
Je monte le grand escalier blanc. Une de mes pattes me fait mal. Surtout au moment où le coussinet touche le sol. Les marches sont trop hautes pour moi. Je les grimpe
une à une. Je reste sur le côté droit, contre la balustrade. À gauche, c'est le territoire de la Grande. Elle y a déposé son odeur.
J'évite quelques longs poils à l'extrémité blanche. J'arrive sur le palier, je passe loin de sa fenêtre. Elle est susceptible. Parfois, elle se montre câline, elle
quémande une caresse. Alors elle est comme ma sœur, ma jumelle. Mon double, avec un caractère imprévisible dans un corps énorme.
— N'ayez pas peur. Elle a grandi au milieu des humains. Elle ne vous fera aucun mal si vous ne l'importunez pas.
Pietro De Castello prononce ces mots avec un petit sourire en conduisant ses invités vers le premier étage, par le grand escalier central aux marches de pierre usées par des générations de Cévenols.
Un léger accent enveloppe ses phrases un peu trop appliquées. On ne peut décider s'il n'est que bienveillance affable ou si un brin d'ironie ne se cache pas au coin de ses lèvres gourmandes. En haut
du large escalier rectiligne, encadré par les majestueux rayonnages de livres aux reliures de cuir, recouvrant de son corps tout l'appui de la fenêtre à meneaux, trône un grand animal au pelage ocellé.
Par-dessus les longues moustaches effilées, des yeux mi-clos couleur d'émeraude jaugent les arrivants. La longue queue souple bat nerveusement la chaleur d'une fin de journée de septembre.
Les quatre retardataires grimpent les marches de plus en plus lentement, leur bagage à la main.
— Je vous assure, elle ne bougera pas lorsque vous passerez devant elle. Il est encore trop tôt.
Après une hésitation, les deux hommes se décident à prendre pied sur le palier. Ils portent leur sac de voyage bien haut sur leur gauche, dérisoire protection entre eux et le fauve. Au passage du second visiteur,
le regard sauvage s'éclaire soudainement. Les moustaches et les oreilles se dressent, la queue s'immobilise. Un puissant instinct a envoyé ses décharges dans le corps gris. Mais la Grande sent distinctement
que Pietro veille. Elle se fige. Enfin les femmes avancent.
— Stan, François, attendez-nous s'il vous plaît.
A petits pas pressés, elles suivent en prenant garde à ne pas faire claquer leurs talons sur le plancher de pin d'Orégon. François rajuste ses lunettes cerclées d'écaille, fait demi-tour en quelques pas prudents
et saisit de sa main droite le gros sac de cuir de Sonia, sans oser tourner la tête vers le félin. De son côté, Stan dégaine son iPhone blanc avec l'intention d'appeler Google à l'aide :
« Panthère, règles de sécurité». Mais les grands yeux verts ne sont plus que deux fentes rectilignes et impassibles.

Pietro conduit ses invités à l'étage supérieur, où aucun être menaçant ne semble résider. Il leur montre tour à tour leur chambre, chacune haute
de plafond, profonde, aux murs nus, éclairée d'une grande fenêtre qui domine le vallon sombre et profond de la Muze. Il les invite à descendre
rejoindre le groupe vers huit heures, il prononce « vuit hêêres». Il ajoute, avec un sourire dans les yeux :
— Ne soyez pas inquiets, Delphine sera sortie. Elle part chasser dès la tombée de la nuit.
Il y a trop de monde pour moi dans cette maison. Je suis assise sur la petite étagère du fond de la bibliothèque, loin de la Grande. Je suis
cachée derrière le palmier du Brésil. Je lèche soigneusement le dessous de ma patte droite. Une petite blessure douloureuse. J'observe silencieusement
les allées et venues. L'homme aux lunettes marron a un regard amical et des gestes mesurés. J'aimerais bien qu'il me caresse. Mais il est trop tôt
pour s'approcher. Les deux femmes ont une démarche énergique, surtout celle qui a un gros sac. Elles me font un peu peur. Pietro ne fait pas
attention à moi. Chaque fois qu'il a des invités, c'est ainsi. Je me sens seule. Personne ne m'aime.
