
J’ai été réveillé dans la nuit par le bruit d’un rôdeur devant le seuil, la reptation d’un serpent qui résonnait contre la mince porte de bois. Je me suis rendormi
d’un sommeil agité. Aux premières lueurs du jour, j’ai quitté ma chambre sous les toits. J’ai descendu l’escalier en colimaçon trop petit pour ma grande carcasse
européenne. Mes jambes incertaines ont hésité devant la planche mal clouée qui remplace une marche absente. En bas, j’ai rencontré ma logeuse, une toute petite
femme dont les yeux paraissent sertis dans une feuille de cuivre. Un éventail de rides s’épanouit à partir du coin de chaque œil, couvrant le côté du visage.
Son nez a la forme de la lame du Tumi, le couteau sacrificiel inca. Sa joue gauche est bosselée par la feuille de coca qu’elle mâche en permanence.
En fin de semaine, elle palabre jusqu’à la nuit avec une carafe de chicha, la boisson préparée en faisant fermenter une céréale bien particulière, le maïs
de jora. Mais ce matin, ses yeux sombres ne souriaient pas.
— Buenos días, Señora Cecilia.
Le visage ratatiné par le soleil s’est plissé un peu plus. La main parcheminée s’est portée sur le quipu qu’elle porte en permanence autour du cou et les doigts agiles ont compté les
nœuds de quelques-uns des cordons qui pendent sur le buste rabougri. Elle a fixé mon front trop pâle, mon crâne dégarni, mes bras qui pendent le long de mon corps.
— Buenos días, Señor. No conviene hoy. Ça ne convient pas aujourd’hui.
— ¿Como Señora?
— Ce que vous voulez faire ce matin. Vous ne pouvez pas. Le quipu le dit. Pas aujourd’hui.
— Mais j’ai un rendez-vous Avenida Tupac Amaru. On m’attend là-bas à 8 heures.
— Vous savez que cet endroit est une huaca, un lieu sacré.
Elle a recompté prestement les nœuds de certains cordons. J’ai remarqué que ses ongles bruns s’arrêtaient plus longuement sur les nœuds du haut, ceux des milliers et des centaines.
— Señor, je vous dis que non. Vous ne pouvez pas aller contre les forces cachées. Personne ne peut faire ça.
Elle a posé à nouveau ses yeux sur moi et a repris :
— Et puis, la lune est sur votre tête aujourd’hui.
— Mais, Señora Cecilia…
— Écoutez-moi Señor ! Si vous voulez rester parmi les vivants, ne provoquez pas la colère du Chasqui.

J’ai fini par incliner la tête dans sa direction et me suis dirigé vers la porte. Mes jambes me paraissaient soudain très lourdes.
— Hasta luego, Señora Cecilia.
Elle s’est signée rapidement et a murmuré
— ¡Dios mio!
avant de rentrer précipitamment dans sa loge. Elle a caché son front sous les motifs ondulants de sa manta brodée rouge et noire. Ainsi placée sous la protection du serpent, l’animal tutélaire d’Ukupata,
le monde d’en bas où résident les morts et d’où jaillissent les fluides qui permettent la vie, elle m’a tourné le dos.
L’université a été placée là, il y a des années, sur un morceau de désert. Je n’ignore pas que ce sont des interdits très anciens qui ont détourné la croissance des bidonvilles vers d’autres étendues poussiéreuses
et désolées. L’endroit est situé à l’écart du fleuve Rimac et des troupeaux d’ovins qui venaient s’y abreuver. Il est loin des premiers contreforts montagneux et des éboulements causés par les tremblements de terre.
Le lieu était déjà sacré bien avant les Incas et les Huaris, avant les Mochicas et les premières irrigations de la pomme de terre et du maïs. Certaines vieilles femmes prétendent qu’on peut parfois
voir courir la silhouette élancée du Chasqui autour de cette huaca, à des périodes particulières de conjonction de la lune et du soleil.
Baigné d’une désagréable sueur glacée, je suis arrivé tôt au quai d’embarquement du bus Expresso Dos. La file sinueuse des banlieusards était déjà longue. Ce matin, tous se frottaient les yeux et certains
marmonnaient une prière en se signant rapidement. L’air, chargé de soufre, me piquait la gorge. J’avais lu dans La República la polémique sur l’utilisation par les autobus urbains de carburant soufré bon marché.
