Certains textes ne se montrent qu'à la nuit tombée, furtivement. Essayer ?
Perdu ! Revenez plus tard. Bonne chance.
Gagné ! Vous pouvez lire "Eliott et les envahisseurs" ou "Les yeux de Bastet".
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La lettre disait que Lucy avait été enlevée.
Barthélémy Kauffer, qui se faisait appeler Lemmy depuis l’adolescence, glissa dans le sac de voyage la lettre reçue depuis trois jours. Elle demandait qu’il revînt. Il n’avait pas accusé réception.
Il se redressa et se retourna parce que le comandante Blasco était entré dans le logement. Une odeur d’essence mal raffinée entra avec lui. En dix ans d’exil ici, Lemmy Kauffer ne s’était pas habitué
à cette odeur. Il y avait pourtant de moins en moins de véhicules en état de marche, il y avait de moins en moins d’essence, et par conséquent de moins en moins d’électricité, le courant était coupé
la plupart du temps sauf dans les hôtels pour touristes, on ne pouvait pas faire fonctionner les appareils de conditionnement d’air, ce qui est emmerdant quand il fait quarante degrés Celsius, on ne
pouvait pas regarder les feuilletons mexicains parce que la télévision était coupée, et les gens se tenaient en foule dans les rues le soir et ils grommelaient dans l’obscurité, il n’y avait plus
d’éclairage public et parfois quelques adolescents allaient jeter des pierres contre les hôtels des touristes et contre les magasins d’État où il faut que tu paies en dollars.
Mais pour le moment il était 4 heures de l’après-midi.
Jean-Patrick Manchette – Mise à feu (Noces d'Or)
Il fallait attendre encore un peu. Les yeux dans le vague, Lemmy passait et repassait l’extrémité de ses doigts sur l’arête de sa mâchoire inférieure, depuis l’angle du mandibule jusqu’à la pointe du
menton. La tête légèrement penchée oscillait en cadence. Blasco avait jeté sur la table la clé à molette rouillée et le vieux pistolet qu’il traînait toujours avec lui. Il criait presque.
— Salut gamin ! J’ai changé l’embrayage du pick-up. Je ne sais pas ce que tu as fait avec, il était usé comme la peau des fesses de ta mère.
— Merci Comandante.
Le large visage de Blasco noirci par une barbe de plusieurs jours fit un sourire et ses yeux d’enfant s’arrondirent un peu plus. Il fallait toujours l’appeler Comandante. Surtout quand il commençait
une phrase par « Gamin » en s’adressant à quelqu’un de plus âgé.
— Ce Dodge est comme neuf, maintenant. Tu verras cette nuit, quand tu partiras faire ta ronde autour de l’aéroport.
Puis il s’était effondré sur le lit défait, contre le mur du fond à la peinture jaune constellée de tâches et de traces de doigts sales. Sa bedaine débordait du pantalon militaire rapiécé et maculé de
cambouis. Le chapeau informe de couleur kaki rabattu sur son visage ne laissait plus entrevoir que son cou épais. Il ronflait déjà bruyamment. Dans une heure ou deux, le comandante
se réveillerait avec une forte soif de rhum, il irait gueuler devant la porte de Don Roberto, le dueño, jusqu’à ce que sa femme crie des injures portoricaines.
— ¡Hijo de puta norte-americana! ¡Cállate la boca pues! Los que trabajan merecen descansar un rato. ¡Conchatumadre! ¡Cabrón lleno de rón!
Alors Don Roberto se lèverait, se coifferait de son chapeau noir et marcherait dignement jusqu’au groupe électrogène chinois, dans l’arrière-cour. Après deux coups de démarreur et un juron contre ces
putains de citrons aux yeux bridés, la mécanique fatiguée halète, un nuage de fumée noire passe devant l’unique fenêtre de la pièce jaune. Enfin arrive le ronronnement intense du générateur que l’épicier
asiatique endetté avait abandonné avant de sauter dans un bus Cruz del Sur et de s’enfuir à l’autre bout de la Panaméricaine. L’ampoule sale qui pend au bout de son fil, au milieu de la pièce, se rallume.
La senteur violente de l’essence mal brûlée s’introduit dans la gorge de Lemmy, même quand il essaie de respirer le moins possible. Elle laisse un goût âcre de métal sur l’arrière de sa langue.