Après l'apéritif de bienvenue, lorsque les douze convives furent installés autour de la longue et lourde table de frêne, Pietro présenta
brièvement le Petit Château de Roquetaillade. Puis il entreprit de rassurer le groupe en expliquant :
— Lorsque mon ex-épouse Delphine a quitté le château, elle a laissé ici un très jeune félin. Elle lui avait donné quelques-unes de ses habitudes
gourmandes, comme celle de finir les tasses de café, lorsqu'elles ne contenaient pas de sucre.
Il fit un geste vers le mur du fond et les tasses restées sur le buffet de merisier.
— Ça mettait le pauvre chaton dans des états de grande excitation. Aussi vous demanderai-je d'éviter de laisser vos tasses à portée de Delphine.
Face aux visages perplexes des invités, il reprit :
— Oui, par la suite j'ai rebaptisé cette bête Delphine en raison de son caractère ... Elle ne vit que pour la chasse.
Sonia et Ingrid, assises côte-à-côte en face de François et Stan, se lancèrent un bref regard. Avaient-elles réellement perçu un mince rictus
passer sur les lèvres couleur de rubis de Pietro De Castello, lorsqu'il prononçait cette dernière phrase ?

Le séminaire de renforcement de la créativité par hyperventilation et stimulation hypnotique du cerveau reptilien s'était poursuivi. Le groupe des participants se constituait peu à peu, avec ses complicités
et ses antagonismes. On se reconnaissait entre fumeurs, vapoteurs, ex-fumeurs, buveurs de cafés diurnes et nocturnes, amateurs de thé. Ingrid se révélait être une experte dans la préparation de tisanes
bio-adaptées à différentes circonstances spéciales. Elle ajoutait avec un sourire un peu triste : « malheureusement jamais encore avec de très jeunes enfants ».
Lors d'une pause, Stan avait approché la détresse en cherchant la dernière cigarette dans le fond de son paquet. Il avait dû se résoudre à renouer brièvement avec la civilisation et foncer jusqu'à Millau
regarnir les provisions de vapeurs et de tabac. Il avait aussi conquis la reconnaissance inconditionnelle de François en rapportant un café éthiopien rare et parfumé. En retour, celui-ci lui avait confié
des informations confidentielles sur l'influence de divers excitants naturels sur les processus cognitifs paranormaux. Le samedi matin était enfin arrivé, qui avait été décrété jour de repos. Les plus sportifs
et aguerris étaient partis en randonnée post-volcanique avec Sonia, le long des rives du Tarn. François avait rempli son thermos de café pour une excursion en solo en direction du Causse Noir. Certains avaient
décidé de rester au château pour renforcer leurs capacités hypnotiques sous-utilisées dans leur pratique de consultants.

Je suis cachée derrière le palmier du Brésil depuis deux jours. Quand je vois l'homme aux lunettes aller et venir, j'ai envie de ses caresses. Il passe sans me regarder. Alors ma gorge souffle et mes griffes
sortent.
Le samedi soir venu, il avait fallu prolonger le temps de l'apéritif, car François avait envoyé un message indiquant qu'il serait très en retard. A la nuit noire, on avait finalement décidé de commencer à dîner
sans l'attendre. La veillée s'était écoulée d'un récit d'excursion à l'autre, sans plus penser à lui. Le lendemain matin, François n'était pas présent au petit-déjeuner. Lorsque Stan avait rallumé son iPhone,
un second sms était arrivé, qui ne comportait que quelques caractères : « Ronrrmmm ... ». Sonia avait aussitôt déclaré :
— Je vais voir dans sa chambre.
et était revenue avec son verdict :
— Tout y est sens dessus-dessous.
Pietro était également allé inspecter les lieux. A son retour, il avait dit de son ton débonnaire :
— Tout est dans un état normal et habituel pour mes invités. Quelques tasses à café oubliées tout au plus.
On avait appelé François sur son portable, sans succès, ce qui était dans l'ordre des choses à Roquetaillade. Puis on lui avait envoyé un sms, autre incongruité dans ces montagnes. Passant outre l'avis de Sonia
et d'Ingrid, les ténors du groupe avaient finalement décidé de laisser la matinée du dimanche au valeureux explorateur, qui goûtait probablement un repos tendre et bien mérité chez une hôtesse accueillante.