Je toussais et larmoyais patiemment, sans aller jusqu’à invoquer une divinité secourable, comme les vieilles bigotes autour de moi qui se demandaient visiblement :
— Où va le vieux gringo à cette heure ? Il n’arrive plus à dormir et il s’est perdu ?
J’ai bien vu qu’elles reculaient de quelques pas et me dévisageaient avec les sourcils froncés, mais j’ai décidé de les ignorer. Trois minutes plus tard, l’Expresso Dos arrivait et c’était la lutte pour monter
à bord. J’ai oublié ces culs-bénits, tout à mes efforts pour poser un second pied sur le plancher et deviner qui pouvait être un pickpocket et qui un honnête citoyen se rendant au travail.
J’étais pressuré de tous côtés par des corps agglutinés et j’avais de la difficulté à respirer. Mon cardiologue aurait froncé les sourcils et secoué la tête, mais heureusement, il n’en saura jamais rien. Soudain,
dans le vacarme difficilement supportable, l’acidité du soufre et la touffeur de l’autobus surchargé, j'ai entendu le crépitement d'un des cierges magiques qui surmontaient les gâteaux des fêtes de mon enfance.
Le grondement du moteur est aussitôt devenu un murmure indistinct. Une ombre grise a traversé la masse des voyageurs agglutinés, un coureur aux jambes nues et à la coiffure de plumes, brandissant devant lui un
objet allongé. Le Chasqui.
Les couleurs des vêtements des passagers ont perdu leur éclat en une seconde, masquées par un voile grisâtre. Leurs silhouettes se sont aplaties comme sur un arrière-plan imprimé collé contre les vitres de l’autobus.
A côté de moi, la dame entre deux âges à la mise soignée est au contraire apparue en pleine lumière : jupe d'un bleu marine profond, chemisier blanc finement brodé de motifs floraux, coiffure très brune ondulée,
visage aux traits créoles accusés. Elle s’est levée, m’a dévisagé et a dit d'une voix d'alto très douce :
— Caballero, vous arrivez dans cette ville, vous êtes fatigué. Vos joues on un teint de cire. Prenez ma place.
Elle m’a tourné le dos, se dirigeant vers le fond du véhicule et a disparu dans la foule des voyageurs en gris. J'ai eu un instant l'impression que son visage était celui de Doña Cecilia.
Je me suis assis à la place libérée par la voyageuse à l’étrange lumière. Le crépitement a cessé. Le moteur résonnait à nouveau au-dessus de la cohue de banlieusards en route vers leur travail : employés du
Ministère de la Santé, vendeuses du centre commercial Real Plaza et ouvriers de l’immense chantier de reconstruction qu’est la capitale. Leurs vêtements avaient à nouveau leurs couleurs et leur volume habituel.
J’ai retrouvé mes esprits. Un vertige passager lié au décalage horaire et au manque de sommeil ? Je suis retourné à la somnolence collective qui permet de résister au trajet de l’Expresso Dos, vers 7 heures du
matin et par une température de 28 degrés Celsius.

Je franchis maintenant le large portail de l’entrée numéro 5 de l’université. Je marche à pas lents pour tenter de rafraîchir mon corps après la
chaleur de l’autobus. Le campus est dominé par des collines de sable et de roches brunâtres qui n’ont pas vu la pluie depuis des dizaines d’années.
Je reconnais dans le fond, juste en face de moi, le gros rocher rouge foncé, au point le plus élevé sur la ligne de crête.
Le crépitement reprend soudain au-dessus de ma tête et recommence à jouer avec la lumière. Alors, le portail n’est plus qu’une grande porte de métal rouillé surmontée de fils barbelés, rescapée du siècle dernier.
Sur la gauche, une brouette qui a perdu sa roue gît à l’envers sur un tas de briques abandonnées. Je suis jeune et j’avance dans la poussière d’un pas alerte. Le goût de soufre me brûle la gorge et ma vue se brouille.
