elle, elle est arrivée ! Je dévale les trois étages et je récupère un petit paquet brun esseulé au fond de ma boîte à lettres. Un truc pas plus gros qu’un beau pruneau qu’on aurait enveloppé
dans du papier crépon beige, maladroitement ficelé avec un lien de raphia. J’identifie avec une assez bonne certitude un emballage new-age respectueux de mon Moi mystique. Ou sinon une arnaque piteuse. Je remonte
l’escalier d’un seul élan plein d’espérance. Hors d’haleine, je déballe aussitôt la chose, l’objet qui me permettra de survivre à l’époque troublée qui se précipite sur nous.
Déception !
Une sorte de montre-gousset d’avant-guerre, la Grande Guerre bien sûr. Le cadran est circulaire. Les aiguilles et chiffres en métal doré portent sur toute leur surface les traces grisâtres des décennies. Je remarque
aussitôt que les deux aiguilles principales sont identiques. Elles indiquent 12 h 41 , ou peut-être 8 h 04 , comment savoir ? De toutes façons, nous sommes au milieu de l’après-midi. Dans son petit cercle privé,
la minuscule aiguille des secondes reste obstinément immobile, quels que soient mes efforts sur le remontoir. Depuis combien d’années la fuite du temps est-elle ainsi suspendue ? Quant à garder l’objet sur moi
en permanence... Ça ne sera pas à mon poignet comme je l’imaginais.
Je rumine ma déconvenue. Je me frotte l’arrière du crâne en fixant cette chose posée sur la table de la cuisine. En y réfléchissant, une montre est-elle forcément un garde-temps ? Je ne l’ai pas commandée pour
connaître l’heure, en réalité. Pourrait- elle me montrer autre chose ? L’arrivée d’un cataclysme ? En tout cas, lorsque je colle mon oreille sur le dos du boîtier, pas un tic-tac, pas un frémissement. Juste
le contact froid du métal gravé. Des dizaines de fins traits rectilignes enchevêtrés. On dirait des initiales. Mais je ne reconnais pas les lettres. Elles ne font pas partie de notre alphabet, à l’exception
d’un « M » majuscule. Peut-être deux « Epsilon » et un « Rhô » anguleux ? Au siècle dernier, la mode était plutôt aux lettres curvilignes très ouvragées, pas à cet assemblage de triangles et de trapèzes.
Bizarre. Je reviens au cadran dépoli. J’essaie de tirer sur le gros remontoir pour faire tourner les aiguilles, sans succès. Lorsque je tourne le bouton en espérant remonter le mécanisme, je n’entends pas
le moindre cliquetis. Après une dizaine de tours, la montre émet une sorte de grognement, comme lorsqu’on frotte la dent d’une fourchette sur une table en vieux bois. Un signal pour me dire que cela suffit ?
Puis un hoquet. Là, je dois cesser, je ne veux pas la faire souffrir. Je décide de remonter son mécanisme chaque soir jusqu’au raclement de gorge. Je la garderai au fond de ma poche gauche. Je verrai bien…
Deux semaines se sont écoulées. La montre-météo ne s’est pas manifestée, malgré mes attentions quotidiennes. L’objet redevient chaque jour plus brillant. Le métal du boîtier se polit au contact du tissu
de mon pantalon, pas après pas. J’éprouve une sympathie inattendue pour le mécanisme éprouvé par le temps qui se cache dans cette enveloppe usagée de verre et de métal argenté. J’ai rapidement décidé que le matin
il serait 8 h 04 et que l’après-midi il serait 12h41, sans exception ni variation. Dans ces sereines dispositions d’esprit, la montre et moi nous habituons l’un à l’autre. Une certaine tendresse réciproque s’installe.
Je comprends, je respecte son caractère réservé et sa réticence à m’adresser plus qu’un furtif bruit de gorge quotidien. Parfois, je la sors de ma poche, je colle ma joue sur sa face claire. Le soir, je risque
une caresse sur le chiffre gravé sur son envers. Elle me renvoie un reflet reconnaissant, un toucher à la fois lisse et délicatement nervuré sous la pulpe de mon index. Après ces moments d’effleurements intimes,
j’ai choisi de lui donner un nom. Je l’appelle Constance, par respect pour ses préférences.
Ce matin de juin, l’air est limpide. Je me réveille lentement. Immobile sur le balcon, je laisse refroidir la tasse de thé dans ma main, les yeux dans le vague. Soudain, une tonalité frémissante contre ma jambe gauche.