Les filles échangèrent un regard désabusé et se turent. Chacune pensait de son côté à Delphine.

Aujourd'hui, la Grande n'est pas là. Je me suis installée sur le coffre de bois, près de l'entrée. Tous les invités sont dans la grande salle et parlent très fort. Non, pas tous. Je n'ai pas vu l'homme
aux lunettes et aux yeux marron. Dommage. Pietro s'affaire dans les cuisines. Le hall est tranquille. Je chasse une mouche curieuse. Je peux sommeiller en paix dans la lumière du matin.
Vers dix heures, l'entrée du groupe en semi-conscience hyper-ventilée est troublée par un bruit de pas sur le gravier de la cour d'entrée. François apparaît. Il rajuste prestement ses lunettes et redresse
le col de sa chemise. Delphine le suit, le nez sur ses talons, paupières mi-closes, regard fuyant, queue basse, pelage sali où de nombreuses graines de bardane se sont accrochées. Il marmonne la moitié
d'une phrase, demande à tous de l'excuser en invoquant un problème complètement imprévisible lors de sa randonnée sur le causse. Puis, d'une chiquenaude assez sèche sur la naissance de la moustache, il renvoie
le gros chat vers le haut de son escalier d'apparat. Il prend ensuite place à l'extrémité moins éclairée de la table, près de la cheminée, caché derrière les épaules des garçons, buste un peu raide,
ostensiblement concentré. Dans le lourd silence méditatif, la vague de soulagement émanant de Sonia, Ingrid et Pietro se brise sur le haussement de sourcil inquisiteur et la moue narquoise de Stan. Ensuite,
les cerveaux reptiliens entrent en action et balaient tout.
Après le repas, François s'était attardé un instant sur le palier, hanche droite confortablement appuyée contre l'appui de fenêtre. Il saisissait le fauve par la nuque et serrait doucement la peau veloutée
jusqu'à ce que la gueule s'ouvre en un lent bâillement, découvrant de longues canines acérées. Puis venait la caresse sur le haut du museau qui faisait se clore les grands yeux verts et ronfler langoureusement
la gorge blanche. Il essaya d'amadouer Sonia, restée à bonne distance :
— Je crois que les crises de nervosité de cet animal viennent de sa petite enfance.
Il ôta ses lunettes d'écaille et posa sa joue contre la fourrure profonde du cou de la panthère.
— Tu vois ! Elle manque d'affection encore aujourd'hui. Je me demande si une thérapie dérivée de la Programmation Neuro-Linguistique ...
Le froncement de sourcils de Sonia s'accentuait.
— Peut-être une application du modèle des canaux sensoriels, une écoute kinesthésique par massages. En tout cas, la peau de sa nuque est vraiment très douce. J'adore ça... Tu devrais essayer...
Le feed-back postural de Sonia ne manifestait pas un grand enthousiasme pour cette application de la PNL. Delphine ronronnait maintenant bruyamment en allongeant son dos sous la main de son admirateur.
Il fermait les yeux, lui aussi, en caressant l'échine ocellée.

L'homme aux lunettes est gentil, mais il me déçoit. Il n'en a que pour la Grande. Je rêve que c'est moi qu'il caresse. Les femmes ne sont pas mes amies, surtout celle qui marche en faisant claquer
ses chaussures. Je rase les murs quand elles approchent. Pietro est toujours occupé. Il ne me répond pas. « Ronrrmmm ... ».
Le lendemain matin au petit-déjeuner, François avait installé le fauve gris à sa gauche. Les autres s'étaient frileusement rassemblés de l'autre côté de la table. Il rajusta ses lunettes.
— Nous testons un complément de thérapie, par les canaux gustatifs et olfactifs hérités de l'ère reptilienne.
Il releva ostensiblement ses narines, caressant d'un geste affectueux les moustaches du grand animal.
— Oui Pietro, volontiers, votre café a un parfum délicieux, c'est le cru éthiopien Sidamo bio ? Non, merci, pas de sucre pour Delphine.