Devant moi, à quelque distance, un bâtiment rectangulaire de béton brut et de briques grossièrement assemblées m’attend, isolé au milieu de la grande étendue désertique. Mon bureau se trouvait au rez-de-chaussée,
juste après ceux de Cesar et d’Ernesto. Mais Cesar et Ernesto ne sont plus de ce monde. Ils ont fini l’un et l’autre inanimés, écroulés au milieu du laboratoire, à deux mois d’intervalle. Tout comme Walter, Quispe
et Augusto. Quel mal mystérieux les a tous terrassés, l’un après l’autre ? À l’arrière-plan, les collines grises et rocailleuses sont surmontées d’une forte clôture, derrière laquelle on distingue de temps à autre
la silhouette de la sentinelle en train de faire sa ronde, avec son casque rond et le canon de son fusil se découpant sur le ciel blanchâtre. Le soldat monte jusqu’au gros rocher, puis fait demi-tour, redescend
et rejoint son poste.
L’instant d’après, le panorama change. La porte de métal rouillé se désagrège sous mes yeux. Elle est prestement remplacée par une haute barrière automatique d’acier scintillant et de verre fumé qui se referme
avec un chuintement discret derrière moi. Mon cœur est pris dans un étau. Mes enjambées se font plus courtes. Je peine à avancer sous le soleil implacable. Pourtant, je suis parcouru de frissons.
Sur la gauche, le tas de briques s’évapore, le sol de terre se recouvre de bitume, des bandes de peinture blanche ondulent devant moi pour délimiter des voies d’accès pour les véhicules. Une pelouse
rase d’un vert intense envahit les talus en quelques secondes. De hauts bâtiments aux parois de verre sortent du sol et masquent le vieux pavillon de briques. Des massifs d’hibiscus
en fleur apparaissent çà et là. Des colibris impudents viennent les butiner. Je chemine maintenant dans une sorte de parc arboré dessiné tout en arabesques de verdure. Au loin, les pentes raides des collines
disparaissent peu à peu sous des rangées inégales d’habitations précaires d’adobe ou de palmes tressées. Sur la crête, la clôture s’évanouit sans un bruit, le soldat disparaît. Des panneaux publicitaires
multicolores poussent en désordre vers le ciel orangé. Des antennes brillantes viennent coiffer le rocher rouge. La ville tentaculaire règne là
où était le désert.
Au milieu de ma poitrine, un oiseau noir donne des coups furieux pour sortir de sa cage. La voix aigrelette et lancinante de Doña Cecilia répète dans ma tête :
— Le quipu l’a dit. No conviene hoy.

Je suis à nouveau en nage et l’air dans mes poumons se fait épais, visqueux. Le bâtiment familier de béton et de briques est maintenant invisible, entouré de hauts buildings brillants ne laissant deviner ni leurs
structures intérieures ni le moyen d’y pénétrer. J’ai rendez-vous à 8 heures dans le bâtiment 984, « celui situé juste derrière le vieux bâtiment où tu avais ton bureau, tu ne peux pas le manquer ». A mesure
que j’avance dans cette direction, des crépitements au-dessus de moi déversent des nuages orangés qui me brûlent les yeux et les narines, tandis que de nouveaux patios ombragés, des cheminements transverses ou
des parkings supplémentaires surgissent sous mes pas incertains. La voix dit maintenant :
— Le quipu l’a dit. L’ombre du Chasqui sera sur ton chemin.
— Le Chasqui ? Ce messager des dieux incas ! Mais je leur ai jamais écrit, moi ! Je le connais pas, moi, leur facteur ! Elle a trop bu de chicha, cette Doña Cecilia…
Mes pas se font de plus en plus pénibles. Sous mes pieds, le marbre noir soigneusement poli recouvre mes chaussures d’une lourde poussière argentée. Mon cœur cogne contre mon sternum et je halète. En empruntant
un passage entre deux tours couleur d’ébène, une lueur étrange m’accompagne sur ma droite. Le reflet de mon corps sur le verre fumé se fond dans le moiré scintillant, remplacé par une silhouette brune aux minces
jambes musclées qui porte mon visage livide. Il brandit dans son bras tendu une sorte de torche. Je détourne le regard, concentré sur ma respiration, appliqué à faire avancer mes jambes flageolantes
sur un sol obscur qui me donne le vertige.
