Ce matin-là, la ligne 4 du métro fonctionnait normalement, — ce qui n’arrive pas toujours, se disait Peïo. — Jour de chance, se répétait-il, en évitant de croiser le regard de ses voisins.
Les voyageurs oscillaient au rythme des accélérations et ralentissements de la rame. Ils s’accrochaient, agglutinés en une masse compacte et silencieuse,
assemblage hétéroclite de vêtements de travail fatigués et de tenues coquettes, d’odeurs corporelles obsédantes et de parfums à la mode. La bête citadine aux
mille pieds se jetait en avant avec force à l’approche de chaque station, écrasant quelque menue victime contre un dossier ou un pilier d’acier brillant. Après
le renouvellement affairé d’une partie de ses organes, elle attendait le couinement ringard, puis brusquement se tassait vers l’arrière. On eût dit
qu’elle refusait d’accompagner la rame de wagons vers la station suivante.
— Oh, pardon, je vous ai marché sur le pied !
La femme brune placée devant Peïo se retourne pour s’excuser. Elle est plus petite que lui, plus jeune. Légère, c’est cela, elle est légère, jusque sur son
visage anguleux où des yeux presque transparents flottent haut au-dessus d’un menton triangulaire.
— Ce n’est rien, vous n’êtes pas lourde du tout. Vous ne m’avez pas fait mal. Mes pieds sont d’une autre taille que les vôtres.
Elle le regarde, voyageur ordinaire au visage arrondi et au cheveu rare, habillé proprement sans ostentation.
— C’est vrai, vous êtes beaucoup plus grand et plus solide que moi.
Il rougit.
— Je viens d’un pays où les choses et les gens sont solides.
Elle sourit avec une moue moqueuse.
— Ah bon ? Solides comme quoi ?
— Solides comme les pierres de la montagne.
Les mots sont prononcés avec un léger accent du sud-ouest, il a incliné sa tête sur le côté et son regard vers elle est timide. Elle penche la tête, en retour,
et sourit à nouveau.
— Moi, je viens d’un pays froid où les montagnes ne sont pas bien hautes. Pour quelle raison lui ai-je déclaré ça ? se demande-t-elle.
Lui reste silencieux, sa large bouche hésitant à poursuivre. La rame s’est arrêtée à la station suivante, puis repart. La masse des passagers pousse à nouveau la voyageuse contre Peïo. Il pose son avant-bras
gauche sur le bras mince pour la maintenir. A travers le chemisier blanc, elle sent la chaleur de cette grande main sur son épaule. Une impression de sécurité, de bien-être – incongrue. Elle ne bouge plus.
— Merci.
Peïo enfant
Vaïa fuit
Elle ne s’est pas écartée. Qu’est-ce qui me prend ? S’appuyer sur un inconnu dans un métro !
Lui ne bouge pas non plus. Le contact se prolonge et il souhaite que cela ne s’arrête pas. L’épaule est fine au creux de sa main. Brusquement
il a douze ans et sur la crête du Soulor, il tient un passereau dans ses mains. C’était quand ses deux mains fonctionnaient bien, avant l’accident.
Vers l'âge de quinze ans, Peïo est allé faire une randonnée en vélo au-dessus du col du Soulor, avec son cousin Iñigo. Dans la descente, c'était la course et
Peïo est tombé contre un rocher. Depuis, son bras droit ne répond plus normalement. Il a l'impression que c'est la première chose qu'on remarque en le rencontrant.
Il en a honte. Aujourd'hui encore, dans son métier de commercial pour un label de disques, c'est un problème pour lui, même s'il n'en parle à personne.
Il revoit la randonnée avec Iñigo, le cousin plus âgé qu'il suivait partout. Ce matin-là, l'Hégoa, ce vent de sud tempétueux s'était levé tôt. Les
bourrasques de pluie succédaient aux éclaircies. La grand-mère Maïtena avait marmonné :
— Le diable bat sa femme et marie sa fille.
Le but de la sortie était ambitieux : monter au col du Soulor par la route, puis
atteindre la crête de Barbat par un chemin carossable. De là-haut, on voit l'Espagne et les vautours fauves qui montent le long du versant aride. Ils viennent
se nourrir côté nord, là où l'herbe est verte et les troupeaux sont nombreux. Puis la descente. Une draille caillouteuse et raide. Iñigo avait été direct :
— A quinze ans, tu n'es plus un petit. Tu peux le faire. Tu résisteras bien à une ou deux chutes dans la pierraille. Dans la famille, on est solide.
