Histoires courtes

Mis à jour le 19 décembre 2022. Version sonore du 08 mars 2024.



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Certains textes ne se montrent qu'à la nuit tombée, furtivement. Essayer ?     
Métro

Brocante
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Ce matin-là, la ligne 4 du métro fonctionnait normalement, — ce qui n’arrive pas toujours, se disait Peïo. — Jour de chance, se répétait-il, en évitant de croiser le regard de ses voisins. Les voyageurs oscillaient au rythme des accélérations et ralentissements de la rame. Ils s’accrochaient, agglutinés en une masse compacte et silencieuse, assemblage hétéroclite de vêtements de travail fatigués et de tenues coquettes, d’odeurs corporelles obsédantes et de parfums à la mode. La bête citadine aux mille pieds se jetait en avant avec force à l’approche de chaque station, écrasant quelque menue victime contre un dossier ou un pilier d’acier brillant. Après le renouvellement affairé d’une partie de ses organes, elle attendait le couinement ringard, puis brusquement se tassait vers l’arrière. On eût dit qu’elle refusait d’accompagner la rame de wagons vers la station suivante.

— Oh, pardon, je vous ai marché sur le pied !
La femme brune placée devant Peïo se retourne pour s’excuser. Elle est plus petite que lui, plus jeune. Légère, c’est cela, elle est légère, jusque sur son visage anguleux où des yeux presque transparents flottent haut au-dessus d’un menton triangulaire.
— Ce n’est rien, vous n’êtes pas lourde du tout. Vous ne m’avez pas fait mal. Mes pieds sont d’une autre taille que les vôtres.
Elle le regarde, voyageur ordinaire au visage arrondi et au cheveu rare, habillé proprement sans ostentation.
— C’est vrai, vous êtes beaucoup plus grand et plus solide que moi.
Il rougit.
— Je viens d’un pays où les choses et les gens sont solides.
Elle sourit avec une moue moqueuse.
— Ah bon ? Solides comme quoi ?
— Solides comme les pierres de la montagne.
Les mots sont prononcés avec un léger accent du sud-ouest, il a incliné sa tête sur le côté et son regard vers elle est timide. Elle penche la tête, en retour, et sourit à nouveau.
— Moi, je viens d’un pays froid où les montagnes ne sont pas bien hautes.
Pour quelle raison lui ai-je déclaré ça ? se demande-t-elle.

Lui reste silencieux, sa large bouche hésitant à poursuivre. La rame s’est arrêtée à la station suivante, puis repart. La masse des passagers pousse à nouveau la voyageuse contre Peïo. Il pose son avant-bras gauche sur le bras mince pour la maintenir. A travers le chemisier blanc, elle sent la chaleur de cette grande main sur son épaule. Une impression de sécurité, de bien-être – incongrue. Elle ne bouge plus.
— Merci.
Epaule
Peïo
Peïo enfant

Vaïa
Vaïa fuit

Elle ne s’est pas écartée. Qu’est-ce qui me prend ? S’appuyer sur un inconnu dans un métro !
Lui ne bouge pas non plus. Le contact se prolonge et il souhaite que cela ne s’arrête pas. L’épaule est fine au creux de sa main. Brusquement il a douze ans et sur la crête du Soulor, il tient un passereau dans ses mains. C’était quand ses deux mains fonctionnaient bien, avant l’accident.

— Vous savez, vous me faites penser à un oiseau.
— Je m’appelle Vaïa.
Mais pourquoi est-ce que je dis ça ? A un homme que je ne connais pas !

— Et moi, mon nom est Peïo. Quand j’étais gamin, dans les Pyrénées, j’aimais bien recueillir des oiseaux.
— La chasse à la palombe, c’est ça ?
— Mon père, mes oncles, oui. Moi non, c’était pour leur parler.
Sa main bouge doucement sur l’épaule féminine.
— Racontez-moi Peïo. Mais pas dans cette foule et ce bruit.
Je suis folle, qu’est-ce que je fais ?
— Nous arrivons à Saint-Michel. Allons marcher sur les quais. Vous voulez bien Vaïa ?

Quai de Montebello

Ils marchent côte-à-côte dans la lumière sur le quai de Montebello. Les pavés sont encore brillants de la pluie froide du matin. À leur gauche, l’eau sale de la Seine vient paresseusement à leur rencontre puis s’enfuit en silence derrière eux, affairée à noircir d’autres rives cimentées et lugubres, vers Issy-les-Moulineaux et Suresnes, vers une ville de Mantes qu’on a pu nommer « La Jolie ». Elle disparaît vers la lointaine embouchure de la Seine où autrefois d’intrépides navigateurs trouvaient Le Havre et le réconfort. Peïo et Vaïa ne regardent pas l’eau grise, ils ne prêtent qu’une attention distraite au chevet de Notre-Dame, aux immeubles vénérables de L’Île Saint-Louis qui ont vu passer tant d’hommes et de femmes, tant de couples en devenir fragile. Ils avancent à pas mesurés vers le soleil. Ils parlent.

