
1.
Deux yeux verts apparaissent dans l’obscurité. Puis disparaissent. Le souffle régulier d’un dormeur couvre un instant la lente respiration de la ville. Des effluves de chèvrefeuille et de bois ciré croisent l’odeur de laine. Rien ne bouge. Longue attente.
Un frôlement près de la fenêtre qui donne sur la rue. Puis plus rien.
Après un grand moment, les yeux scintillent près du lit puis s’éteignent. Ils se rallument tout contre la table de nuit et restent ainsi, ouverts à demi. Les deux émeraudes
sont tournées vers le chevet. Un très léger frottement rythmé berce un pied de la table de nuit. Du lit vient un profond soupir, le déclic délicat
de deux lèvres qui s’ouvrent. Le souffle du dormeur se raccourcit, se précipite en saccades heurtées. Il hésite un interminable instant. Il se libère enfin
dans une longue expiration. Un frôlement. Les iris impassibles s’évanouissent. La chambre obscure se rendort, dans la rumeur tranquille venue de la ville.
2.
Je crois que ça a commencé le matin, très peu de temps après la pleine lune.

3.
J’ai bien vu que quelque chose n’allait pas bien chez Jambe Nue. Quand elle a miaulé pour m’appeler dans la cuisine, j’ai découvert une croquette dans mon eau, une boule marron enflée et fétide qui flottait
sur un bord. Ça n’était arrivé qu’une fois, à mon arrivée ici. Il avait été impossible d’approcher cette chose répugnante ou de boire l’eau souillée et il m’avait fallu attendre jusqu’au soir qu’elle s’aperçoive
du désastre. Là, j’ai dû miauler trois ou quatre fois avant qu’elle ne vienne changer l’eau. Il est resté une odeur repoussante. J’ai fait un effort pour elle. J’ai avalé rapidement deux croquettes et lapé
une gorgée d’eau malodorante.
L’après-midi, ça a été pire encore. Plantard et Jambe Nue ne cessaient d’aller et venir en piétinant le plancher, de s’asseoir brutalement au-dessus de ma tête, sur mon canapé, de se relever.
Par moments, la boîte noire vociférait dans la cuisine. Ils revenaient peu après, un peu plus agités. Ils allaient ouvrir une fenêtre, aboyaient des choses au dehors. J’entendais
d’autres aboiements leur répondre, au loin, et les exciter encore un peu plus. Je suis resté caché toute la journée, à bonne distance de leurs grandes pattes.
Quand la nuit est arrivée, ils ont fermé les fenêtres, tiré les rideaux. J’ai attendu qu’ils retrouvent leurs esprits, qu’ils se calment. Mais ils se sont assis au-dessus de moi avec des soubresauts maladroits et ont
allumé la boîte à images. Ce soir-là, il y avait un grand aux oreilles nues qui aboyait, à moitié caché derrière un meuble et un tissu bleu-blanc-rouge. Les deux au-dessus de moi sursautaient, jappaient, se relevaient.
On aurait dit qu’il leur distribuait des petites proies vivantes depuis la boîte à images, alors que bien sûr il n’y a rien dans cette boîte. Quand l’aboyeur est retourné se cacher au fond de la boîte, les deux grands
sont devenus insupportables. Ils sautaient, couraient en rond dans la pièce, criaient comme des chiens fous. Ils ouvraient la grande porte, celle qui reste tout le temps fermée. Ils aboyaient de concert avec les voisins,
refermaient, rouvraient, sautaient encore, dans un grand désordre insensé.
Ce matin, la folie avec la grande porte a recommencé. D’autres grands aux jambes énormes et nues sont entrés avec des coups et de grands claquements sur le bois. Ils frappaient le plancher, aboyaient, ressortaient, revenaient avec d’autres encore plus nombreux. Il y avait des pieds énormes et maladroits partout, dans la cuisine, se pressant dans le séjour, bousculant les sièges et renversant les pots de fleurs. Certains même essayaient de m’atteindre sous mon canapé. Et tous criaient comme une meute à la poursuite du chat silencieux et réservé que je suis. Je me suis tenu immobile, hors d’atteinte de ces furieux et j’ai attendu mon heure.
4.
Ce soir, c’est différent. La lune est encore ronde et la nuit, je suis gris. Si j’ouvre mes yeux verts, on me voit. Si je les ferme, je ne suis pas là. Je me déplace sans bruit, je surveille et j’approche qui je veux. Mes vibrisses ultra-sensibles détectent le moindre frémissement. La plus discrète exhalation, le plus minuscule soupir m’alertent. Je perçois les pensées agitées qui virevoltent dans la tête des grands, pendant leur sommeil.
