Publié le 06 décembre 2017
Mis à jour le 01 juin 2024
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Certains textes ne se montrent qu'à la nuit tombée, furtivement. Essayer ?
Perdu ! Revenez plus tard. Bonne chance.
Gagné ! Vous pouvez lire "Eliott et les envahisseurs" ou "Les yeux de Bastet".
Rastignac, resté seul, fit quelques pas vers le haut du cimetière et vit Paris tortueusement couché le long des deux rives de la Seine, où
commençaient à briller les lumières. Ses yeux s'attachèrent presque avidement entre la colonne de la place Vendôme et le dôme des Invalides, là où
vivait ce beau monde dans lequel il avait voulu pénétrer. Il lança sur cette ruche bourdonnante un regard qui semblait par avance en pomper le miel,
et dit ces mots grandioses : - A nous deux maintenant !
Honoré de Balzac, Le Père Goriot, Ed. Edmond Werdet, février 1835
Une dame âgée qui passait à cet instant sur le trottoir lui jeta un regard intrigué. Qui pouvait bien être cet homme étrangement vêtu qui soliloquait le
long des hauts murs du Père Lachaise ? D'où lui venait cet habit trop ajusté qui lui faisait comme une peau de serpent et jetait des moirés sur tous ses
membres ? Il ne portait ni chapeau, ni gants, et ses mains étaient aussi vides que celles d'un pauvre hère. Pourtant, son visage était soigneusement rasé,
ses cheveux étaient coupés aussi courts que ceux d'un enfantelet et il dégageait une impression de propreté surnaturelle. La passante serra son cabas contre
elle, détourna le regard et pressa le pas pour s'éloigner de l'étranger. Un fou échappé de Sainte-Anne, raconterait-elle plus tard à ses voisines.
Le voyageur se dirigea d'un pas rapide vers la Seine. Il n'avait que peu de temps. La fête au palais était le lendemain soir et le spectacle devait être une
réussite. Le roi Hédonis n'attendrait pas. Le futur de Rastignac se jouerait en quelques instants. Si le roi souriait, toute la cour pousserait des exclamations
de joie et ce serait la fortune, la célébrité. Sinon, il retournerait à sa province obscure et à son destin famélique d'amuseur public, sans oser se présenter
à nouveau devant Morphox, le maître en artifices qui l'avait patiemment instruit depuis son adolescence. Demain à la même heure, l'escorte qui l'avait amené ici
reviendrait le chercher. Il devait avoir complété l'assortiment et harmonisé la figure sensible en un jour.
Arrivé à proximité des quais de la rive droite, Rastignac ralentit son pas. Il examina attentivement les boutiques maigrement éclairées par des chandelles.
Dans la chaleur du soir, l'odeur de la cire brûlée se mêlait aux parfums de thym, de lavande et d'huiles aromatiques. Il s'approcha de la devanture du marchand
d'épices et pénétra sous la toile brune qui abritait l'étal. Des multiples sachets et pots de verre jaillissaient des giclées de couleurs ocres, blanches,
jaunes, violettes. Il se penchait et humait les poudres offertes en observant attentivement le patron et son assistante. Trop jeune, elle était trop jeune.
Il se décida pour le patron, un homme replet au noir regard intense, aux lèvres charnues, qui se leva de son siège, lui sourit et commença à lui vanter un
mélange venu des Indes. Une combinaison qui pouvait transformer un plat de lentilles ou de potirons en un voyage par delà les mers d'orient. Rastignac fixa
ses yeux sur le regard sombre du boutiquier, approcha de son visage jusqu'à respirer son haleine poivrée et prononça quelques mots. Aussitôt le sourire de
l'homme s'évanouit, son visage s'affaissa, il retomba sur son assise et demeura là, silencieux, éteint, le regard fixe, comme en catalepsie. L'assistante se
précipita auprès de lui. Rastignac lui dédia un large sourire satisfait, puis salua l'épicier immobile pour l'éternité tandis que la jeune femme essayait de
le ranimer. Puis il tourna les talons et s'en fut.
