Histoires courtes

Publié le 10 mars 2019

Mis à jour le 01 juin 2024



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Certains textes ne se montrent qu'à la nuit tombée, furtivement. Essayer ?     
Oies sauvages


Un long moment, obstinément, l’homme fixe Anne. Elle cherche les oiseaux sur l’horizon qui s’assombrit, jusqu’à ce que ses yeux s’emplissent de larmes. Il finit par comprendre qu’elle est partie très loin des hommes.

— Madame, ne vous inquiétez pas. Vous n’allez pas mourir. Hansi et Gertrud arriveront au pays des fjords, loin dans le Grand Nord. Et quand l’automne s’annoncera, ce sera le retour, avec les jeunes de l’année.

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Le samedi de mars s’étirait sans grâce, dans une lumière fade et humide. Perdu au milieu du parterre de rosiers hérissé de tiges brunes coupées court pour l’hiver, le bouquet d’hellébore brandissait bravement ses dernières fleurs blanches dans le vent qui se levait. Au loin vers l’ouest, de grosses masses grises encombraient le ciel. Des grondements assourdis rebondissaient sur les rives de la vallée du Vaularon. La pluie ne tarderait pas.

Anne se tenait dans sa cuisine, une fourchette dans une main, un torchon de cuisine dans l’autre, face à la fenêtre.
— Mais qu’est-ce qui m’arrive ?

Depuis une longue minute, elle s’était immobilisée. Le temps qui s’écoulait sans histoire dans cette banlieue francilienne banale avait soudain cessé de faire son travail. Au-dessus du four, l’horloge avait cessé de clignoter et les chiffres rouges aux traits rectilignes indiquaient sans un frémissement 11:02, depuis un long moment. Le temps avait déclenché une grève-surprise ! Anne se raisonna.
— Ce n’est pas une panne électrique, il n’y aurait pas ces chiffres lumineux.

Elle regarda les arbres, dans les petits jardins en face. Ils étaient toujours là, comme un peu plus tôt, branches dénudées violentées par l’air froid. Et le plant d’hellébore agitait vaillamment ses fleurs pâles. Le vent et l’hiver continuaient leur vie, eux. Mais elle-même ? Posant le torchon à carreaux rouges et blancs sous son sein, elle chercha le battement de son coeur.
— Rien... Suis-je en vie ?

Anne chercha une seconde fois à entendre le battement rassurant. Pourtant, toute cette nuit, il était là, haletant sauvagement au milieu de sa poitrine, martelant ses tempes comme une minuterie infernale qui ne parviendrait pas à faire exploser son crâne. Et toute la nuit précédente, et celles d’avant, sans une minute de répit, sans une pauvre minute de sommeil à dérober aux noires ruminations qui la hantaient.
— Et d’ailleurs, qui suis-je ?

Anne

Oui, existait-elle vraiment ? Elle essaya une réponse.
— Anne Dutort, 38 ans, mariée, un enfant, employée de mairie.

Oui, tout était véridique. Et rien ne l’était en réalité. La séparation d’avec son conjoint datait d’un an, elle vivait seule désormais. La garde de sa fille allait sans doute lui être retirée. Avec ses crises, Anne ne pouvait plus assurer une vie normale à Chloé. La fillette vivait chez son père depuis la rentrée scolaire de septembre. Quand à la mairie, elle n’y était pas retournée après l’irruption des oiseaux gris dans le bureau, la syncope. Congé de grave maladie.
— Ai-je vraiment 38 ans ? Parfois j’ai deux ou trois fois plus.

Quand Anne casse un verre ou laisse brûler un œuf au plat, elle se réfugie devant la télévision tonitruante, la bouteille à ses pieds et la boîte de comprimés dans la poche. Alors, ça devient évident.
— Le temps de ma vie s’est emballé. Il a laissé loin derrière les jours de bonheur et d’espoir, la naissance de Chloé, ses premiers sourires. C’est peut-être pour ça qu’il s’arrête aujourd’hui ?

Anne

Anne entend soudain un appel qui vient du dehors.
— Craaa ! Craaa ! Hansi !

Elle ouvre la porte-fenêtre. L’appel résonne plus clairement.
— Craaa ! Hansi ! Suis-moi ! L’orage arrive !

Et une réponse jaillit juste au-dessus de sa tête, dans un froissement de plumes grises qui ne laisse voir qu’une battue rapide, droit vers le nord.
— Gertrud ! Craaa ! Je suis là ! Juste derrière toi !

Alors Anne jette la fourchette et le torchon rouge et blanc vers les passants, sur l’allée en bas de l’immeuble. Elle enjambe la grille métallique et étend les bras en criant :

— Hansi, Gertrud ! Attendez-moi ! Je viens avec vous !

Oies sauvages

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mars 2019 --- 1 commentaire
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