L'orage était arrivé en fin de journée. Des éclairs lointains zébraient le ciel noir. Le groupe avait dîné, peu à peu entouré par les mugissements et les grondements du causse. François gardait la tête
curieusement penchée. Lorsque Pietro avait posé devant lui le tranchoir et la miche de pain à la croûte bistre, il avait rajusté ses lunettes et s'était tourné vers sa voisine.
— Ingrid, mon bras me fait souffrir. Tu veux bien trancher le pain ?
— Ton bras ? Montre-moi.
Retroussant sa manche droite, il avait dévoilé quatre griffures parallèles, brunes, courant de l'épaule jusqu'au coude. Stan ne put s'empêcher d'émettre un sifflement impressionné et moqueur.
— J'ai dû m'accrocher dans un buisson de ronces. Ce matin il n'y avait presque rien.
Ingrid examinait les balafres de près.
— François, tu ne peux pas rester dans cet état. Je vais soigner ça.
Pietro était devenu blême. Il avait prestement tiré les manches de sa chemise pour mieux dissimuler ses bras. Puis il avait marmonné :
— Delphine en chasse. Perbacco … Selena, Selena.
Il avait aussitôt disparu en direction de la cuisine. Après le repas, François était revenu escorté par Ingrid et Sonia, arborant un grand pansement blanc. Il tenait toujours sa tête inclinée sur le côté.
Les récits de Stan sur les magies attachées aux vieilles demeures et ses regards interrogatifs lancés vers les lunettes d'écaille ne le faisaient pas réagir. Il restait étrangement muet. Tôt dans la soirée,
il se saisit d'une boîte d'allumettes et quitta la grande salle. Une ombre traversait le regard d'Ingrid et le pincement de lèvres de Sonia durcissait son visage. Lorsqu'ils quittèrent la grande salle,
les convives découvrirent que chaque appui de fenêtre du hall d'entrée portait une bougie à la flamme tremblotante dans sa coupelle de terre cuite. Chaque seuil de porte était animé d'une lueur ocre
qui palpitait dans la nuit.
La session du lendemain matin se passa sans incident. En haut de l'escalier, l'appui de noyer était inoccupé. Au milieu de ses collègues, François se tenait silencieux, Stan attentif à ses côtés. Au moment
du café, la sonnette tinta. Une visiteuse fut accueillie puis conduite jusqu'aux espaces cachés du château. Une femme âgée, coiffée d'un fichu à motifs mauves, une silhouette ossue, un vaste cabas bosselé,
un visage émacié et intense. On ne la vit plus jusqu'au coucher du soleil. Au dîner, elle était là, à un coin de la table. Une voisine de passage, avait-on dit. Elle se contenta d'une assiette de soupe
et d'un quignon de pain tandis que les convives festoyaient. Elle ne disait mot. Son regard se portait tour à tour sur les objets accrochés aux murs empierrés de la salle à manger, têtes de cerfs
ou de sangliers se défiant par dessus les têtes des convives, armes moyenâgeuses de fer poli, blasons de buis peint, masques de loup exagérément difformes ou étranges coiffures de velours noir et mauve
aux parements crénelés. Puis les yeux gris se fixaient sur le dîneur silencieux aux lunettes cerclées d'écaille. A la nuit tombée, elle saisit son cabas et suivit Pietro jusque dans le hall, au bas
du majestueux escalier. Dans la salle, la veillée s'animait et on l'oublia.
La nuit agitée de Sonia la fit voyager entre les puissants murs ocres des châteaux cathares, plonger le long des troncs de châtaigniers jusqu'au fond de sombres vallons anonymes, puis s'arrêta avec un hoquet
soudain devant l'imposante armoire à glace en merisier. Le réveil de voyage sur la chaise indiquait 3 heures 27. Sonia se leva et but deux gorgées de la bouteille d'eau posée sur la table. Elle se dirigea
vers le couloir. Le Douglas craquait discrètement sous ses pieds nus. Elle s'approcha de la fenêtre qui dominait l'escalier. Le fauve était sorti. Près de l'allège, une odeur féline. L'once aux yeux verts
avait dû marquer son territoire en frottant sa joue contre les montants de noyer. Sonia posa un talon sur l'appui, jambe tendue devant elle, se penchant en avant pour étirer lentement ses muscles ischio-jambiers
de coureuse de demi-fond. L'autre jambe ensuite, tout aussi soigneusement. Puis, les mains posées sur l'appui, elle recula ses pieds près de la rambarde pour étendre méticuleusement les jumeaux et le tendon
d'Achille. L'animal à l'odorat sensible ne manquerait pas de remarquer cette intrusion, à son retour. Il saurait qu'une femme veillait dans le Petit Château de Roquetaillade. Sonia retourna dans sa chambre
au bout du couloir et se recoucha. Qui était la visiteuse au grand cabas ? Et pourquoi lui semblait-il que des grands yeux verts la regardaient fixement ? Sonia replongea dans sa nuit avec un sifflement léger.