À la tombée du jour, six heures été comme hiver sous ces latitudes, les boissons seraient enfin rafraîchies dans le frigo américain ventru. Les blattes surgiraient des orifices du panneau beige en haut de
l’appareil et entameraient leur nuit de quête. C’était une bonne maison pour ces petits êtres robustes. Lemmy ne les embêtait pas. Parfois, lorsque revenait l’électricité et que le compresseur réchauffait
leur abri, il les regardait sortir, les plus grosses en tête. Il aimait suivre des yeux l’une des dernières, plus timorée ou plus jeune. Il se plaisait à l’épier lorsqu’elle se glissait sous une plinthe
ou entre deux lames du plancher disjoint, attirée par l’odeur de la poubelle ouverte dans la cour. Elles étaient déjà là il y a dix ans, bien avant lui, et seraient encore là lorsqu’il s’en irait, sur ses
deux jambes ou sur une civière. Alors, il les laissait vivre leur vie d’insectes. Après tout, elles étaient peut-être plus légitimes que lui sur cette planète ? Assis sur le bord d’une chaise
de bois délabrée, il passait sa main sur la cicatrice rougeâtre qui mangeait le bas de son visage, à gauche, séparant la barbe encore noire de la joue de celle déjà blanchie de son cou maigre.
Lemmy avança jusqu’à son sac, ressortit l’enveloppe et déplia à nouveau la feuille de mauvais papier. Il la contemplait du haut de son grand corps, oscillant un peu sur ses jambes arquées. L’écriture était
nerveuse et hachée, ses pattes griffues couraient sur la page, impatientes, avides de violence et de vengeance. La signature de Jeff était comme une morsure sur le papier…
Lemmy faisait crisser la barbe de son cou sous ses doigts.
— Cette lettre…
Une Lucy dont il n’avait aucun souvenir avait été enlevée, peut-être tuée. Que pouvait-il changer à ça ? Sûrement une de ces junkies qui tournaient autour de Jeff. Une petite dealeuse stupide comme une oie. Une de plus ou
de moins de la cour qui entourait le chef. Pour le boss, ce n’était peut être pas une perte affligeante, mais plus certainement un défi à son autorité, le signe d’un danger qui pouvait devenir fatal si
ce crime restait impuni. Non, ce qui ennuyait le plus Lemmy était que Jeff ait réussi à le localiser, dans ce quartier minable et anonyme de la capitale.
— Merde, merde ! Comment a-t-il fait ?
Lemmy posait la question à la petite blatte chétive qui ne se décidait pas à s’aventurer dans l’espace découvert, sur le seuil.
— Attends un peu, petite. Il fait encore un peu jour. Tu pourrais te faire écraser par le gros lourd.
La blatte agite ses antennes dans la direction du mur jaune du fond.
— Quoi ? El comandante Blasco ? Ce con-là aurait cafté ? Et pourquoi ? Qu’aurait-il eu à gagner ? Ah oui, le rón. Ou de l’argent pour acheter des litres de rhum. Tu as raison.
La blatte sort de sa cachette et court en direction de l’odeur de pourriture chaude qui entre par bouffées.
— M’enfuir ? Non. Si Jeff m’a retrouvé, il peut me suivre jusqu’en enfer. Et puis, je ne lui dois rien.
L’insecte marron court maintenant sur la pierre chaude et file vers la cour.
— Répondre à la demande de Jeff ? Retourner dans cette ambiance pourrie ?
La blatte fait un saut pour éviter un autre insecte plus gros qui se presse lui aussi vers la puanteur. Elle déplie ses ailes un instant et retombe hors d’atteinte. Puis elle reste immobile.
— Oui, je sais. Le fric en abondance, la bonne bouffe, l’alcool et toute la jeune faune locale à ma merci, hommes et femmes.
La blatte a replié ses ailes. Elle agite ses pattes et ses antennes. Elle va repartir.
— Il y a une chose que tu ne sais pas, petite. Je ne peux pas retourner là-bas... Et puis, si je laisse Blasco, sa folie gagnera la bataille. Au bout de deux semaines, il se tuera dans un de ces
virages de la route de La Molina.
L’insecte émet une faible stridulation à la sonorité métallique.
— Non, je ne peux pas. Et puis là-bas, il y a Alizé... Elle est pas conne, elle a fait sa place dans le lit de Jeff.
La blatte stridule à nouveau, plus fort. Les pas lourds de Blasco tonnent soudain sur le plancher. Sa grosse main saisit la feuille de papier étalée sur la chaise, la froisse en boule et frappe. L’insecte
saute et s’envole. La main frappe à nouveau et la blatte tombe. Mais sur le sol, rien. Le petit épi marron aux pattes repliées sous son corps a disparu. Blasco jette le papier froissé dans la poubelle béante.
Le combat est terminé. Lemmy fixe un instant le comandante, caresse légèrement sa cicatrice, puis déclare d’un ton las :
— Jeff peut aller se faire foutre. Sortons le rón et le citron vert, compañero, il est l’heure.
14apr2019 17:27
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