Quand Jambe Nue est abandonnée à son rêve, un lent tourbillon monte de temps à autre du tréfonds de son âme et vient éclore en surface comme un nénuphar languide, à la merci de mon instinct cruel.
Je peux feindre de n’avoir rien vu, de ne pas y prêter attention. Je peux lancer tout-à-coup ma patte griffue sur le pauvre pétale sans défense et jeter d’un coup la pensée au loin, ou même la percer brièvement
de mes griffes acérées, sans la faire mourir tout de suite. Je peux la laisser reprendre un peu de vigueur, sans avoir l’air de percevoir qu’elle reprend son chemin dans le cours du rêve. Puis soudain bondir
à nouveau et frapper. La faire jaillir en dehors de son refuge ou l’enfoncer sauvagement au cœur d’un noir cauchemar, à mon gré.
Plantard rêve de courses et de sauts dans la lumière. Je peux guetter patiemment, pendant des heures s’il le faut. Au moment précis où la petite pensée en rotation émerge, ma patte gicle,
quatre griffes écartées qui la clouent à la surface du rêve. Parfois je relâche l’emprise, la douleur s’évanouit et le songe peut continuer. Parfois ma patte se referme et broie l’ondulation
en un éclair dans la nuit. Elle n’a jamais existé et elle ne reviendra pas.
Ce soir je vais vaincre la folie qui s’est emparée du grand et de la grande. C’est l’aboyeur tricolore dans la boîte à images qui a mis ça dans leurs têtes. Jusqu’alors, tout était
tranquille. Les matinées étaient silencieuses. Dans les pièces parsemées de tapis et de coussins, chacun allait et venait, le long de son chemin particulier.
Lorsque le soleil entrait par la fenêtre, on se coulait entre les plantes vertes, de son refuge douillet jusqu’aux croquettes. Puis un moment pour regarder les rares passants masqués en contrebas,
écouter le chant d’un merle, s’attarder sur la forme d’une branche d’arbre, d’un nuage dans le ciel, avant de jouer à griffer le tapis ou à martyriser le ficus. La grande porte de bois restait
continuellement fermée et silencieuse. Rien ne troublait la quiétude des jours.
Ce soir je pénètre les rêves de mes deux grands. Je tue, je dissous et j’élimine toute cette agitation.
5.
Jambe Nue apparaît sur le seuil de la cuisine. Ses pieds semblent plus petits lorsqu’ils sont nus. Ses cheveux dénoués tombent en désordre sur une épaule, ses yeux ne sont pas bien réveillés et le coton blanc
de la chemise est encore froissé par la houle des draps. Elle étire un bras vers le bas et l’autre en direction de l’horloge accrochée au mur.
— Ououhhh, j’ai bien dormi !
Plantard est déjà face à son bol de thé. Il lui sourit lentement en se frottant distraitement une paupière. Dans son T-shirt gris, il a l’air d’un grand rat égaré.
— Moi aussi. Mais j’ai fait un drôle de rêve ...
Elle s’approche et vient appuyer sa hanche contre l’épaule du grand.
— Je suis encore toute endormie. C’était aussi doux que la fourrure du chat.
Elle se retourne. L’animal les observe fixement depuis le seuil de la cuisine, prunelles vertes qui se détachent sur son pelage d’un noir profond, queue ondoyante qui balaie la lumière venue du séjour.
— Chez moi, c’était pas un chat. Plutôt un grand voyage immobile qui durait des jours et des jours. Des vagues longues, comme on en voit sur la Pointe de Penmarch. Quand la tempête est passée. Très agréable ...
Il a passé un bras autour des jambes de la grande et son index joue avec la douceur de la peau, sur le côté du genou. Elle étouffe un bâillement.
— Tu sais quoi ? Il n’y a pas besoin de sortir aujourd’hui. On a tout ce qu’il faut... On peut rester tranquilles et profiter de toute la journée au soleil, dans l’appartement... Peut-être même pareil demain...
Et après-demain.
Les yeux verts clignent lentement.
--
04apr2020 23:04
09apr2020 14:37
16apr2020 17:48
16apr2020 19:23
20apr2020 16:15
04nov2020 14:21
06apr2021 20:54
25apr2021 11:26
16jan2022 12:29