Une note assez grave, discrète, continue. Constance s’est mise à sonner. Cela dure une minute entière. Puis plus rien. Puis à nouveau, une alerte d’une minute. A 8 h 04 précisément. Je regarde autour de moi. Je fixe
le ciel, attentif. Et maintenant, les immeubles de la ville nouvelle, là-haut sur la colline, prennent une teinte plus grise. Ou plutôt, le ciel sur lequel se découpent leurs silhouettes verticales s’illumine
d’éclairs violets, virant au mauve, puis au rouge orangé. Cela dure une dizaine de secondes. Encore un éclat bleu-vert qui traverse le ciel. Et tout s’éteint. La lumière habituelle du matin est revenue sur le tilleul
qui commence à fleurir. Constance émet un petit tremblement dans son registre d’alto, pour me rassurer. L’alerte est passée.
De l’index, je caresse les motifs gravés sur le métal argenté. Et si c’étaient vraiment des caractères grecs ?
M ε τ ε ́ω ρ α
Les météores. Les corps célestes. Constance a le don de prévoir leur arrivée.
Un visage me revient soudain en mémoire. Un train qui file vers le Bodensee. Des yeux d’un vert pâle presque gris, un menton triangulaire. Ses lèvres trop fines. Nos regards s’étaient d’abord évités
dans le compartiment. Puis un passager était sorti, nous laissant en tête-à-tête. Quand elle avait posé ses yeux sur les miens, un parfum de tilleul m’avait ébloui un instant. Elle avait demandé :
— Vous ne sentez rien ?
Il y avait dans sa voix un léger accent étranger. Peut-être avais-je bafouillé une réponse. Ou un bonjour intimidé.
— Vous ne sentez pas de l’électricité qui vole autour de nous ?
Elle avait ouvert sa main au-dessus de son poignet gauche et frôlé son avant-bras nu en remontant jusqu’au coude. Le courant d’air qui pénétrait par la fenêtre entrouverte avait levé un frisson sur sa peau.
Puis hérissé mes bras et mon cou.
— Oui, je sens, moi aussi.
Dans le paysage qui défilait derrière la fenêtre, un éclair avait zébré le ciel plombé. J’attendais le fracas du tonnerre, les mains crispées sur les poignées métalliques. Mais ce n’était qu’un éclair
de chaleur, silencieux comme un instant qui passe. J’avais à nouveau tourné la tête vers elle. Un sourire moqueur habitait la lueur grise de ses yeux.
J’étais resté longtemps silencieux, évitant de la regarder. Quand elle avait quitté le compartiment, la brume odorante de tilleul était restée un long moment sous mes paupières.
Contre ma jambe gauche, un raclement de gorge me tire de ma rêverie.
— Oui, Constance, tu as raison. Tout cela est terminé depuis longtemps.
Dans ma poche, un léger grelot métallique que je n’avais jamais entendu. Comme un petit rire moqueur.
— Écoute Constance, si tu veux, le mois prochain, je t’emmène. J’adorerais revoir le Bodensee avec toi à mon côté. C’est un peu chez toi, n’est-ce pas ?
Encore un très beau texte empreint de tendresse avec cette montre qui suspend le temps. J'ai adoré.
Maryline 29jun2022 18:10
Cet objet ancien fait irruption dans notre monde esclave de la vitesse. Peu-à-peu le rythme ralentit, le temps s'arrête, les repères naturels réapparaissent.
Des moments contemplatifs face à un tilleul redeviennent possibles. Je n'ai pas bien saisi l'histoire des météores, mais l'important n'est pas là. J'aime beaucoup
la progression du texte, de la première à la dernière ligne.
Marie 11jul2022 14:53
Comme pour chaque récit je trouve l'écriture impeccable et j'apprécie particulièrement son caractère sobre mais .... avec le revers qu'elle est souvent "froide", dans la forme comme dans le fond.
J'ai été agréablement entraînée dans la lecture, mais vraiment la froideur de l'ensemble ne m'est pas agréable. Et qui est ce personnage qui croit qu'un gris-gris va le réconforter ? J'ai du mal
à m'intéresser à lui.
Yves 23sep2022 10:48
J'ai ajouté la scène dans le train, à la fin du texte.
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17jun2022 23:53
29jun2022 18:10
11jul2022 14:53
J'ai été agréablement entraînée dans la lecture, mais vraiment la froideur de l'ensemble ne m'est pas agréable. Et qui est ce personnage qui croit qu'un gris-gris va le réconforter ? J'ai du mal à m'intéresser à lui.
23sep2022 10:48