Publié le 12 janvier 2019. Mis à jour le 17 mai 2021.
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Certains textes ne se montrent qu'à la nuit tombée, furtivement. Essayer ?
Perdu ! Revenez plus tard. Bonne chance.
Gagné ! Vous pouvez lire "Eliott et les envahisseurs" ou "Les yeux de Bastet".
— Ça y est, voila la pluie, maintenant !
Je me tourne vers Javed avec un petit sourire résigné. Debout à côté de moi dans la file d’attente, il a posé son baluchon à ses pieds.
Il est un peu plus petit que moi et beaucoup plus musclé. Son corps respire la souplesse et la force du jeune adulte. Il a peut-être
vingt-cinq ans. Ses yeux très noirs de petit garçon espiègle me regardent, les sourcils se relèvent.
— La ploui ?
Je montre les quelques grosses gouttes qui commencent à frapper le sol bitumé de la cour, devant l’entrée du grand hangar, quelque part dans la lointaine banlieue parisienne. Il hausse les épaules et plisse
les yeux. Nous pourrions être n’importe où ailleurs, sous le soleil ou dans la bruine, cela n’aurait aucune importance.
Devant nous dans la file, le vieil homme appuyé sur sa canne se déhanche pour prendre appui sur sa bonne jambe et tire une capuche crasseuse sur sa tête. C’est bientôt son tour. Il est tout proche
de la tente bleue. Juste devant lui, une femme noire sans âge est penchée au-dessus de la table d’école et gesticule en montrant les deux gamines accrochées à ses jupes, puis les gros ballots de tissus
multicolores qu’elle a posés à ses pieds. Assise derrière la table, une femme en blouse blanche l’écoute. Une Européenne aux yeux calmes et aux cheveux châtains. Elle tend ses mains ouvertes vers l’Africaine
qui crie presque. Elle porte un masque, comme tous ici, et je ne peux pas voir son visage. J’entends sa voix qui cherche à apaiser, à rassurer.
— Ne vous inquiétez pas, Madame, nous allons prendre soin de vous et de vos filles. Vos bagages vous seront rendus à la sortie, je vous l’assure. Nous avons un local gardé, spécialement pour ça. Vous comprenez,
Madame ? Vous comprenez, n'est-ce pas ?
Les yeux de cette femme me disent quelque chose. Une couleur marron avec un reflet doré qui s’allume quand la paupière s’ouvre davantage et qui donne sa chaleur aux mots de réconfort.
— Ne vous inquiétez pas, je m’occupe de vous. Tous mes collègues derrière moi sont là aussi.
Brusquement, je suis très loin de Javed, du vieil homme, de la femme africaine et de ses gamines. Hier soir, c’était la pleine lune. Je l’ai vue se coucher ce matin tôt, derrière le sommet de la colline
où les arbres n’ont pas encore retrouvé leurs feuilles. Je connais ce regard, ce reflet doré qui me secoue le cœur. C’est celui qu’avait Francesca ... Où es-tu Francesca ? Je le sais trop bien, mais mes lèvres
refusent de prononcer ces mots. Alors je biaise ... Tu es partie ... Très loin.
Le tour du vieil homme à la canne est venu. Son manteau maculé de terre s’est avancé en claudiquant jusqu’au bureau en bois. La canne a cogné contre les pieds métalliques verts. Le vieux a gardé le petit sac gris
sur son épaule, comme ça, on ne le lui prendra pas à l’entrée sous le hangar. Il a répondu aux questions de la femme sous la tente.
— Et votre santé, Monsieur ?
— Ça va, ça va.
— Vous voulez bien me montrer votre jambe ?
Le vieux a d’abord refusé. Puis elle a ouvert ses paupières et l’a inondé de son regard. Et les éclaboussures dorées qui ont giclé jusqu’à moi m’ont coupé la respiration. Alors il a relevé la jambe de son pantalon
et dévoilé la plaie. Elle a regardé une seconde. Elle s’est retournée vers l’arrière de la tente, vers ses collègues en discussion au-delà du vantail de tissu ouvert sur l’infirmerie. Elle n’a rien dit.
Un grand maigre à lunettes en blouse blanche l’a aussitôt rejointe.
Hier soir, c’était la pleine lune, comme le dernier jour où je t’ai vue ... Où es-tu Francesca ? Tu n’es plus là depuis tellement d’années, mais je veux continuer à être ému quand c’est pleine lune. Au fond
d’une banlieue anonyme, sous la tente d’accueil d’un grand hangar à la peinture écaillée, je veux continuer à reconnaître ton regard au-dessus d’un masque.
27 mars 2021 16:40
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