Certains textes ne se montrent qu'à la nuit tombée, furtivement. Essayer ?
Perdu ! Revenez plus tard. Bonne chance.
Gagné ! Vous pouvez lire "Eliott et les envahisseurs" ou "Les yeux de Bastet".
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Madeleine attend.
Elle est à sa fenêtre, penchée vers l’extérieur. Au dehors, rien ne bouge. Le soleil est encore bas. Sa lumière froide
frappe le jardin vide, pâlit le front sans ride et les cheveux strictement tirés vers l’arrière.
Le thé du matin n’a laissé aucun goût dans la bouche de Madeleine. Sous ses mains, le bois de la tablette
est dur et lisse. Un relent de cire flotte dans l’avancée de fenêtre. Un merle siffle soudain.
Un effet de l'imagination. Le silence dure, depuis des jours et des jours.
Devant le tableau, dans la grande salle du musée, les visiteurs ne s’attardent pas. Le nom de l’artiste leur dit pourtant
quelque chose. Edward Hopper ? Le titre n’est guère attractif : « Cape Cod morning ». On ne voit
pas la mer et les couleurs sont plates. Une fillette en salopette verte portant deux petites nattes bien serrées passe, tirant un homme par la main.
Une grimace boudeuse ne quitte pas les taches de rousseur de sa joue ; il n’y a aucun animal sur toutes ces peintures.
Deux jeunes femmes chaussées des mêmes tennis grises et blanches s’arrêtent devant le tableau. L’une manipule son téléphone et dit :
— Tu te souviens ? On nous en a parlé en cours. Bof ! Moi, ça ne me dit rien.
L’autre reste silencieuse. Ces couleurs fades. Cette immobilité. Elle fixe son regard sur la silhouette penchée vers le bow-window. Même pas belle. Des seins trop gros. Un chignon de vieille. Une scène nulle.
Vide. Aussi vide que sa propre vie. De toutes façons, ailleurs qu’en ville, c’est nul. Rien à attendre quand on habite un bled de banlieue. On n’a plus qu’à tuer le temps, jour après jour. Il faudrait qu’il
se passe quelque chose pour que la vie démarre. Mais quoi ? Avant, nos mères avaient « Paris-Match ». Nous on a Facebook. C’est la loose …
Une femme entre deux âges, emmitouflée dans son écharpe grise, traverse la salle d’un pas mesuré. Elle s’arrête soudain. Un mouvement ! Dans le tableau ? Dans le jardin de Cape Cod
qui s’étend sur la droite, invisible, au-delà du regard de Madeleine ? C’est le dos d’un homme qui s’éloigne. Il marche à grandes enjambées. Son sac de voyage se balance
au bout de son bras. Il bouscule la boîte à lettres en forme de tonneau perchée sur son poteau, sans lui accorder un regard. Il tourne à droite sur le trottoir et disparaît.
Il ne s’est pas retourné une seule fois. Madeleine reste là, immobile. La femme lisse le bout de son écharpe. Madeleine voudrait bien tourner son regard vers elle,
lui adresser un signe. Mais le peintre ne l'a pas permis. Au bout d’un long moment, la femme à l’écharpe soupire doucement et s’en va. Le jardin invisible retrouve sa fixité.
La petite fille aux nattes rousses passe à nouveau. Une brève vibration au ton triste traverse la grande salle.
— Papa, la musique !
— Quelle musique ? Je n’entends rien.
La petite secoue le bras du jeune père.
— Mais si ! C’est la dame à sa fenêtre ! Tu sais bien, celle qui attend Monsieur de Malborough. Madame File-la-laine. A la fin, il y a la note triste. Toujours.
L’accord de Sol 7 flotte une seconde au-dessus de leurs têtes.
— Là ! Tu l’as bien entendu ?
Un sourire de triomphe éclaire la peau de ses joues. La voix du père marmonne :
— Mais non, c’est un téléphone qui sonne au fond du sac de quelqu’un.
Un visiteur au long visage anguleux se plante devant la toile. En contrebas de la fenêtre, les hautes herbes rousses éclairées par le soleil frémissent. Au pied d’un tulipier, l’empreinte
laissée par deux corps allongés halète encore. Sous les arbres, au fond du jardin, les ombres sont noires et le malheur est déjà là. Cris. Violence. Douleur. Arrachement.
Si j’avais su … Les traits de Madeleine sont tendus. L’ombre sur son cou est plus foncée. Elle lutte pour tourner la tête. En vain. L’homme hausse les épaules, se détourne et s’en va.
Un passant aux traits ordinaires s’est approché. Le front dégarni et le costume conventionnel lui donnent l’air d’un citoyen respectable et tranquille. Pourtant, il est agité. Il s’approche du tableau,
lance des invectives. Son pied heurte le fil de protection et déclenche une alarme de sécurité. Du fond de la grande salle, des gardiens accourent. Il crie :
— Madeleine ! C’est moi, Edward ! Je suis revenu !
Sur le tableau, elle a tourné la tête vers lui. Mais elle ne bouge pas ses mains, appuyées sur la tablette. Son visage reste figé. L’homme mugit.
— Madeleine ! Je t’en prie ! Parle-moi !
Les gardiens maîtrisent le malotru qui vocifère, ils l’entraînent vers les locaux de sécurité. L’alarme sonne encore un instant. L’accord de 7ème est maintenant joué par les cuivres.
La trompette dissonante plane tristement au-dessus des cors sombres et profonds. La petite fille chantonne :
Mais la dame à sa fenêtre,
Pleurant sur son triste sort,
Dans mille ans, deux mill' peut-être,
Se désolera encor.
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mai 2020 --- 2 commentaires
Fanny 14 mai 2020 19:01
On voit bien tout ce qu'un tableau peut représenter pour les gens.
Myriam 15 mai 2020 18:37
Bonne idée, la petite fille qui lie les différents épisodes. Il faudrait la décrire un peu plus.
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14 mai 2020 19:01
15 mai 2020 18:37