Le lendemain avant le petit-déjeuner, Sonia s'était assise derrière le muret du jardin, dans la fraîcheur du matin. Pietro raccompagnait la visiteuse dans le hall d'entrée aux grands carreaux noirs et blancs.
Dépassant du grand cabas, une lame de fer luisait et posait un reflet du soleil sur le visage de Sonia, à travers le feuillage du lilas. Contre la lame, un morceau de tissu crénelé pourpre semblable
aux coiffures de la grande salle. La voisine savait se parer avec prestance pour certaines invitations. Mais le ton sans nuances de sa voix cuivrée n'était pas à la fête.
— Pietro, vous n'êtes pas raisonnable.
Elle tend un bras noueux vers le porche.
— J'ai nettoyé cette demeure de toutes ses influences mauvaises jusqu'au gravier de la cour d'entrée.
Sa main répète le lent geste circulaire du rite purificateur.
— Vous l'avez vu, vous avez touché chaque endroit de votre main, vous y avez posé votre pied nu et vous avez prononcé les trois phrases. Mais tant que l'animal restera sous ce toit, il attirera
l'atmosphère du mal.
— Selena, je ne peux pas. C'est tout ce qui me reste d'elle. Je ne peux pas faire ça. Une partie de moi est partie avec Delphine. Une partie reste dans ce chat.
— Pietro, ce n'est pas un chat. Et c'est une femelle. Une chasseresse. Vous le savez et vous détournez le regard.
Elle ajouta sur un ton plus grave, plus lentement,
— Comme vous faisiez pour l'autre.
— Selena, taisez-vous... Selena, je vous en prie.
Il regardait maintenant de biais la femme aux pouvoirs.
— Je vous ai raconté qu'elle avait perdu sa mère très tôt. Elle en a beaucoup souffert, vous savez. Quand elle est arrivée à Roquetaillade, elle n'était plus qu'une petite chose souffreteuse. Il a fallu
ranimer la flamme de sa vie avec des précautions de folie.
Le regard gris de Selena restait inflexible. La voix de Pietro était devenue hésitante.
— Alors, bien sûr, aujourd'hui, son comportement est … spécial. Mais au fond, elle a peur.
— Peur ? Elle ? De qui ? Pietro, vous dites n'importe quoi !
— Mais si ! Elle a peur d'être abandonnée, de souffrir à nouveau. Alors, elle nous quitte, elle chasse, elle revient. Toujours.
— Pietro, je ne peux rien pour vous. Il y a en vous une part de bien, gardez-la précieusement, cultivez-la. Il y a aussi une part de mal et mes sortilèges ordinaires n'y pourront rien. Vous seul pouvez
la maîtriser.
Les yeux gris se firent moins durs.
— Gardez courage, Pietro.
Et les pas rapides firent sonner le gravier blanc en contrebas du mur du jardin.
Ma patte me fait toujours mal. Je me suis longuement léchée. J'ai pu enlever toutes ces petites graines vertes qui s'étaient accrochées à mes poils. Je m'approche de Pietro. Quand il se tient de cette manière,
la tête un peu baissée, c'est le moment. Je le dirige vers la cuisine. Je lui demande une friandise. Je sais que ça lui fait du bien. Il me parle doucement. Sa voix est plus grave et plus lente que d'habitude.
J'aime bien ces moments.