Et d'un. Après les épices, il lui faudrait un peu de douceur. Il baguenaudait à travers le petit marché qui s'étalait le long de l'eau noire. Dans les senteurs
chaudes qui erraient sur la rive, il détecta bientôt un parfum de brioche sortant du four et s'approcha d'une échoppe de pains et de boulanges diverses. La
pâtissière l'invita à s'approcher et à goûter ses petites gourmandises aux fruits. C'était une femme d'un certain âge, au visage ovale, à la silhouette généreuse.
Son regard et ses lèvres ouvertes respiraient le bonheur de vivre et d'accueillir le chaland. Exactement ce qui conviendrait. Un moment plus tard, elle se tenait
adossée au petit muret qui prolongeait la base de son four et somnolait en ronflant légèrement, les mains croisées sur son petit ventre rond. Rastignac
s'éloignait d'un pas alerte en croquant une galette aux raisins de Corinthe.
Il décida de faire un détour par la rue Bécardia où il avait de bons souvenirs d’une autre époque. C’était au temps où il traversait les pays en Train à Grande
Vitesse et affectionnait les haltes chez les amateurs de belles lettres. Arrivé à l’enseigne qui porterait un jour le numéro 19, fièrement ornée d’une plume
d’oie, il contourna l’étalage de parchemins destinés à impressionner les badauds et se dirigea sans hésiter vers le fond de l’échoppe. Penchée sur un ouvrage
relié de fleur d’agneau repoussé à l’argent, une femme scandait les vers en agitant les mains, oscillant gracieusement du buste au rythme du texte. Elle ne se
tourna vers le visiteur que lorsqu’il posa la main sur la peau de son bras. Tête appuyée sur le grimoire, elle souriait dans son sommeil lorsque, après une
pause songeuse, il se faufila jusque dans la rue tranquille et reprit sa quête à grandes enjambées nerveuses.
Se dirigeant vers la rive gauche, il traversa le Pont Saint-Louis. Dédaignant le chevet de la cathédrale, il fit une halte sur le pont chez un bijoutier. La
vitrine étincelait de pierres précieuses et de métaux délicatement ouvragés. Il eut un bref échange avec un mignon apprenti en orfèvrerie qu'il laissa tout
endormi, ses cheveux blonds étalés sur sa table de travail.
Il parcourut jusqu'à la nuit noire les petites rues du quartier Saint-Michel et les belles avenues de Saint-Germain. Il s'appropria l'esprit d'un sculpteur
sur bois de nus hermaphrodites. Puis ce fut le tour d'un très vieil homme capable de faire un gant en peau de chevreau plus tendre que la caresse de la lune.
Vinrent ensuite une danseuse dont les pieds ne touchaient pas le sol, une dame qui savait faire fondre la peau d'un homme en l'effleurant de sa belle chevelure
rousse, un violoniste tzigane ensorceleur et une mezzo-soprano qui pouvait chanter si doux que la ville se taisait pour l'écouter.
Dans les tréfonds de son esprit flottaient maintenant l'expérience et la science d'une dizaine de personnes expertes en sensations les plus rares. Après cette
cueillette patiente et attentionnée, il fallait passer à l'harmonie et à la géométrie. Le moment était venu de se remémorer les formes mathématiques savantes
de Morphox, l'ordonnancement méticuleux des branches d'hyperbole, des ellipses et des lemniscates de Bernoulli, l'arrangement délicat des dimensions
successives de l'espace des sens.
Il revint sur ses pas, traversa le Pont Neuf et s'assit dans le square du Vert-Galant. Il était minuit. Il lui faudrait le reste de la nuit pour tout mettre
en ordre, pour lisser les dernières irrégularités, masquer les singularités analytiques qui pourraient troubler la perception du spectacle. Le lendemain
matin, tout était replié, convexe et régulier, protégé sous sa chevelure courte, sous la peau douce de son crâne. Il offrirait un bouquet inimaginable de
plaisirs, une extase unique et éphémère. Il gagnerait le sourire du roi.
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décembre 2018 --- 2 commentaires
Marie P. 22sep2018 11:11
Je suis hermétique à tout récit d'anticipation.
Stéphanie 23nov2018 12:20
Que ne faut-il dérober pour satisfaire les puissants ! Et que fera Rastignac du pouvoir que lui aura donné un sourire du Roi ?
Ajouter un commentaire, qui restera privé si vous le souhaitez.
22sep2018 11:11
23nov2018 12:20