Certains textes ne se montrent qu'à la nuit tombée, furtivement. Essayer ?
Perdu ! Revenez plus tard. Bonne chance.
Gagné ! Vous pouvez lire "Eliott et les envahisseurs" ou "Les yeux de Bastet".
Plusieurs jours et autant de nuits interminables s’étaient écoulés sans issue véritable. Impossible d’échapper à ce cauchemar. Chaque matin,
le type qui me faisait face dans le miroir de la salle de bains avait un air plus lugubre et des paupières plus lourdes.
J’avais fini par appeler Marc à mon secours. Son visage tranquille encadré par une chevelure blanche toujours un peu hirsute
et son regard bleu pâle ont le pouvoir de me rassurer.
― Tu comprends, Marco, je tourne en rond. Je ne dors plus, je ne mange plus. Il est toujours là, devant mes yeux. Et il m’empêche d’écrire.
― Mais qui ça « Il » ?
― Je ne sais pas, Marco. Une ombre qui se met entre moi et les gens qui m’entourent. Une silhouette grise, à peu près de la même taille que moi. Peut-être un peu plus maigre.
Peut-être pas. Je ne sais plus... Un fantôme.
― Mais depuis quand ? Comment est-ce arrivé ?
― C’est depuis que j’essaie d'écrire l'histoire de Alexis, ce petit garçon qui est arrivé en mars avec ses parents. Ils viennent de loin. Très loin, là où le soleil ne se lève plus sans
de terribles grondements qui détruisent tout.
― Écoute, ton fantôme, je ne vois pas bien de quoi il s'agit. Mais essaie de consulter la Senhora Amalia, en haut du Largo do Intendente, pas loin du centre. Tu vois où c'est ?
― Tu crois, Marco ?
― Vas-y, je te dis. Elle aide les personnes qui sont dans des situations bizarres.
― Tu la connais ?
― Vas-y ! Je la connais un peu. C’est vrai qu'elle a des méthodes étranges. Mais c’est une belle personne.
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Senhora Amalia m’a reçu en disant d’une voix énergique :
― Bonjour. Asseyez-vous là, derrière cette table.
Elle est très grande dans sa robe longue chamarrée. Elle reste debout. Elle écoute mon histoire sans dire un mot. De temps en temps, elle m’encourage d’un geste de sa main cuivrée
couverte de bagues. Elle hoche sa tête crépue et cligne ses grands yeux marrons. Ensuite, elle ouvre une petite porte au fond du couloir et elle dit :
― Entrez là. Je viendrai vous chercher. Só quinze minútos.
Et maintenant, je suis dans cette pièce mal éclairée. Une petite lampe luit dans une alcôve sur le côté. Je respire l’odeur douceâtre d’une bougie invisible. La grande table
en bois sombre, au milieu, est nue. Elle me renvoie des éclats de lumière. Comme les reflets d’une flamme agitée par un courant d’air. Au fond, des rideaux de velours vert foncé
tombent du plafond obscur et masquent tout le mur. De temps à autre, un mouvement agite le tissu, comme une vague venue d’en haut qui court le long de la lourde étoffe jusqu'au sol.
Des sons indistincts me parviennent. Des voix humaines peut-être... Derrière les rideaux...
J’ai attendu que le velours soit tranquille. Les éclats de voix assourdis n’ont pas cessé. Le parfum de la bougie me monte à la tête, un fruit trop mûr, une épice sucrée ?
Je me décide, je tire un des rideaux, puis le second. Apparaît une surface grise. Du verre dépoli ? Ou un épais brouillard. Non, une atmosphère très enfumée.
Je tends la main jusqu'à toucher une paroi froide. Un miroir. Complètement piqué par la rouille. Ce n’est qu'un grand miroir vieux de cent ou deux cents ans.
Je peux distinguer le reflet brouillé de ma silhouette. Sauf que le reflet ne suit pas mes mouvements. Il ne tend pas la main vers la mienne. Il me fait face. Il ne bouge pas.
Les voix assourdies viennent de derrière cette forme. Et je perçois distinctement que cette chose grise me regarde.
― Qui êtes-vous ? Ma voix sonne étrangement, je suis enroué.
La forme immobile ne me répond pas. Mais une des voix du fond dit sur un ton d’alto, comme si elle s’adressait à une de ses voisines :
― Je suis toi.
J’ai dû mal entendre, ou mal comprendre. Cette phrase absurde ne peut pas exister. Mon imagination, le manque de sommeil depuis des jours, l’atmosphère de cette pièce
me jouent des tours, clairement. Soudain, un rideau sur le côté bouge. La forme esquisse un mouvement, sa main s’avance à moitié vers moi.
Une des voix, plus grave, dit lentement :
― Quand on écrit l’histoire de quelqu’un, on change.
L’alto répond sur un ton plus nerveux :
― Il faut changer pour que l’histoire soit vraie.
Cet alto revient à des choses plus sensées. Je tends à nouveau la main vers le miroir. La forme grisâtre recule d’un pas.
L’alto reprend :
Retourne d’où tu viens. Écoute les émotions venues d’ailleurs qui te traversent. Écoute plus longtemps, écoute mieux. Reprend ton écriture. Les voix finiront par parler.
A ce moment, un courant d’air se lève. Une grande vague court sur le velours vert et souffle la bougie invisible. Je sursaute. C’est Senhora Amalia qui a ouvert la porte derrière moi
et qui répète d’un ton ferme :
― Basta com quinze minútos.
Elle s’avance jusqu’aux rideaux et s’étend sur la pointe des pieds pour les saisir très haut et les refermer d’un geste ample. Elle s’est changée et porte maintenant une robe légère
qui dessine sa silhouette. Elle prend ma main dans la sienne. Elle a quitté ses bagues. Elle dit simplement :
Excellent ! À partir de la "main cuivrée couverte de bagues", je tombe entièrement dedans.
Denis 02feb2023 13:01
Tu tiens tjs la même veine : un pied dans le réel, un pied de côté. On tangue et on se dit qu'on va se casser la gueule. Et puis non, toujours un vertige fugace.
Et au final on n'est pas plus avancé mais chargé de questions.
C'est drôle ta façon d'écrire : on a tjs l'impression d'ouvrir un livre par le milieu, par le vécu de tes personnages... Faut passer de la nouvelle au roman.
On aimerait en savoir plus.
Chloé 02feb2023 19:12
Bah c'est top !
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29jan2023 22:23
02feb2023 13:01
C'est drôle ta façon d'écrire : on a tjs l'impression d'ouvrir un livre par le milieu, par le vécu de tes personnages... Faut passer de la nouvelle au roman. On aimerait en savoir plus.
02feb2023 19:12