Certains textes ne se montrent qu'à la nuit tombée, furtivement. Essayer ?
Perdu ! Revenez plus tard. Bonne chance.
Gagné ! Vous pouvez lire "Eliott et les envahisseurs" ou "Les yeux de Bastet".
L’homme, la quarantaine bien avancée, est assis un peu à l’écart, vêtu d’un jeans noir et d’un sweat-shirt aux couleurs d’une université américaine. Sa
barbe bicolore encadre des lèvres gourmandes. Son léger embonpoint lui donne une fausse allure débonnaire, immédiatement démentie par ses mouvements incessants
et son regard bleuté qui explore en permanence son entourage.
Trois jeunes filles entrent en bavardant dans la grande salle de la médiathèque. Sur le mur, un panonceau jaune et noir veille, un index sur ses lèvres et susurre
Chut ! pour indiquer qu’on est dans l’espace silencieux. Un design nul,
juge-t-il aussitôt.Un tapir roux et gris orne la couverture du grand livre au majestueux titre rouge et vert exposé sur une table. Le regard de Jaber s’arrête
un instant. Les étranges insectes géants qui surplombent l’illustration en étendant leurs pattes crochues injectent la dose nécessaire d’inquiétude et de mystère
dans une scène placide, peinte à l’ancienne sur un fond tramé. Une composition intéressante qu’il pourrait réutiliser dans un futur dessin.
Il est entouré de rayonnages supportant des centaines, des milliers de livres auxquels il n’accorde pas un coup d’œil. Une jeune femme brune entre et se dirige
vers le comptoir d’accueil. Il se lève soudain, tourne sur lui-même, se rassied. Elle ressemble à Lila. Jaber secoue la tête et regarde ses
mains à nouveau posées sur la feuille de papier. Il a griffonné un visage de femme vu de face, des traits anguleux, un menton exagérément pointu, une coiffure
crépue avec deux protubérances rondes qui évoquent les oreilles de Mickey Mouse. Le nez est absent, les yeux flamboyants irradient toute la feuille de
traînées sanglantes.
— Elle m’aime pas parce que je sais pas lire.
Il s’est répété cette phrase des dizaines de fois ces derniers jours, toutes ces nuits sans sommeil.
— Je sais pas lire.
Ce handicap l’accompagne depuis l’enfance. Il modèle son comportement avec les autres, connus ou inconnus. Le plus souvent, il parvient à cacher ça. Il
est devenu un expert des multiples stratagèmes qui amènent les gens à lire à sa place, sans qu’ils ne se rendent compte de rien. Saisissant l’imprimé que
lui tend l’employée du bureau de poste, il plisse les yeux, approche la feuille de son visage, l’en éloigne à nouveau, se gratte la tête.
— Pardon Madame, vous pouvez m’espliquer ? Je comprends pas bien.
Lorsque l’interlocutrice reste réticente, il reste l’ultime manœuvre. Il fourrage dans les poches ventrales du sweat-shirt, puis les poches revolver du
jeans. Il se frotte à nouveau les yeux.
— Mes lunettes ont dû rester chez moi.
Ça a toujours marché. Avec les femmes en tout cas. Mais Jaber déteste en arriver là.
— Chez moi !
Il n’y a pas de Chez moi. Depuis trois ans, Jaber partage avec trois autres collègues un deux-pièces en déshérence, au fond d'une traboule obscure.
Un jour sur quatre, il dort sur le matelas déplié sur le sol de la cuisine. Ils sont sympas quand ils ne sont pas trop bourrés, mais c’est la latche !
Et puis, Jaber sent parfaitement lorsqu’il rencontre quelqu’un, surtout la première fois, la distance qu’il place lui-même, malgré lui. Il se redresse,
baisse un peu les yeux, tend la main et reste silencieux. Il attend que l’autre, celui qui sait lire et écrire, parle le premier.
— Bonjour Monsieur.
Il se jette alors dans les mots, il enchaîne très vite.
— Bonjour. Je m’appelle Jaber Jodorow.
— Enchanté de vous rencontrer. On me dit que vous êtes peintre.
Jaber se dandine d’un pied sur l’autre. Il répond, comme à regret.
— Oh ... Oui … Je dessine surtout... Je peins un peu. Les murs.
Avec Lila, cette brune longiligne rencontrée dans un bar bruyant, après une journée éreintante sur la Place Bellecour, ça été différent. Elle avait un tel regard !
— Bonjour, je peux m’asseoir à votre table ?
— Bonjour, oui, bien sûr. C’est vous qui peignez des visages sur les murs ? Sans pinceau ?
— Oui. Je m’appelle Jaber. J’ai peint toute la journée. Les visages que j’ai dans la tête sortent de mes doigts. Ils vont dans les murs. Je suis vanné.
— Dans les murs, vraiment ? elle sourit. Moi, c’est Lila.
Il y avait du feu dans ses yeux et chez Jaber, ça a été l’incendie en dix secondes, celui que rien ne peut éteindre. Deux bières, puis une troisième
partagée avec des sourires complices. Chaque fois qu’il posait son regard bleu dans le sien, elle rougissait, toussait et cachait son visage dans ses
mains. Pas question de lui proposer de venir dans le deux-pièces, bien sûr. Pas l’hôtel non plus. La conversation s’était enlisée.
— Lila, j’aimerais vous revoir. Vous voulez bien ?
— Oui Jaber, avec plaisir.
— On dit demain, ici à la même heure ?
— OK. Ça marche.
Les rencontres le lendemain et les jours suivants avaient été des moments intenses et frustrants, dans ce même bar ordinaire du deuxième. Ils
s’étaient installés non plus de part et d’autre d’une table carrée, comme la première fois, mais côte-à-côte sur des fauteuils de plastique face à la rue.
Parfois, Lila percevait brièvement contre son bras droit la chaleur et la robustesse du bras et de l’épaule de Jaber. Alors une onde enflammée traversait
son corps. Elle repliait vite ses avant-bras contre elle pour qu’il ne voie pas le bout de ses seins qui se dressaient à travers le mince pullover de laine
carminée. Lui ne disait rien mais son regard bleuté ne manquait pas de remarquer la tâche écarlate qui fleurissait soudain en haut des pommettes osseuses, les épaules
menues qui s’avançaient pendant une grande seconde et les jambes fuselées qui se croisaient haut. Il s’était hasardé :
— Tu sais, Lila, tu me plais beaucoup.
La réponse était venue très vite, sans qu’elle tourne son visage vers lui.
— C’est gentil, Jaber. Merci.
Ces quatre mots étaient comme une couverture qu’elle avait tirée sur elle pour se protéger du désir de cet homme étrange et agité. Un silence s’était
installé et il n’était pas allé plus loin. Quels amours y-avait-il eu dans la vie de Lila ? Quelles blessures cachées ?
La fois suivante, elle lui avait tendu une photo d’elle dans un dépliant de présentation de poèmes. Il n’avait pas pu lui jouer la comédie. Il avait fini par avouer, d’une voix enrouée.
— Je sais pas lire.
Depuis, chaque samedi, Jaber dessine un visage de Lila sur les murs du 2ème arrondissement.
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février 2019 --- 1 commentaire
A. 11 mars 2019 23:24
Un peu fleur bleue ce texte, l'artiste démuni et la belle aux yeux de braise ... Mais bon il y a des fleurs bleues qui sont belles !
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11 mars 2019 23:24