En arrivant hors d’haleine à l’entrée du vieux bâtiment, je vois que mes membres ont pris une couleur grise que je ne parviens pas à faire disparaître en secouant mes vêtements. Sur ma gauche, une sorte de lézard
géant me regarde, immobile dans sa carapace aux reflets d’acier, sa longue queue étalée sur le sol. Seule sa gorge palpite de temps à autre. Soudain il ouvre sa gueule triangulaire, une caverne d’un rose tendre
assez grande pour engloutir mon avant-bras.
— Nooon !
Je m’enfuis vers le couloir le plus proche et claque la porte derrière moi. La lumière éblouissante du dehors a fait place à la pénombre. J’avance à l’aveuglette, une main contre la paroi de briques poussiéreuses
et familières. Le Chasqui ne m’a pas suivi jusque-là. Mon souffle est court. Je me frotte les yeux pour en chasser les points lumineux qui dansent devant moi. J’ai l’impression que ma peau s’est couverte
d’écailles grises et bleues. Enfin, je sens sous mes doigts le bois rugueux de la porte du laboratoire, puis la poignée de métal rouillé.
— Ouverte.

J’entre dans la pièce aux murs carmins ternis par des années de sécheresse et de poussière. Mon bureau était tout au fond, derrière une paroi fissurée par les tremblements de terre.
— Le Chasqui !
Il est là, debout devant moi. Légèrement plus petit que moi, il a des jambes musclées, un torse large sous sa tunique légère, un visage imberbe et bruni par le soleil. Il arbore fièrement son nez recourbé en lame
de couteau, celui des incas maîtres du monde. Sous sa coiffure de plumes d’ara, ses yeux sombres me fixent. Ses mains glissent la petite corne de cerf et l’enchevêtrement de cordons du quipu dans le sac sur son dos.
Silence. J’entends le battement de mon cœur. Il lève ensuite ses deux bras tendus au-dessus de moi. Aussitôt une ombre froide s’étend sur tout mon corps. Je suis paralysé, trempé par une sueur glacée.
Incapable de cligner un œil, je vois la lumière qui entre par la fenêtre crasseuse baisser, s’éteindre et disparaître complètement. La lueur de la lune et des étoiles remplace celle du jour. Puis le soleil revient,
puis la nuit à nouveau. Les jours défilent, la saison sèche et la saison humide se succèdent dans une alternance sans fin. Par moments, les ombres de mes collègues d’antan traversent la pièce. Je vois Ernesto
et Cesar entrer ensemble, le premier aussi ventripotent que le second est maigre, puis s’évanouir dans la poussière qui vole devant la fenêtre. La douleur dans ma poitrine devient une lame de métal qui plonge en moi
et me coupe le souffle. Les silhouettes de Walter, de Quispe et d’Augusto, celles de tous mes anciens collègues défilent devant mon visage hagard et disparaissent dans l’aveuglante lumière. Je tends les bras en vain
lorsque mon ami Balfour passe devant moi. Les murs du bâtiment deviennent translucides, puis invisibles. Je reste en face du Chasqui, dans l’ombre de ses bras tendus, sur une plate-forme d’adobe, au milieu du désert.
Plus en arrière, les collines rocailleuses sont nues, vierges de toute présence humaine. À l’aplomb du rocher rouge, c’est la huaca, l’espace sacré réservé aux dieux et aux prêtres.

Soudain, la lame incandescente traverse mon cœur. Horrible fulgurance. Le Tumi des sacrifices incas.
Mes jambes s’affaissent. Je tombe à genoux puis accroupi, tête baissée. Douleur atroce. J’ai peur. J’ai peur. Une sarabande de points lumineux danse devant mes yeux. J'ai froid.
Je comprends.
Ernesto, César.
Walter, Quispe et Augusto.
Balfour, mon ami.
Je suis le dernier.
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avril 2023 --- 8 commentaires
16jun2019 21:52
21jun2019 17:03
07aug2019 21:12
30sep2019 22:42
30oct2019 11:08
11nov2019 18:36
Le dénouement est presque annoncé par la stupeur et la peur de la Señora Cecilia. Mais surprenant tout de même.
15apr2021 10:03
17apr2023 16:39
J’aime bien le passage du passé composé au présent (à l'arrivée dans l'université), les éléments fantastiques, le thème, l’atmosphère exotique et surnaturelle…