1. Une demi-vie de 106 jours
La sonnerie aigrelette, persistante, insupportable, d’un appel sur l’hypercanal 7 − celui qui était réservé aux urgences − traversait le
petit appartement et s’insinuait jusque dans le cerveau de Y-88, alors qu’il préparait tendrement le repas du soir pour son aimée.
Ca-41 allait-elle
enfin répondre ?
La sonnerie cessa enfin.
C’était pour elle, évidemment, qui d’autre appellerait sur ce canal, à cette heure ? C’était leur amie de
Bordo, ce quartier de la banlieue sud-ouest situé à 12 minutes environ par hypertransport.
Encore ! Le dîner était foutu, et les deux
crédits d’énergie avec.
Y-88 stoppa le KFM, ce four-préparateur thermonucléaire que Kraft Foods Mondelez était parvenu à faire imposer par une loi dans
chaque appartement de catégorie B ou C, dans tout le monde civilisé et depuis toujours. L’équipe d’intervention KFM était passée la veille pour la
maintenance annuelle de l’appareil : six gaillards en uniforme vert avec un emblème évoquant un soleil sur l’épaule gauche, dont deux équipés de
gilets pare-balles et lourdement armés. Après cette révision, ce dîner aurait certainement été exceptionnel. Il soupira et d’un clic, il envoya le
rôti de veau Orloff, le Chaumes affiné et le glacis de fruits rouges à la hawaïenne rejoindre le centre de recyclage virtuel.
Sur le cloud, comme il
disait encore quand ses enfants n’étaient pas là pour le railler. Tout cela reviendrait peut-être un soir prochain sous la forme de quenelles au
brochet, de pastilles 4G au roquefort et d’un gros fondant au chocolat, rêva-t-il un instant.
À condition de disposer des crédits KFM nécessaires...

En attendant, il pouvait profiter d’une bonne demi-heure, au moins une demi-heure, pour se distraire sans être interrompu. Il sauta lestement par-dessus
le seuil pèse-personne qui séparait l’espace de nourrissement du reste de l’appartement et se réfugia dans la salle de bains. Il s’arrêta devant la
glace où son programme favori était projeté. Ce soir, c’était un débat documentaire sur les espaces périphériques de leur hyper-commune, avec deux
archéologues universitaires de renom. Il apparaissait qu’au 21ème siècle, avant la Grande Fournaise, cet endroit était déjà occupé par l’homme. On y
avait trouvé quelques ruines d’habitations primitives rescapées des remaniements de terrain et des deux excursions de température de quelques millions
de degrés Kelvin qui avaient chacune éclairé le paysage pendant une vingtaine de millisecondes. Le sujet des recherches et des discussions enflammées
des archéologues était l’absence totale de ruines à certains endroits.
Des recherches sur le vide, le néant, au milieu de nulle part ! L’argent
public est parfois vraiment gaspillé, se dit Y-88. Le documentaire se poursuivait et présentait un peu longuement des photographies par satellite
dans l’infrarouge lointain de l’hyper-commune de Chevreuz, des relevés magnétiques et des cartes de radioactivité résiduelle.
Tout cela était
archi-connu, les enfants apprenaient dès la première année à l’école que toute vie extérieure était impossible en Europe et que les étendues désolées
qui entouraient les habitations n'offraient absolument aucun intérêt. Y-88 ne savait pas encore que les semaines à venir lui apporteraient bien des
surprises à cet égard.
Les archéologues s’excitaient sur une carte gravimétrique assez imprécise qui semblait montrer, suggérer plutôt, la présence d’étroites bandes de
terrain sur le flanc d’une colline, au sud de la vallée de Chevreuz, qui seraient exemptes de débris, si on arrivait à faire abstraction des énormes
cratères qui avaient bouleversé le paysage huit siècles auparavant. Des relevés topographiques depuis les satellites et sur le terrain, à l’aide de
robots durcis contre les radiations, montraient que ces bandes vierges, comme elles étaient dénommées, avaient été aplanies sur quelques mètres de
largeur et que leur tracé avait été rectifié sur plusieurs kilomètres de long. Elles étaient comme élargies à intervalles plus ou moins réguliers,
tous les 2000 mètres environ, avec des sortes de placettes rectangulaires de la taille d’un terrain de supersportball international. Toute trace
historique de ces bandes et de leurs aménagements avait disparu, évidemment, mais il était indéniable que c’étaient bien nos ancêtres qui en étaient
les auteurs. Les deux archéologues s’affrontaient avec passion pour interpréter cette anomalie des bandes vierges qui entretenait leur renommée
professionnelle à une heure de grande audience sur Canal Frenchyland.