Vaïa a posé beaucoup de questions. Sur son compagnon de rencontre et sur le Pays Basque. Elle s’est attendrie sur son enfance et son adolescence pyrénéenne. Elle a parfois posé une main sur le bras droit complètement immobile de Peïo, sans remarquer la minuscule crispation sur sa joue. Elle l’a écouté raconter son arrivée à Paris et il a bien remarqué comment elle se rapprochait de lui, à cet instant précis, comment elle penchait son visage allongé dans une attitude d’enfant qui quémande un geste de tendresse. L’instant d’après, elle était femme à nouveau, en voyage loin des siens.
— Mais aujourd’hui, Peïo, après plus de dix ans dans cette ville, vous n’êtes pas un Parisien ?
— Non, pas beaucoup plus qu’en arrivant.
Un sourire narquois passe sur le visage de Vaïa.
— Pourtant, dans le métro, et ici, dans la ville, vous ressemblez vraiment à un Parisien.
— Oui. Non, je ne sais pas...
— Alors vous voulez continuer votre voyage ? Découvrir d’autres villes, d’autres pays ? Vous voulez côtoyer des personnes qui parlent d’autres langues, des gens qui mangent, dorment et vivent à d’autres rythmes ?
— Non, pas du tout. Ça ne m’attire pas. Je suis venu à Paris pour y travailler, pas pour devenir comme « eux », qui ont oublié les rochers, les arbres, les oiseaux. Je ne veux pas davantage aller vivre chez les anglais, les américains ou les japonais.
— Mais pourtant Peïo, quand on quitte son pays natal, quand on voyage …
— Oui, bien sûr, bien sûr. Mes ancêtres ont suivi les baleines à l’autre bout du monde. Ils ont exploré des océans et des terres vierges. Ils ont établi des comptoirs et des villes entières. Mais moi … Le Pays me manque.
— Je comprends. Ça m’arrive parfois le soir, quand la lumière est humide. Je pense à ma mère, à mon grand frère qui me protégeait, me réconfortait. Ils sont loin. Mais le matin suivant, je me réveille, je sens ma force et je ne regrette pas d’être partie. De toute façon, je n’avais pas le choix.

Pont de Tournelle

Le Pont de l’Archevêché est maintenant loin derrière eux. Ils dépassent le Pont de la Tournelle et Peïo peut entendre un soupçon d’impatience dans la voix de Vaïa. Elle est seule, un peu trop seule sans doute, et elle est en route vers le monde. Il se tait. Sans y prendre garde, il s’écarte d’elle, coule un regard de biais vers son long visage volontaire, hausse ses épaules comme pour se protéger d’un vent mauvais. Le pas de Peïo hésite, oscille entre le mur hostile sur la droite et le dangereux bord du quai à sa gauche.
— Vous avez un souci, Peïo ? Il vous manque quelque chose ?
— Non... Heu, si, en fait si. C’est la suite de cette journée qui me préoccupe un peu.
Il regarde à nouveau ce menton et ces minces lèvres décidées. Une femme de tête, une battante qui ne laisse rien passer.
— Mais ce soir tout devrait être en ordre... Je crois.
L’odeur écœurante de l’eau grise balaie soudainement le quai. Finalement il écarte ses larges épaules, il soupire profondément. Il s’est décidé.

Son pas devient à nouveau régulier. Quand elle se tourne vers lui, il lui tend son bras. Elle donne le sien et marche tout contre lui, assez près pour qu’il sente la chaleur de son corps. Un moment de langueur s’installe dans le matin qui s’étire. Bientôt, trop tôt, ils arrivent au Pont de Sully. Ils doivent se séparer là. Ils vont vers leurs rendez-vous, chacun sur une des rives de la Seine. Elle prend les devants.
— Je suis heureuse de vous avoir rencontré, Peïo. Je veux bien que nous échangions nos numéros de téléphone.
— Bien sûr Vaïa, voici le mien.
Il le lui dicte tandis qu’elle pianote sur son portable. Elle pose la main sur le bras de Peïo et dépose un baiser furtif sur sa joue. Il met sa main gauche sur l’épaule blanche. Il l’embrasse en s’attardant à peine, les lèvres appuyées contre sa joue pâle, le nez enfiévré par le parfum fruité de sa peau.
— Bonne journée Peïo, à bientôt.
— Bonne journée Vaïa.

Dans la rue des Fossés Saint-Bernard, il marche sans se retourner. Un goût amer coule dans sa bouche. Il lui a donné un faux numéro de téléphone.


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janvier 2024 --- 4 commentaires sur cette version longue
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