A la table du petit-déjeuner, François n'allait pas mieux. Son bras restait immobile et semblait attirer sa tête sur le côté, comme il attirait les regards de tous. Après un conciliabule où les garçons
ne furent pas admis, Sonia et Ingrid annoncèrent qu'il était temps de mobiliser les thérapies des plantes et celles de l'esprit. Elles quittèrent la table en escortant leur patient de très près. Elles
occuperaient la grande chambre attenante à la bibliothèque. On était prié de ne pas les déranger. Elles reviendraient à la pause. Ingrid gravissait en tête les marches en calcaire de Castelnau. Elle passa
devant la panthère sans lui accorder un regard. Arrivant sur le palier, François tendit sa main gauche vers la tache de fourrure blanche, sous le cou de l'animal. Avant qu'il ne puisse caresser Delphine,
le bras de Sonia surgit et stoppa son geste. Le pin d'Orégon craqua. Face au regard ambre de Sonia, les grands yeux verts ne cillèrent pas. Les moustaches se redressèrent un instant, puis retombèrent.
Le trio pénétra dans la chambre du bibliothécaire et la haute porte de châtaignier se referma sur eux avec un claquement sourd.
L'homme aux lunettes et à la tête penchée ne me regarde pas. Sa démarche et son odeur sont bizarres. La fièvre. La maladie. Dommage. Je suis sûre qu'il serait affectueux avec moi. Mais la Grande aux yeux verts
trône dans son territoire. Elle ne le permettrait pas.
— Ingrid, je dois vraiment boire toute cette tisane ? C'est vraiment très amer. Et ça sent la moutarde rance.
— François, ne fais pas l'enfant. Les indiens d'Ayacucho l'utilisent depuis toujours. Ça soigne le corps fatigué et l'âme troublée.
— Mais …
— Finis ton bol, mon petit François, et tout ira bien. Sonia, tu devrais essayer, toi aussi. Ça serait excellent pour tes trails de longue distance, ça dissipe la fatigue de la marche.
— Oui Ingrid. Tu sais si ça améliore l'oxygénation pendant la course ?
— Sonia, quand je vais en altitude dans la sierra, j'en prends toujours, c'est très efficace contre le mal des montagnes, le soroche. Tu verras, c'est purement naturel et vraiment génial. François, montre-nous
ton bras maintenant. Là … Si tu te décides à nous dire comment tu t'es fait ça, je peux te soigner.
— Eh bien … J'étais sur le causse … Avec Delphine … Et je jouais avec elle … un peu comme avec la chatte qui vivait à la maison... Quand j'avais dix ans, mes parents partaient souvent en tournée à l'étranger.
Les yeux de François se tournent vers son enfance.
— Elle était très douce avec moi et très cruelle avec les souris. Nous étions toujours ensemble. Elle adorait jouer à la chasse-surprise. Bien sûr, elle rentrait ses griffes au moment du coup de patte
sur mon bras. A la fin, elle s'était battue avec un chien, elle boitait.
Il tend un bras vers le sol.
— Et puis un jour, elle n'a plus été là. Alors avec Delphine, j'ai retrouvé des sensations ...
— François ! Un jeu de chasse-surprise sur le Causse Noir avec Delphine ! Et bien sûr, avec l'excitation, les griffes de la belle ont laissé une toute petite trace sur ta peau. Et tu n'avais pas de désinfectant.
Ingrid saisit le coude de François.
— Donne-moi ce bras, j'ai du vinaigre blanc, de l'extrait de citron vert et du thym. Sonia, s'il te plaît, apporte-moi de l'eau chaude. Je vais frotter, François tu vas avoir mal, tu seras fort et
tu ne diras rien. Ensuite ça va guérir vite.
Ingrid prend une voix de fausset.
— Et Delphine, elle allait comment ? Elle boitait un peu ?
— Heu, oui. Sa patte avant droite. Un coussinet écorché. Elle l'a léché pendant un long moment sur le causse, puis à nouveau en rentrant, en haut de l'escalier. Tu sais, je suis sûr qu'elle n'a pas fait exprès.
J'ai été blessé plusieurs fois dans ma vie, mais jamais délibérément, jamais par méchanceté.
