Certains textes ne se montrent qu'à la nuit tombée, furtivement. Essayer ?
Perdu ! Revenez plus tard. Bonne chance.
Gagné ! Vous pouvez lire "Eliott et les envahisseurs" ou "Les yeux de Bastet".
Atténuée par les rideaux de coton démodés qui masquent l’unique fenêtre, la clarté d’hiver pénètre à regret dans la pièce. Le ficus qui survit héroïquement à cet endroit étend ses bras amaigris
pour capter le plus de lumière possible. Ce n’est pas le jour et pas encore la nuit. Sur un guéridon, la pendule dorée, impassible, indique la même heure depuis une éternité. Deux
chaises vertes capitonnées de velours défraîchi montent la garde près du lit. Sur la table de nuit, des flacons et boîtes de médicaments entourent la lampe de chevet au lourd abat-jour de tissu.
Le lit est recouvert d'une courte-pointe de coton blanc. Sous le tissu, la forme d’un corps immobile. De chaque côté, les bras amaigris reposent, sagement allongés, paumes à plat. Dans la pénombre,
une auréole de cheveux blancs clairsemés repose sur l’oreiller.
Quand Léa pénètre dans la pièce, le silence lui fait alléger ses pas sur le plancher ciré et retenir son souffle trop vigoureux. Elle pose doucement son sac de toile rempli de livres, son
manteau et sa longue écharpe bariolée sur une des chaises. Elle secoue ses cheveux et tire sur sa tunique ajustée. Elle est venue rendre visite à sa Mamie Marguerite. Personne dans la famille ne
sait pourquoi Anne-Marie Descœurs a été rebaptisée un beau jour de ce prénom désuet, par une petite-fille qui n’avait que six ans. Et tous ont grimacé. Encore une lubie de ces deux-là. Il faut
toujours qu’elles se distinguent. Pour Léa, sa Mamie n’a jamais eu d’autre prénom. S‘approchant du lit, elle dit doucement :
— Bonjour Mamie. C’est moi, Léa.
La forme sous la courte-pointe n’a pas bougé. Nul mouvement de respiration ne soulève le tissu de coton. Pourtant, le visage émacié tressaille. Puis plus rien. Les paupières fripées restent closes.
Un relent d’éther dérive en bordure du lit et entoure Léa.
— Bonjour Mamie. Tu veux dormir ? Je vois que l’infirmière est passée pour tes soins du soir.
Un sourcil se hausse. L’œil s’ouvre. Son iris bleu pâle n’a plus la lumière qui jaillit de ceux de la jeune femme.
— Ah tu es là... Non, je ne dors pas... Viens près de moi.
Les deux yeux se sont ouverts et, après un instant, tournés vers Léa. Les mains n’ont pas bougé.
— Tu as eu des visites, Mamie ?
— Oh non… Tu sais bien que je n’ai jamais compté beaucoup pour eux. La pauvre femme de ménage que j’étais, entrée dans cette famille comme il faut… Heureusement, tu es là.
— Oui, Mamie. Je suis contente de te voir. Je pensais à toi pendant mon cours de philo.
Les yeux sourient et clignent tendrement. Ils se posent sur le visage juvénile, la tâche rosée des pommettes, le buste aux seins hauts.
— Tu es belle, ma Léa. Embrasse-moi.
La jeune femme repousse l’odeur d’éther et pose ses lèvres sur la joue immobile.
— Tu es ma Mamie Marguerite, pour toujours.
— Tu es bête, Léa. Tu sais bien que je ne serai pas toujours là.
— Je sais, Mamie.
— Tiens, fais-moi plaisir, apporte-moi ma boîte. Tu sais laquelle.
Léa se dirige vers le fond de la pièce, se penche vers le coffre de bois noir qui fait le gros dos, dans la pénombre contre le mur. Un miaulement placide, une main qui saisit un objet tout au fond,
le claquement du couvercle qui se referme. Elle revient s’asseoir sur le lit, un coffret dans les mains. Il est taillé d’une pièce dans un bois sombre qui porte sur ses flancs de
larges bandes ondoyantes aussi claires que si elles étaient en épicéa. Il n’est pas très profond. Son couvercle bordé d’argent martelé exhibe sous une vitre mince un tissu brodé de
motifs géométriques en rouge, noir et marron. Selon la légende, on peut y reconnaître une houle qui s’enroule le long de la côte, des éclairs menaçants et le roulement du tonnerre sur la montagne.
— Tiens Mamie, voilà ton coffret inca.
— Allons Léa, c’est ma boîte ! Tu l’appelais comme ça quand tu étais petite... Ouvre-la, s’il-te-plaît.
Léa saisit fermement le couvercle, l’ouvre sans bruit et place le coffret contre la main droite parcheminée. L’avant-bras amaigri tremble un instant, puis s’anime et divers objets
viennent maladroitement se poser sur le lit.