Chacun d’entre eux voulait mettre son nom et sa paternité sur un non-être. Y-88 trouvait cela ridicule, mais ne pouvait empêcher sa curiosité de
prendre le dessus et il restait devant la glace.
De toute façon, la conversation sur l’hypercanal 7 continuait et il n’y avait plus de dîner.
L’un des archéologues affirmait que ces bandes étaient affectées à un rite religieux, de manière indubitable. Il avait été prouvé par des recherches sur
un autre site en Frenchyland qu’à cette époque, nos ancêtres étaient dotés d’un organe sensoriel de forme sphérique, approximativement de la taille
d’une balle de supersportball, qui leur permettait de percevoir l’environnement externe sans s’aventurer dans des zones où les radiations étaient
létales. Certains chercheurs pensaient, sans en avoir la certitude, que ces organes étaient dénommés
webcam, un nom qui apparaît dans certains
ouvrages du 26ème siècle et dont le sens a été perdu depuis. Les bandes vierges pouvaient être − étaient très probablement − des chemins de prière et
l’on pouvait imaginer que des milliers de pèlerins virtuels les parcouraient chaque matin et chaque soir à l’aide de leur webcam. La taille importante
de certaines placettes situées à l’intersection de deux bandes vierges et leur possible extension sur plusieurs niveaux souterrains laissaient
penser que le nombre de ces voyageurs pouvait dépasser chaque jour plusieurs dizaines de milliers, ce qui était conforté par l’extrême religiosité
connue (1) des civilisations antérieures à la Grande Fournaise. S’appuyant sur la découverte dans un grimoire du 20ème siècle de la mention
« Quay d’Orsay » accolée à la référence à un « Ministère des Affaires Estrangères » disparu depuis longtemps sans avoir laissé d’autre trace, d’autres
chercheurs émettaient l’hypothèse d’une relation de toponymie entre une des placettes qui aurait pu être nommée « Orsay » et un quai de la rive gauche
de la Seyne.
L’autre archéologue apportait sa contradiction avec ironie et véhémence. Certes, on avait découvert à proximité de ces bandes vierges les empreintes
magnétiques laissées sur le sol huit ou neuf siècles auparavant par des milliers de petits objets très peu épais en matière organique imprimée,
probablement tous identiques, qui auraient pu être des ex-voto. Le dieu auquel aurait été voué ce prétendu culte n’était absolument pas identifié.
Un traducteur magnétique automatique avait déchiffré le mot « RerB » sur la signature magnétique d’un de ces objets avec une certitude de 92,78% et
certains scientifiques peu respectueux de déontologie s’étaient laissés aller à évoquer une divinité potentielle et à parler sans preuve du dieu RerB.
De plus, laisser entendre que des peuplades primitives du 20ème siècle aient pu avoir un ministère des affaires étrangères était un anachronisme
grossier et indigne d’un professionnel.

Plus sérieusement, d’autres traces suggéraient une interprétation différente, bien mieux étayée scientifiquement. Les empreintes d’autres objets
plats de dimensions trois fois plus importantes avaient été trouvées en nombre considérablement supérieur à proximité des placettes les plus grandes,
celles qui possédaient plusieurs niveaux. Les traducteurs magnétiques indiquaient de manière certaine, avec une probabilité de 51.63% (2) , que les mots
« Flanby » et « Holland? » figuraient sur chacun de ces objets. Par ailleurs, des stocks importants de ces objets marqués différemment avaient été
apparemment jetés dans la rivière proche, comme pour célébrer une réussite de la société toute entière. Ce comportement exemplaire ne manquait pas de
rappeler des observations similaires faites sur le littoral de l’île CorsicaMed (3). On pouvait alors penser, on pouvait déduire, on pouvait affirmer
que les placettes étaient des lieux de manifestations virtuelles liées à l’organisation sociale de ces sociétés primitives, où la caste des citoyens
privilégiés munis de webcam pouvait tenir des meetings et décider majoritairement des options politiques …
C’en était trop ! Excédé et affamé, Y-88 quitta soudain la salle de bains.