La montée avait été longue et dure, avec des pentes très fortes sur la route, puis plus raisonnables par la suite. L'arrivée sur la crête avait été un moment de
grande fierté pour Peïo. Les vautours n'étaient pas là, mais peu importait. Dans la descente, il avait suivi Iñigo en serrant les dents. Il y avait eu quelques glissades,
quelques écorchures aux genoux qu'un homme supporte sans crier. Puis, dans une partie plus facile, la chute. Celle où il avait fini contre un modeste bout de rocher
qui était resté bien ancré dans le sol. Son épaule droite avait morflé, comme disait Iñigo. Le retour à la maison avait été piteux. Un goût amer ne quittait pas la
bouche de Peïo. Et le bras droit ne s'était jamais remis complètement.
Depuis, Peïo a appris à effectuer les actions nécessitant force et précision avec l'autre bras : scier, percer, visser se font aussi bien et aussi vite à
gauche. Mais en rencontrant les gens, ils voient tout de suite que ce bras droit ne fonctionne pas bien. C'est gênant dès le premier contact, la première poignée de main.
Les collègues du travail, à la maison de disques, disent que les clients n'y font pas attention, mais ils ne se rendent pas bien compte du problème. C'est très gênant.
Et dans la vie privée, avec une femme qu'on souhaite rencontrer, c'est pire. L'épaule est tendre sous sa main gauche et Peïo est près du col du Soulor,
bien avant l'accident.
— Vous savez, vous me faites penser à un oiseau.
— Je m’appelle Vaïa. Mais pourquoi est-ce que je dis ça ? A un homme que je ne connais pas !
Son prénom, qu'elle déteste, est en réalité Sylviane. A l'âge de six ans, elle a décidé qu'elle s'appellerait Vaïa, malgré l'opposition furieuse de sa mère.
Elle a quitté sa région pour échapper à l'emprise de sa famille et au destin de mère au foyer promis aux filles de sa banlieue. Elle vit d'emplois intérimaires
dans les grandes surfaces et rêve de devenir interprète.
Je fonctionne trop à l'impulsion, c'est sûr, se dit Vaïa. Déjà à la fin du collège, quand j'ai refusé d'être placée dans une famille pour m'occuper des
quatre gosses, ça été l'enfer avec ma mère. Le père n'a rien dit, comme d'habitude. Bien trop faible pour prendre parti. Peut-être il pensait que j'avais
raison. Personne ne saura jamais. Le pire c'est François, qui me protégeait souvent, qui m'appellait sa petite soeur chérie. Il s'est rangé aux côtés de notre mère.
Lui, s'il tombe sur une femme forte, et c'est ce qu'il va chercher, il finira comme le père. Mes copines, bien sûr, se sont déchaînées.
— Ah, cette Sylviane, elle fait la fière ! Elle joue à l'intello. Elle prétend aller jusqu'au bac. Quelle conne ! Quelle faux-jeton !
— Elle va se planter, ça lui apprendra. En plus, elle a une face de genon affamée. Elle me dégoute !
J'ai tenu bon et voilà que je galère à Paris, vendeuse dans des moyennes surfaces le jour, étudiante en langues le soir. C'est nul, tout le monde prend anglais
et espagnol. Pas facile de trouver un job au bout, même si j'ai le diplôme.
Et maintenant, voila que je reste collée contre un inconnu dans le métro. On dirait que ça lui fait de l'effet, il ne dit plus rien depuis un moment.
— Et moi, mon nom est Peïo. Quand j’étais gamin, dans les Pyrénées, j’aimais bien recueillir des oiseaux.
— La chasse à la palombe, c’est ça ?
— Mon père, mes oncles, oui. Moi non, c’était pour leur parler.
Sa main bouge doucement sur l’épaule féminine.
— Racontez-moi Peïo. Mais pas dans cette foule et ce bruit. Je suis folle, qu’est-ce que je fais ?
— Nous arrivons à Saint-Michel. Allons marcher sur les quais. Vous voulez bien Vaïa ?
Ils marchent côte-à-côte dans la lumière sur le quai de Montebello. Les pavés sont encore brillants de la pluie froide du matin. À leur gauche, l’eau sale de la Seine vient paresseusement à leur rencontre
puis s’enfuit en silence derrière eux, affairée à noircir d’autres rives cimentées et lugubres, vers Issy-les-Moulineaux et Suresnes, vers une ville de Mantes qu’on a pu nommer
« La Jolie ». Elle disparaît vers la lointaine embouchure de la Seine où autrefois d’intrépides navigateurs trouvaient Le Havre et le réconfort. Peïo et Vaïa ne
regardent pas l’eau grise, ils ne prêtent qu’une attention distraite au chevet de Notre-Dame, aux immeubles vénérables de L’Île Saint-Louis qui ont vu
passer tant d’hommes et de femmes, tant de couples en devenir fragile. Ils avancent à pas mesurés vers le soleil. Ils parlent.
