Histoires courtes

Publié le 12 janvier 2019. Mis à jour le 17 mai 2021.



Rencontres

La femme en rouge Une langue gourmande Silvère La Danoise qui ne parle pas L'automne est arrivé Glaïeuls à Kérity Folie de printemps La vieille ville Lézard du soir Jogondiral Tente d'accueil Regard Le Tao Coffret inca Brocante Métro Portrait Chat
Trajectoires

Vagues sur la plage Grève blanche Echarpe orange Regard vert Crayons de couleur Colline Trois ados La ligne des Phares Cycles Lac du Merle noir Le vieux phare Soledad
Récits
fantastiques

Café du matin Le poisson géant Bientôt Cinq heures Le miroir Migrants L'orage Paysage de Toscane Les kakis La porte sombre Crapaud accoucheur Maxim et Lorie Le petit Paul Cape Cod morning Chat noir Le Chasqui 9 juillet Gerboise Rastignac Fauvettes Moving
Nouvelles
ordinaires
Atelier 11jun2025 Yeux violets Lac onirique Oasis Smartphone Empreintes dans la neige Robe rouge L'intruse Figues du jardin Endormi sur le canapé Gratin dauphinois Tente ronde Tricycle Ecrasée Garde Blatte Oies sauvages Premières lignes Les kakis Smartphone Cerises Femme brune Ardoise Soleil
Poésie
brève

Haikus nocturnes Haikus du soir Haikus du matin L'inconnue en robe blanche La houle grise Brume cotière Sapins dans la brume Treize mille milles Chemin côtier La pleine lune La Chashitsu Silvère Bulles et plancton Haïkus - Spy family Plantation de tabac Vague sur la plage Gogyōkas - Vagues sur la dune Synthé Nounours Boutique japonaise Boutique japonaise La lumière sur la colline Brocéliande Dix mesures Tasse de thé Un instant plus tard Raquettes Rose Montagne Belledonne Arbre Ile de Groix
Certains textes ne se montrent qu'à la nuit tombée, furtivement. Essayer ?     
Les yeux


— Ça y est, voila la pluie, maintenant !

Je me tourne vers Javed avec un petit sourire résigné. Debout à côté de moi dans la file d’attente, il a posé son baluchon à ses pieds. Il est un peu plus petit que moi et beaucoup plus musclé. Son corps respire la souplesse et la force du jeune adulte. Il a peut-être vingt-cinq ans. Ses yeux très noirs de petit garçon espiègle me regardent, les sourcils se relèvent.

— La ploui ?

Je montre les quelques grosses gouttes qui commencent à frapper le sol bitumé de la cour, devant l’entrée du grand hangar, quelque part dans la lointaine banlieue parisienne. Il hausse les épaules et plisse les yeux. Nous pourrions être n’importe où ailleurs, sous le soleil ou dans la bruine, cela n’aurait aucune importance.

Devant nous dans la file, le vieil homme appuyé sur sa canne se déhanche pour prendre appui sur sa bonne jambe et tire une capuche crasseuse sur sa tête. C’est bientôt son tour. Il est tout proche de la tente bleue. Juste devant lui, une femme noire sans âge est penchée au-dessus de la table d’école et gesticule en montrant les deux gamines accrochées à ses jupes, puis les gros ballots de tissus multicolores qu’elle a posés à ses pieds. Assise derrière la table, une femme en blouse blanche l’écoute. Une Européenne aux yeux calmes et aux cheveux châtains. Elle tend ses mains ouvertes vers l’Africaine qui crie presque. Elle porte un masque, comme tous ici, et je ne peux pas voir son visage. J’entends sa voix qui cherche à apaiser, à rassurer.

— Ne vous inquiétez pas, Madame, nous allons prendre soin de vous et de vos filles. Vos bagages vous seront rendus à la sortie, je vous l’assure. Nous avons un local gardé, spécialement pour ça. Vous comprenez, Madame ? Vous comprenez, n'est-ce pas ?

Les yeux de cette femme me disent quelque chose. Une couleur marron avec un reflet doré qui s’allume quand la paupière s’ouvre davantage et qui donne sa chaleur aux mots de réconfort.

— Ne vous inquiétez pas, je m’occupe de vous. Tous mes collègues derrière moi sont là aussi.

Pleine lune
Brusquement, je suis très loin de Javed, du vieil homme, de la femme africaine et de ses gamines. Hier soir, c’était la pleine lune. Je l’ai vue se coucher ce matin tôt, derrière le sommet de la colline où les arbres n’ont pas encore retrouvé leurs feuilles. Je connais ce regard, ce reflet doré qui me secoue le cœur. C’est celui qu’avait Francesca ... Où es-tu Francesca ? Je le sais trop bien, mais mes lèvres refusent de prononcer ces mots. Alors je biaise ... Tu es partie ... Très loin.

Le tour du vieil homme à la canne est venu. Son manteau maculé de terre s’est avancé en claudiquant jusqu’au bureau en bois. La canne a cogné contre les pieds métalliques verts. Le vieux a gardé le petit sac gris sur son épaule, comme ça, on ne le lui prendra pas à l’entrée sous le hangar. Il a répondu aux questions de la femme sous la tente.

— Et votre santé, Monsieur ?
— Ça va, ça va.
— Vous voulez bien me montrer votre jambe ?

Le vieux a d’abord refusé. Puis elle a ouvert ses paupières et l’a inondé de son regard. Et les éclaboussures dorées qui ont giclé jusqu’à moi m’ont coupé la respiration. Alors il a relevé la jambe de son pantalon et dévoilé la plaie. Elle a regardé une seconde. Elle s’est retournée vers l’arrière de la tente, vers ses collègues en discussion au-delà du vantail de tissu ouvert sur l’infirmerie. Elle n’a rien dit. Un grand maigre à lunettes en blouse blanche l’a aussitôt rejointe.

Hier soir, c’était la pleine lune, comme le dernier jour où je t’ai vue ... Où es-tu Francesca ? Tu n’es plus là depuis tellement d’années, mais je veux continuer à être ému quand c’est pleine lune. Au fond d’une banlieue anonyme, sous la tente d’accueil d’un grand hangar à la peinture écaillée, je veux continuer à reconnaître ton regard au-dessus d’un masque.

--

Pleine lune

Téléchargez le texte et ajoutez un commentaire ci-après
"Francesca.pdf"


mars 2021 --- 3 commentaires
Paris Orly
raining
0.4 °C
Sunrise: 8:36
Sunset : 16:55