Tout en nettoyant la quadruple griffure, Ingrid arborait un petit sourire ironique. Sonia plissait ses yeux et elle secouait la tête de droite à gauche. Elle échangèrent un bref regard complice. Sous la peau
ferme de ces hommes adultes, le petit garçon n'était vraiment pas très loin. Sonia se leva brusquement et dit de sa voix d'alto :
— On joue avec une belle, on se fait griffer la peau ou l'âme. Ensuite, on cherche le réconfort auprès d'une autre.
Elle lève un peu son menton et reprend :
— Ingrid, c'est ton rôle ce matin. Moi, je rejoins le groupe en bas.

Lorsqu'elle pénétra dans la grande salle, Stan interrompit son exposé sur la créativité et les événements paranormaux. Des regards interrogatifs faisaient cercle autour de Sonia. Elle contracta ses abdominaux
sous son legging couleur taupe, recula ses épaules et secoua sa chevelure châtain, s'assurant que Stan quittait son iPhone et son expression blasée. Un parfum d'agrumes émanait d'elle en vagues vertes
et enveloppait ses voisins les plus proches. Après un silence, elle annonça :
— La situation est sous contrôle.
Elle se cambra un peu plus avant d'ajouter :
— La blessure de François a été désinfectée. Il est en de bonnes mains.
Stan ne put s'empêcher d'afficher un sourire moqueur, qui fut instantanément détecté par l'oratrice.
— Stan ira voir pour nous, à la pause, comment notre patient se rétablit. Pietro, vous êtes là... ne vous inquiétez pas, tout ira bien maintenant. Delphine est sortie. Stan, tu veux bien continuer s'il te plaît,
notre temps est limité.
Elle s'assit dans le fauteuil placé en tête de la grande table, observant les participants et se disant « une troupe de collégiens ».
Elle fut un instant distraite par un souvenir d'enfance. Son père utilisait ces mêmes mots, avec le même regard circulaire, lorsqu'il revenait de mission et posait son uniforme sur le dossier de son fauteuil,
dans la grande salle à manger d'Alger. Il parlait d'abord aux garçons, leur demandait s'ils s'étaient bien comportés au cours des deux semaines précédentes. Sonia attendait, les yeux brillants et le rouge
aux joues, qu'il s'intéresse enfin à elle.
Un chef exigeant et attentif, voilà ce qui manquait trop souvent dans la conduite de ces groupes de travail. Stan, peut-être, s'il quittait sa posture narquoise et se décidait à s'engager... Il lui manquait
l'esprit de corps... Mais il avait pour lui le charisme et le charme du vieux baroudeur... Dans quels pays lointains avait-il acquis cette manière de regarder les gens, prunelles cachées entre ses cils blondis
par le soleil ?
Un parfum poivré agresse mes narines. Cette femme le répand partout dans la maison. Elle tape des pieds. Elle veut enfoncer la pierre dans le sol. Même l'espace derrière le palmier est envahi. Et maintenant,
des effluves de menthe et de thym se glissent sous la porte de la bibliothèque. Une désagréable odeur inconnue s'y ajoute. Elle gagne tout l'étage. C'est trop. Je descends. Je cours vers le haut du jardin,
sous la route. Il y aura des bruits de voitures, mais pas d'autre odeur que celle du châtaignier.
Au moment de la pause, Stan s'éclipsa puis redescendit rapidement.
— Alors ?
— J'ai passé la tête dans la chambre de la bibliothèque.
— Et ?
— François était allongé à plat-ventre sur la table, torse nu.
— Il dormait ?
— Je ne sais pas. Il avait les yeux fermés. Ingrid lui faisait un massage. J'ai refermé la porte sans entrer.
Il se tut et suçota sa vapoteuse argentée, concentré sur l'écran de son iPhone. Le visage de Stan restait impassible, mais une lueur violette clignotait dans ses yeux. Sonia demanda :
— Delphine est rentrée ?
Non, personne ne l'avait vue.
Après le repas, Sonia avait pris possession de l'allège sous les fenêtres à meneaux. Elle était étendue à la place du félin, vêtue d'une combinaison de course noire. De fines rayures blanches couraient
sur le Goretex tout le long de son corps musclé, de l'aisselle jusqu'à la cheville. Depuis le bas de l'escalier, Stan plissait les yeux. Était-elle nue sous son vêtement de course ajusté ? Elle devinait
la question sur le visage de l'homme et s'en délectait. Quelle que soit la réponse, il était la proie, elle la chasseresse qui jouait à l'ignorer, attention concentrée sur l'étirement de ses jambes.