Vaïa a posé beaucoup de questions. Sur son compagnon de rencontre et sur le Pays Basque. Elle s’est attendrie sur son enfance et son adolescence pyrénéenne.
Elle a parfois posé une main sur le bras droit complètement immobile de Peïo, sans remarquer la minuscule crispation sur sa joue. Elle l’a écouté
raconter son arrivée à Paris et il a bien remarqué comment elle se rapprochait de lui, à cet instant précis, comment elle penchait son visage allongé dans une attitude
d’enfant qui quémande un geste de tendresse. L’instant d’après, elle était femme à nouveau, en voyage loin des siens.
— Mais aujourd’hui, Peïo, après plus de dix ans dans cette ville, vous n’êtes pas un Parisien ?
— Non, pas beaucoup plus qu’en arrivant.
Un sourire narquois passe sur le visage de Vaïa.
— Pourtant, dans le métro, et ici, dans la ville, vous ressemblez vraiment à un Parisien.
— Oui. Non, je ne sais pas...
— Alors vous voulez continuer votre voyage ? Découvrir d’autres villes, d’autres pays ? Vous voulez côtoyer des personnes qui parlent d’autres langues, des gens
qui mangent, dorment et vivent à d’autres rythmes ?
— Non, pas du tout. Ça ne m’attire pas. Je suis venu à Paris pour y travailler, pas pour devenir comme « eux », qui ont oublié les rochers, les arbres, les oiseaux. Je ne veux pas davantage
aller vivre chez les anglais, les américains ou les japonais.
— Mais pourtant Peïo, quand on quitte son pays natal, quand on voyage …
— Oui, bien sûr, bien sûr. Mes ancêtres ont suivi les baleines à l’autre bout du monde. Ils ont exploré des océans et des terres vierges. Ils ont établi des
comptoirs et des villes entières. Mais moi … Le Pays me manque.
— Je comprends. Ça m’arrive parfois le soir, quand la lumière est humide. Je pense à ma mère, à mon grand frère qui me protégeait, me réconfortait. Ils sont loin.
Mais le matin suivant, je me réveille, je sens ma force et je ne regrette pas d’être partie. De toute façon, je n’avais pas le choix.
Le Pont de l’Archevêché est maintenant loin derrière eux. Ils dépassent le Pont de la Tournelle et Peïo peut entendre un soupçon d’impatience dans la voix
de Vaïa. Elle est seule, un peu trop seule sans doute, et elle est en route vers le monde. Il se tait. Sans y prendre garde, il s’écarte d’elle, coule
un regard de biais vers son long visage volontaire, hausse ses épaules comme pour se protéger d’un vent mauvais. Le pas de Peïo hésite, oscille entre le mur hostile
sur la droite et le dangereux bord du quai à sa gauche.
— Vous avez un souci, Peïo ? Il vous manque quelque chose ?
— Non... Heu, si, en fait si. C’est la suite de cette journée qui me préoccupe un peu.
Il regarde à nouveau ce menton et ces minces lèvres décidées. Une femme de tête, une battante qui ne laisse rien passer.
— Mais ce soir tout devrait être en ordre... Je crois.
L’odeur écœurante de l’eau grise balaie soudainement le quai. Finalement il écarte ses larges épaules, il soupire profondément. Il s’est décidé.
Son pas devient à nouveau régulier. Quand elle se tourne vers lui, il lui tend son bras. Elle donne le sien et marche tout contre lui, assez près pour qu’il
sente la chaleur de son corps. Un moment de langueur s’installe dans le matin qui s’étire. Bientôt, trop tôt, ils arrivent au Pont de Sully. Ils doivent se
séparer là. Ils vont vers leurs rendez-vous, chacun sur une des rives de la Seine. Elle prend les devants.
— Je suis heureuse de vous avoir rencontré, Peïo. Je veux bien que nous échangions nos numéros de téléphone.
— Bien sûr Vaïa, voici le mien.
Il le lui dicte tandis qu’elle pianote sur son portable. Elle pose la main sur le bras de Peïo et dépose un baiser furtif sur sa joue. Il met sa main gauche sur
l’épaule blanche. Il l’embrasse en s’attardant à peine, les lèvres appuyées contre sa joue pâle, le nez enfiévré par le parfum fruité de sa peau.
— Bonne journée Peïo, à bientôt.
— Bonne journée Vaïa.
Dans la rue des Fossés Saint-Bernard, il marche sans se retourner. Un goût amer coule dans sa bouche. Il lui a donné un faux numéro de téléphone.
janvier 2024 --- 4 commentaires sur cette version longue
Aline 20oct2018 15:38
J'aime bien, ce texte me parle.