— Tiens, là, c’est une boucle de tes cheveux de bébé. Là ton peigne.
De petites boîtes dépareillées en plastique jauni par les années, une boucle d’oreille solitaire et une clé d’un autre âge émergent.
— Là, c’est ta photo quand tu es partie en colonie de vacances comme monitrice. Tu étais bien jeune ! J’avais pris ton parti. Je me rappelle, tes parents n’étaient pas contents, mais ils ont cédé, finalement.
La voix ralentit, vacille un instant. Le bras se pose sur l’envers du couvercle ornementé. Deux soupirs hésitants se succèdent. Les iris de la vieille femme deviennent soudain plus bleus dans la lumière
du soir. Une larme surgit au coin de l’œil et roule le long de la joue.
— Mamie, Mamie voyons ! Ne pleure pas, je suis là !
Une seconde larme dévale sur l’autre joue. Léa pose à nouveau ses lèvres sur le pâle visage et murmure :
— Tu sais, chaque personne porte ses souvenirs et ses regrets.
Les yeux fatigués clignent longuement. Un moment de silence s’installe.
— Quand j’étais petite, tu m’as raconté l’histoire du voyageur étranger qui a oublié ce coffret chez toi.
— Oui...
— C’est vraiment arrivé ?
La tête aux rares cheveux blancs se tourne vers la jeune fille.
— Oui Léa... Bien des années avant ta naissance.
Soudain, devant Léa, c’est une femme encore jeune qui est assise dans le lit. Le visage énergique d’Anne-Marie Descœurs est encadré par une chevelure brune et drue. D’intenses yeux bleus adoucissent
les traits d’une bouche volontaire. Elle porte sur toute sa personne une expression déterminée à vivre malgré les privations d’après-guerre, la pauvreté, le veuvage précoce, les enfants à élever seule.
Ses bras vigoureux tiennent la maison, poussent les deux grands vers le collège et changent les pansements sur les genoux des plus jeunes. On entend la sonnerie d’un tramway au dehors et le bruit des
roues sur les rails mouillés. La femme saisit un cabas, ferme son long imperméable beige et sort de l’immeuble en courant.
Léa cligne des yeux et la vision s’efface. Dans l’ombre silencieuse de la chambre, la voix hésitante poursuit.
— Il ne parlait pas français... Au moment de partir, il m’a regardée et il a dit une dernière fois « Margarita ». Je ne sais pas pourquoi il m’appelait ainsi. J’attendais qu’il s’approche de moi… Mais non...
C’est une histoire qui a une fin, mais qui n’a pas eu de début… Du sombre et du clair, comme le bois de cette boîte... qui n‘a peut-être pas vraiment été oubliée.
Les deux femmes restent un long moment silencieuses, appuyées l’une contre l’autre. Puis Léa se redresse, se met debout et déplisse sa tunique moulante grise et orange, celle qui fait briller
les yeux de son amoureux. Il doit sortir de la fac, à cette heure-ci. Elle rejette instinctivement ses cheveux vers l’arrière.
— Va, ma Léa, je sais qu’on t’attend. Le beau Théo... Ne laisse pas l’amour s’enfuir.
Avec précaution, Léa replace les objets venus du passé dans leur abri de bois bicolore, qu’elle ferme sans bruit. Elle s’approche du recoin obscur au-delà du lit. Dans sa main, le pourtour argenté éclaire
le tissu aux motifs ondulants. Les figures mystérieuses de la broderie paraissent palpiter tandis qu’elles s’enfoncent dans le ventre du gros coffre noir. Lorsque le lourd couvercle bombé claque en se refermant,
la forme d’un torse apparaît contre le mur du fond. C’est un homme au teint bistre coiffé d’un curieux bonnet de laine écarlate. Il porte sur ses épaules nues un massif collier d’or. Il recule
lentement. Son visage s’éloigne peu à peu. Puis ses yeux bridés se dissolvent et disparaissent dans les motifs du papier peint défraîchi.
Léa secoue sa tête. Il lui a semblé que l’homme avait le visage de Théo. Elle sursaute, se saisit de son sac, son manteau et son écharpe, revient vers le lit et pose un baiser hâtif sur le visage pâli,
— Mamie, je file. Tu ne dis rien à mes parents, ils ne savent pas. Toi, tu seras toujours ma Mamie Marguerite.
Puis elle s’échappe en malmenant au passage le feuillage du ficus.
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mars 2019 --- 3 commentaires
Gérard 04apr2019 17:17
Quelques points de repère supplémentaires pour le lecteur seraient bienvenus.
Noëlle 04apr2019 17:23
C'est un texte riche, qui ouvre beaucoup de pistes.
Stéphanie 19apr2019 19:19
La suite ! Vite.
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04apr2019 17:17
04apr2019 17:23
19apr2019 19:19