Après tout, l’isotope radioactif qui lui avait donné son nom avait une
demi-vie de 106 jours seulement et sa patience avait des limites. Avec une demi-vie de 102 000 années, l'isotope de Ca-41 la rendait visiblement
capable de téléphoner pendant très longtemps encore. Il enjamba le pèse-personne pour pénétrer dans l’espace de nourrissement et jeta un regard
mauvais au KFM. Il trouva finalement un sachet de frites rassises et un bol de thé froid qui constitueraient son dîner du soir. La conversation sur
l’hypercanal 7 continuait sans faiblesse. Il n’était pas allé au sport ce soir. Sa partie hebdomadaire de supersportball international avait été
annulée, les robots par l’intermédiaire desquels les adversaires se disputaient une petite balle luminescente étaient « en maintenance ». Il aurait
volontiers fait un jogging – virtuel – sur la « bande vierge » qui passait juste à côté de l’appartement, jusqu’au viaduc des Fovets (4) qui surplombait
sur 200 mètres une charmante petite vallée et qu’il pouvait voir du coin de l’œil, depuis l’espace d’hyper-réflexion de l’appartement.
Trop
paresseux, comme d’habitude. Demain, sur le cloud, il troquerait ses crédits de sport des deux derniers mois contre des crédits KFM. Il ne pouvait
deviner que son compte KFM, en déficit chronique jusque là, allait bientôt s'avérer dangereusement excédentaire.
1. Charles Roger Methuselah, Lost memories, Ed. Guacamole, Boston (2982)
2. Score du vainqueur des élections présidentielles françaises le 6 mai 2012
3. Bastia, élections législatives des 5 et 12 mars 1967
4. Les voies ferrées qui reliaient la gare parisienne du Luxembourg à Limours et à Chartres ont connu diverses transformations. Leur partie nord
est aujourd’hui occupée par la ligne du RER B. Plus au sud c’est l’autoroute A10 et une route forestière jusqu’à Bures-sur-Yvette. Au sud-ouest enfin,
le ballast et les ouvrages d’art subsistent et constituent un terrain de sport naturel pour les amateurs de jogging en forêt ou d’escalade sur le
viaduc des Fauvettes.
2. L'amour à crédit
La sonnerie insupportable d’un appel sur l’hypercanal des urgences retentissait à nouveau dans la tête de Y88.
Bordo, se dit-il avec fatalisme.
Les lasagnes venaient de finir de se réchauffer dans le KFM. Il envoya un sourire mauvais à son reflet dans la glace de l'appareil puis quitta lentement
l’espace de nourrissement en enfonçant lourdement le seuil pèse-personne, délibérément. Ca41 répondit, resta un instant silencieuse, puis se lança dans
un échange animé.

L’affaire avait l’air sérieuse. Ca41 marcha jusqu’à la chambre, au fond du petit appartement, pour continuer une conversation entre femmes. La salle
de bains, où le programme favori de Y88 était projeté le soir sur le miroir, n’était pas un endroit où il pourrait être tranquille. Dans un appartement
de type C, l’isolation phonique n’était qu’une vue de l’esprit enflammé d’un apprenti architecte ou peut-être une croyance d’un accédant à la propriété
endetté pour 35 ans. Il battit donc en retraite vers la salle de séjour. Là, le matelas d’appoint en mousse acheté dans l’après-midi attendait sous son
emballage transparent. Cet objet de luxe, de couleur gris taupe et au toucher velouté, changerait agréablement des matelas à coussin d’air rouges et
noirs réglementaires.
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janvier 2014 --- 5 commentaires
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