Certains textes ne se montrent qu'à la nuit tombée, furtivement. Essayer ?
Perdu ! Revenez plus tard. Bonne chance.
Gagné ! Vous pouvez lire "Eliott et les envahisseurs" ou "Les yeux de Bastet".
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Un pan de la haute tente ronde s’écarte. Une vieille femme passe la tête en dehors. Elle tient dans ses bras un enfant, enveloppé dans une couverture.
Le petit a les joues rondes et rouges. Il regarde partout autour de lui. C’est le matin. La tempête s’est calmée, mais le vent souffle encore.
La toile de la tente est couverte de longues traces de sel grisâtres. Le sol résonne sous les frappes
des vagues qui viennent se briser sur la plage, juste derrière les dunes.
La grand-mère regarde vers la mer, plisse les yeux. Il n’y a que la houle qui gronde au loin.
— Yonn, mon tout petit. Tu n’as pas peur, toi. Pourtant, le mauvais sort n’est jamais loin. Le druide a prévenu.
Avec son orteil, elle trace sur le sol mouillé un signe pour protéger la tente : un long trait oblique et deux yeux.
— Mon bébé, je ne veux pas que la mer te prenne. Je ne veux pas que tu partes pêcher le poisson bleu. Les jeunes partent tous.
Parfois la mer ne les rend pas. Et quand ils reviennent, ils nous traitent de crève-misère, de bouches inutiles.
Elle se tourne à nouveau vers l’eau. L’enfant agite les jambes, pousse des petits cris.
— Souviens-toi, quand tu es né, le druide a dit :
Il est tout petit. Un jour il sera le plus grand. Mais je vois un grand poisson qui le prend sur son dos noir. Le poisson l’emporte sur les vagues.
Quand la vieille regarde du côté de la mer, elle ferme à moitié ses yeux pour mieux voir. On ne sait jamais…
C’est par là que Gwend et ses hommes sont partis. C’était un matin d’automne. Ils ont mis le grand canot à l’eau,
en bas de la rivière. Ils ont attaché leurs boucliers ronds sur les deux côtés du bateau pour se défendre de la mer.
Lorsque la marée a commencé à descendre, ils sont tous montés à bord. Ils sont partis en ramant et en chantant comme des furieux.
L’hiver est passé. Puis l’été. Puis un autre hiver, froid et violenté par les tempêtes d’ouest. Puis encore un été. Les femmes et les vieux restés sur la rive vaseuse ont pris soin du bébé.
Certaines des femmes, plus faibles ou plus âgées, sont parties. La faim. La mort. Mais le petit Yonn a bien grandi. Et aujourd’hui, bien à l’abri dans les bras de la grand-mère, il regarde
vers la rivière. Là-bas, venus du large, des canots passent les vagues. Ils remontent l’eau plate. Des hommes crient au rythme des coups de rame. Les bateaux approchent.
Ils accostent sur la berge. Tous sautent à terre. Ils tirent les canots au sec et se regroupent derrière le chef. C’est Gwend. Il s’avance à pas lourds. Son visage s’est durci, ses yeux se sont creusés.
Les années. La mer. Il a toujours sa chevelure en tresses rousses, presque rouges. La femme tient l’enfant devant elle.
— Hola, la vieille ! C’est mon fils ? C’est lui ?
— Bienvenue chez toi Gwend. Oui, c’est Yonn ... Il a tes yeux. Regarde-le.
Le chef approche son visage de l’enfant. Puis il se redresse et fixe les quelques tentes grises. Une grimace tire les côtés de sa bouche vers le bas.
— Nous vivons maintenant sur l’Île de Groïa, au-delà des neuf îles de Glenââ. Du côté de la terre, il y a les Grands Sables. Du côté mer, il y a Locmaria,
une baie large et sûre pour les canots. Là-bas, nous pêchons le grand poisson au dos noir et bleu. Il n’y manque que du bois pour les bateaux.
Les yeux de la femme ne quittent pas le visage de Gwend. Il reprend.
— C’est bien mon petit homme. Il est le premier de ma famille. Je lui apprendrai à pêcher... Un jour ... Un jour, ce sera lui le chef.
Il tend la main vers l’enfant.
— Un jour, Yonn aura un canot plus long et plus rapide encore que le mien. Lui et ses hommes reviendront ici, à l’endroit où il est né. Et sur cette rive, à la place
de vos trois tentes, il y aura un village, une maison forte, des charpentiers pour les bateaux.
La femme tient le petit contre elle. Elle le protège de ses bras croisés. Elle serre très fort les lèvres.
— Il y aura des dizaines de grands canots de pêche. Les bateaux rapporteront le poisson de toute la côte, depuis Groïa jusqu’à la pointe de PenMor. Et les femmes n’auront plus faim.
Le chef se saisit de son fils. Celui-ci ouvre de grands yeux effrayés, fixés sur les tresses rouges.
— Gwend, non ! Gwend ! Il est encore trop petit !
Il n’écoute pas. Il se dirige vers ses hommes. Il installe l’enfant dans le canot au dos sombre et au ventre argenté. Sur son avant pointu, le bateau porte
de gros yeux noirs. Ronds et durs comme la grande houle d’ouest, ils regardent la femme. Elle a laissé retomber ses bras vides. Elle pleure en silence. Le druide l’avait dit.
Le grand poisson lui a pris l’enfant.
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février 2024 --- 8 commentaires
Fanny 21 mai 2020 18:01
Il y a un jeu, des indices dans le texte pour reconnaître certains endroits de Bretagne. Une autre vision de la côte du pays Bigouden.
Myriam 25 mai 2020 16:45
La vieille pourrait tenter d'argumenter : il est encore petit, laisse-le moi jusqu'à la saison prochaine... Je trouve qu'elle se résigne trop vite !
Alain 31 mai 2020 19:23
UN VRAI CATACLYSME CE CONTE, c'est une part de toi ?
Paule 05 juin 2020 15:40
C'est bien joli, joliment breton, joliment tendre. Bravo à toi, ton écriture est simple, précise, créant tout de suite les images dans la tête (comme j'aime dans les contes),
créant tout de suite une ambiance par laquelle l'auditoire se laisse emporter.
Alain 12 juin 2020 18:15
Tu devrais expliquer un peu plus comment la société des pêcheurs est organisée.
Pierre 16 juin 2020 17:48
J'aime bien l'atmosphère... la force du destin... on sent le ciel lourd, gris et menaçant... j'aime beaucoup la correspondance ou le mimétisme poisson/bateau.
Marc et Monique 21 février 2024 11:44
Un beau texte... Beau mais triste...
Annie 28 février 2024 12:06
J'aime beaucoup cette nouvelle. J'ai écouté la version sonore. J'ai préféré la version écrite car elle ne me "guide" pas, elle me permet mieux d'imaginer le lieu, la mer, le vent...
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