Elle décida de le laisser errer un jour ou deux avant la prochaine escarmouche.
Cette femme aux pieds durs m'agace. Elle sait bien qu'il faut éviter cet endroit. Personne ne s'y risque jamais. Moi, je reste derrière le palmier, surtout les jours d'orage. Elle … Elle cherche
l'affrontement. Elle n'est pas dans sa maison. Pas dans son espace. Pas de notre famille, Pietro, la Grande et moi. Qu'est-ce qui lui prend ? Et ce parfum insupportable ! Elle est sûrement malade,
elle aussi.
Delphine revint dans l'après-midi, boitant de sa patte antérieure droite, queue battant impatiemment l'air, moustaches hérissées comme pour mordre la poussière dans les rayons de lumière. Arrivée en haut
de l'escalier, elle émettait des feulements nerveux en faisant des va-et-vient, agressée par l'odeur de l'intruse qui souillait son territoire. Ni Pietro ni François ne purent l'approcher sans déclencher
des crachements et de menaçantes amorces de coup de griffe. Ils renoncèrent rapidement et Pietro recommanda à tous de se tenir loin du fauve et de son manège. De sa voix la plus tranquille, il assura que
dans ces cas-là, elle ressortait sans tarder. « Avant sus hêêres» elle ne serait plus là. Et elle reviendrait après une nuit sur le causse, aussi douce que d'habitude.

La matinée suivante s'avance paisiblement, égayée par les discussions des moineaux dans le lilas. Soudain, un rugissement de moteur au-delà du jardin, sur la route qui descend au château. Un instant plus tard,
le crissement nerveux de pneus sur le gravier de l'allée s'engouffre dans le château, traverse le hall et gravit le grand escalier de calcaire. Aussitôt, l'once qui sommeillait sur l'allège se lève, lèche
sa patte droite, s'étire brièvement et descend les marches d'un pas souple et ondulant. Arrivé sur les grands carreaux en damier, l'animal rejoint une femme brune en jupe noire qui a surgi sans s'annoncer.
Sa main porte un pansement blanc. Elle domine François et Stan qui conversaient dans les fauteuils de l'entrée. La visiteuse se penche vers le fauve. Un feulement prolongé. Les deux hommes font silence.
L'échancrure du chemisier de soie laisse voir un instant un sein à la peau laiteuse et son minuscule grain de beauté. L'intruse plonge son regard conquérant dans celui de François. Il tend sa main vers la jambe
élancée. On entend un bruit de papier qui se déchire. Elle se redresse sans un mot et se retourne vivement vers le porche. Surpris et muet, François regarde les gouttes de sang qui perlent peu à peu
sur ses phalanges. La visiteuse repart déjà, accompagnée par Delphine, oreilles et moustaches dressées. A ce moment Sonia sort de la grande salle. Les deux femmes se jaugent un instant, alors que Pietro entre.
Au milieu de tout ce monde, il semble ne voir que la brune en jupe noire.
— Ah ! Tu reviens dimanche soir ? Je t'attendrai... Delphine ! Ne pars pas si vite.
Ingrid s'est approchée de François, elle essuie sa main avec un kleenex et lui parle doucement. Sonia est restée debout, droite, une expression dure sur ses lèvres crispées. Ses yeux fixent la femme
et la panthère qui sortent sans un au-revoir. Dans les pupilles de Stan danse la silhouette d'une femme disparue qui avait la même démarche assurée. Il sourit.
Moi, je lèche mes pattes. Je n'ai plus mal. Je sais que la maison est à moi, maintenant. Ils sont tous à moi. Je regarde l'homme malade et la femme au mouchoir. Je vais me frotter contre les jambes de cet homme
qui n'a pas de lunettes. Il a l'air tranquille et affectueux. « Ronrrmmm ... ». Je le veux.
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"Dans les griffes de Delphine"
octobre 2017 --- 2 commentaires
17oct2017 10:07
19may2023 23:07