Claudine 24oct2018 14:02
C'est superbe, délicat et tendre. L'adjectif 'fragile' résume bien la rencontre, ce qui aurait pu et ne sera pas.
Sylvie 18nov2018 18:52
Bon, j'aime moins le côté romantique, mais c'est complètement perso. Le côté humanoïde que tu donnes au début à la rame de métro ne m'inspire pas trop...
Evidemment on aimerait avoir une suite, c'est donc que tu as réussi à nous 'accrocher' !!!
Bernard 06apr2021 20:54
J’ai bien aimé. La nouvelle avance en gardant sa part de mystère, elle suggère en laissant sa part d’imagination et d’interprétation au lecteur. La rencontre (irréaliste !)
est bien amenée, on croit à la connivence qui s’installe, on est sidéré par l’abdication de Peïo.
Ajouter un commentaire, qui restera privé si vous le souhaitez.
Ils s’étaient rencontrés à l’étal d’une brocante. Aucun des deux n’avait d’intérêt pour les objets qui ont décidé de changer de maison dans cette banlieue francilienne ordinaire.
C’était simplement une pluie battante qui les avait réunis sous cet auvent brinquebalant, un dimanche matin à l’heure des croissants.
— Bonjour… Ne restez pas sur le bord… Vous êtes sous une gouttière... qui remplit votre capuche.
La voix de baryton du grand barbu ébouriffé était hésitante. Un accent de province, plutôt du sud. Un timide, se dit-elle.
— Bonjour. C’est gentil. Mais vous, ne vous mettez pas tête nue sous la pluie à cause de moi. Je ne suis pas en sucre. C’est juste une averse.
Elle appuyait ses phrases d’une voix ferme, avec une diction nette. Léo pouvait sentir en une seconde que cette femme jeune et mince, vêtue
d’un jeans et d’un manteau rustique, avait du caractère. Une de ces femmes légères et solides qui savent résister
aux vents d’hiver, là-bas dans son sud-ouest natal. Il se balança d’un pied sur l’autre, remua ses épaules en essayant de cacher son bras droit et se rapprocha d’un pas.
Après un moment, il risqua une seconde phrase.
― Vous savez, dans mon pays… on a l’habitude de la pluie.
― C’est où votre pays ? La réplique était arrivée aussitôt.
― Moi, je suis basque. En ce moment, je vis ici, mais c’est juste pour le travail… Une pause. Il avance légèrement son épaule gauche, puis reprend. Et vous,… vous êtes d’ici ?
― Oui. Non. Pas vraiment ! Elle secoue la tête et passe sa main dans ses cheveux châtains. Léo regarde son visage triangulaire, ses yeux verts,
ses lèvres qui sourient. Je viens de Lille. Je voulais voir autre chose. Pas envie de faire comme mes copines. Mariées. Mères de famille. À la maison toute la journée.
― Oh oui, je comprends... Vous êtes venue tenter votre chance à Paris. Un peu comme moi, quand j’ai quitté le Pays.
― Oui, c’est ça. Je voudrais être une journaliste, mais ce n’est pas facile. En attendant, j’enchaîne des boulots de vendeuse. Ma ville me manque…
Ma famille… Je m’appelle Valérianne...
Elle s’interrompt. Pourquoi je lui raconte tout ça ? À un inconnu ! Je suis folle !
― Moi, je m’appelle Léo… Je suis dans l’ameublement…
Sa voix s’est brisée. Il a mis sa main droite dans son dos. Il se tait. Il penche la tête vers son épaule gauche, souffle sur une goutte imaginaire.
— Léo, je ne vais pas vous retenir plus longtemps sous cette bâche trouée. Elle pose un instant la main sur son bras droit. Lui s’immobilise. Elle rejette à nouveau sa chevelure vers l’arrière.
Le regard de Léo est attiré par un grain de beauté au coin de l’œil, il s’attarde sur le rose qui apparaît sur le haut de ses pommettes. Il ne dit plus rien.
— Nous pourrions continuer cette conversation à un autre moment, un jour moins mouillé. Vous voulez bien me donner votre numéro de portable, Léo ?
Il secoue ses épaules, hésite, puis répond.
― Volontiers. Il regarde la main fine qui écrit nerveusement dans le carnet de cuir qu’elle a tiré de son sac.
― Merci Léo. On se dit à un jour prochain ? Je vous appelle lundi soir, je saurai quel jour de la semaine je travaille. Au supermarché... À bientôt.
― D’accord Valérianne.
Ils se séparent. Elle se dirige vers le marché. Lui part à grands pas dans la direction opposée, lèvres serrées et tête baissée. Il lui a donné un faux numéro.
20oct2018 15:38
24oct2018 14:02
18nov2018 18:52
06apr2021 20:54