Avec le concours des participants à l’atelier d’écriture Zoom du 17 février 2023
Je marche depuis un grand moment, mon paquet brun sous le bras. Mes jambes sont lourdes. Le voyage en avion ?
Un effet du décalage horaire ? Impossible de trouver cette adresse. Je devrais pourtant être au bon endroit.
La ruelle que j’ai là devant moi monte entre deux rangées de petites bâtisses biscornues. On dirait des vieilles dames
coiffées chacune d’un fichu noir qui s’affrontent en silence, visages fermés sous leurs rides crasseuses.
Je devrais peut-être frapper à l’une de ces portes de bois sombre et demander mon chemin, mais je crains
de n’être ni compris, ni bien accueilli.
Je suis perdu. Complètement perdu. Le plan de ville que j’ai en main ne m’aide pas beaucoup. Une jeune employée du bureau de tourisme clandestin, à côté d’un « Hostel » bon marché,
me l’a remis ce matin avec un grand sourire et une courbette. Mais il ne montre pas les petites rues de la vieille ville. J’ai même pu m’apercevoir que le tracé des grandes avenues
a été représenté avec une certaine poésie et beaucoup d’imagination.
Je lève les yeux et, en haut de la masure de gauche, je vois qu’un petit volet marron est ouvert. Toutes les autres ouvertures dans la rue sont closes et peu engageantes. Je me décide
et je frappe à la porte de cette étroite maisonnette. Pas de réponse. Pourtant, j’entends un léger bruit à l’intérieur. Et le volet a bougé. On m’observe... Je frappe à nouveau
et je risque un « Hello » à l’intention de l’étage. J’insiste.
― Hello ! Hello !

Une voix jeune me répond depuis l’étage.
― Hello !
Puis plus rien... Je tente d’expliquer en mauvais anglais que je suis perdu. Je voudrais revenir au Bedgasm Hostel. Je ne sais pas quelle direction prendre.
La jeune voix me répond dans un anglais approximatif, mais mieux prononcé que le mien. Elle n’a pas la permission de parler à un étranger, encore moins de lui ouvrir. J’attends un moment.
Et soudain, une feuille de papier tombe de l’étage. On dirait une page de cahier, avec sa marge et ses lignes, ses grands carreaux bleus. Une main énergique y a dessiné
un enchevêtrement de lignes fines ou plus épaisses et de hachures que je contemple sans comprendre de quoi il s’agit.
Surprise des voyages en pays inconnu.
La jeune main a ajouté cinq mots en bas de page :
― Good luck. Welcome to Hanoï !
La pluie qui menaçait depuis l’aube arrive à grosses gouttes. Je m’abrite sous l’auvent et j’ajoute sur la feuille une ligne indiquant pourquoi j’erre dans ce quartier où les touristes
s’aventurent peu souvent. Je plie la feuille en quatre et la glisse sous la porte brune. Puis je frappe trois fois légèrement. Puis à nouveau deux fois, avec encore plus de douceur.
Une minute interminable.
La porte s’ouvre enfin. Une adolescente trop maigre se tient sur le seuil. Elle est vêtue d’une tunique blanche et d’un pantalon de toile. Elle est pieds nus.
Nos « Hello ! » respectifs s’entrechoquent, se contournent et atteignent chacun leur destinataire. Deux sourires ressemblant plutôt à des grimaces suivent les mêmes trajets. La jeune fille
reste silencieuse. C’est vrai, elle n’a pas la permission de parler à un étranger. Elle écrit. Elle a bloqué le cahier sur un avant-bras émacié et son stylo-bille court sur le dos
de la feuille dépliée. J’entends le frottement vigoureux de la bille sur la surface du papier.
Son écriture est parfaitement lisible, étonnamment affirmée pour une personne de son âge. No, Mister Bùi Xuân Phái n’est pas dans son atelier aujourd’hui. Il est en voyage dans son village
natal de Kim Hoang, loin dans la campagne. Yes, elle peut lui remettre un message et le grand paquet rectangulaire. Il sera très content de recevoir l’un et l’autre. Le matériel de peinture
est tellement cher. Surtout la toile, le « canvas ». Revenez un autre jour, vous aurez plus de chance.
It is a pleasure to meet you.
Anh Nguyêt
Je tends mon paquet enveloppé de papier brun, qu’elle fait disparaître aussitôt à l’intérieur. Elle ne referme pas la porte. Je ne parviens pas à rompre le silence qui plane entre nous deux
comme un épais nuage collant. La pluie dégouline de l’auvent crasseux. Elle me regarde sans faire un mouvement, sans un clignement de paupières. Je suis l’étranger que personne n’attendait. Je ne parle pas
la langue d’ici, je ne la comprends pas. Inutile de s’adresser à moi dans un sabir commun, par exemple l’anglais. Je suis trop étrange pour que cette jeune fille puisse réellement communiquer avec moi.
D’ailleurs, les parents l’ont interdit. Mieux vaut s’en tenir aux dessins sur un papier, aux signes dans le vent poisseux. Les sages l’ont enseigné. Il faut éteindre le feu des paroles vides pour que l’homme puisse vivre.
Cette rencontre m’oppresse. Je danse d’un pied sur l’autre. Mon estomac monte et descend. Je me surprends en train d’écouter les gargouillis des œufs brouillés et des toasts rassis emprisonnés au milieu de mon ventre.
Elle me regarde de ses grands yeux tranquilles. Sa sérénité implacable me transperce. Quelles sont les pensées qui volent derrière ce front lisse et pâle comme un Clair de Lune, le nom qu’elle porte si bien ?
Je ne parviens pas à épuiser le silence. Il est tellement plus fort que mes codes verbaux d’occidental égaré en Asie du Sud-Est. Une pensée incongrue zonzonne en moi entre deux gouttes de pluie. Dans une prochaine vie, j’habiterai
un autre corps, parlerai une autre langue et boirai chaque matin du thé Ta Xua. Je me coucherai dans les bras du ciel nocturne que j’entrevois dans les yeux de cette femme-enfant.
Je chasse cette rêverie absurde et je parviens à boire le silence qui jaillit du visage qui me fait face. Enfin. Je sens que j’apprends. Un jour, demain ou dans sept ans, je serai peut-être capable de jouer la note muette et juste,
celle qui est la plus proche de la personne qui est devant moi. Cette jeune adolescente sait cela depuis son enfance.
Nous nous regardons, muets, immobiles, paralysés. Mais non. Nos deux esprits s’envolent soudain. Ils empoignent la crinière du temps pour une évasion chimérique, lunaire. Loin des mots. Loin de leurs malentendus. Pourquoi n’ai-je pas connu cela
plus tôt ? Pourquoi le silence s’est-il dissimulé si longtemps derrière les mots ?
Je t’ai rencontré, silence. Il m’a fallu voyager à l’autre extrémité de la terre. J’ai enfin pu éteindre le feu des paroles vides. Dans les yeux d’une adolescente, j’ai entrevu un autre monde. Loin du quotidien des cheminées obscures,
je me suis étendu dans tes bras. J’ai plongé au fond d’un océan de constellations inconnues. Je vogue en compagnie de Anh Nguyêt, Clair de lune muette. C’est le silence qui la contient. C’est lui qui me contient à ses côtés.
Le silence partagé nous porte hors du temps commun.

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février 2023 --- 2 commentaires
17feb2023 19:38
18feb2023 13:16