1. Sous les toits de Paris
La journée a été triste et sombre. Une pluie froide tombe sur le quartier de la Porte Saint-Denis. Les titres des journaux annoncent qu'au Yémen, la guerre s’enlise dans l’horreur,
avec notre complicité. Au New Morning, l’air glacé de décembre s’insinue par le hall d’entrée jusqu’aux abords de la salle de concert. Sur la scène éclairée d’orange et de rouge, les musiciens
du Neuilly Traditional Jazz Octet saluent le public. Il est encore tôt et les spectateurs fuient vers la chaleur d’une brasserie proche ou vers leur morne banlieue.
Barney range côte-à-côte dans l’étui usé son instrument brillant et la vague déception née d’un final plutôt convenu. Le musicien vient d’Afrique de l’Est. Jeune homme frêle aux cheveux
châtains, éternellement vêtu d’un pull noir et d’un pantalon foncé, il est trop timide pour s’approcher d’un micro autrement que caché derrière son saxophone ténor. De son visage pâle, on ne retient
que les lunettes à la monture démodée de plastique noir . Mais lorsqu’il joue, sa sonorité de velours et sa technique impeccable captivent les amateurs de jazz traditionnel.
Parfois, il lui arrive aussi d’enflammer un chorus avec le trompettiste ou le clarinettiste, dans un accès inattendu de violence rythmique et le public soudain se lève. Mais ce soir,
il s’est senti seul et les quelques duos avec le piano sont restés trop sages.
— Señor, bonsoir !
Le gros homme moustachu habillé de façon trop voyante et coiffé d’un panama s’approche de la scène. Il parle avec un fort accent espagnol.
— Disculpe Usted. Yé ne veux pas vous déranger. Mi nombre es Ramón. Yé cherche un saxophonista pour une série de conciertos.
Son extrême gentillesse frappe Barney. L'épaisse moustache noire s'agite. Monsieur Ramón parle d’une tournée de concerts en Espagne, puis au Portugal, à Funchal et à Ponta Delgada. Sa voix
s’enflamme sur l’Amérique du Sud, un orchestre mêlant les racines africaines et le free jazz, des musiciens venus d’ailleurs et traçant de nouvelles routes. Il veut Barney, dès la fin du mois.
Non, le répertoire n’est pas arrêté, on verra avec les autres. Il manque une chanteuse, une Kényane à la voix d’alto qui ne se laisse pas convaincre.
— Yé vous assure, cé séra el succès.
2. Barnaby

Barnaby Thompson a grandi au Congo, souvent seul, confié à des nounous africaines affectueuses. Sa mère chanteuse de jazz était fréquemment partie en tournée. Lorsqu’elle revenait à la maison, le
garçon très secret s’épanouissait en quelques jours, comme un cactus de noël qu’on arrose après une longue absence. Le petit Barney développait une sensibilité intense et musicale. On l’avait
placé tout enfant devant un piano. Son père, impresario de métier, ne transigeait pas sur les questions de solfège ou d’interprétation. Il attendait le meilleur. Lorsque venait le jour du
récital hebdomadaire en famille à Goma, une nuance oubliée ou un tempo approximatif attiraient immédiatement une remarque sans appel :
— Barnaby, mon ami, reprenez-vous !
Dans sa solitude, Barney rêvait souvent, assis au piano. Il devenait en quelques jours un concertiste célèbre. Les journaux parlaient de lui en première page, à l’autre bout du continent,
et sa mère abandonnait aussitôt sa tournée pour revenir lui préparer son goûter et lui chanter sa bluette favorite. Alors, le garçon trop maigre se remettait à jouer avec une ardeur
renouvelée.

Barnaby était arrivé à Paris un matin de février. Le quartier de Gare de Lyon était lugubre et inhospitalier, mais le jeune homme n’avait pas vu le concerto de gris sales et
dissonants de la ville, les mendiants, le désordre quotidien et vaguement misérable des rues avoisinantes. La sensation de la poignée de son étui de saxophone dans sa main gauche et le
son de ses chaussures sur le goudron l’enivraient. Il arrivait en conquérant. Après des mois interminables d’économies pour acheter le billet d’avion, il répondait enfin à l’invitation
de ce groupe de jazzmen en tournée africaine. Le festival international de musique et de danse de Goma, le Festival Amani, avait été décisif. Cette jam-session à laquelle il s’était
joint après le spectacle avait été enthousiasmante. Les messieurs venus de Paris avaient été amicaux, élogieux sur son jeu, son improvisation. Leur chef, le pianiste, avait été
catégorique :
— Tu dois venir jouer avec nous, à Paris.
Eh bien, voilà, il était à Paris. Il allait voir le groupe aujourd’hui, demain au plus tard, et il deviendrait leur saxophoniste vedette.
Quelques jours plus tard, Barnaby rencontrait Zoltán, un jeune musicien aux joues creuses et au nez aquilin, tout aussi désargenté que lui. Les deux conquistadores partageraient
dorénavant une petite chambre mansardée au 6ème étage d’un immeuble sans grâce, surplombant les voies de la Gare du Nord. Zoltán était également saxophoniste. Il venait de Budapest et
marchait lui aussi vers le succès, la renommée, New York sans doute. Il avait été captivé par les discours enflammés de Barnaby sur la parenté du jazz et des musiques traditionnelles
africaines, sur les hybridations qu’il faudrait absolument créer en concert. Il s’était lui-même nourri de jazz, de musique classique et d’airs traditionnels hongrois.
— Igen ! Oui ! , ils étaient frères dans cette recherche.
Zoltán avait exigé que Barnaby lui jouât sur le champ quelques-uns de ces airs métissés. Les deux amis n’avaient cessé que lorsque les coups des voisins sur les cloisons furent
devenus insupportables.
Barnaby Thompson, collaborateur occasionnel d’un groupe de jazz, avait plaidé :
— Deux saxophones ténor. Un hommage à Bela Bartok, pionnier de l’ethnomusicologie ! Un concert révolutionnaire de Jazz-Csárdás ! Personne n’a encore fait ça à Paris !
Mais la proposition des deux garçons n’avait pas paru adaptée au public parisien du samedi soir.
— Ce que les clients attendent, Barnaby, c’est la samba brésilienne, c’est la salsa cubaine ! Même tes rythmes africains, tes trucs ternaires, ça ne plaît pas vraiment !
— Mais pourtant, Monsieur …
— Fais plus simple, plus swing ! Bon sang, avec le jeu que tu as, c’est pourtant facile ! Crois-moi, mon garçon !
Au soupir navré qui ponctuait cette phrase, Barnaby ne répondait pas. Il hochait la tête en contenant la boule de rage qui gonflait au milieu de son estomac. Les jointures
de ses doigts blanchissaient sur la poignée de l’étui de son saxophone.
Les garçons étaient repartis vers la Gare du Nord, échangeant des regards sombres. Les mots de réconfort et le pâle sourire que Barnaby adressait à Zoltán n’avaient pas suffi.
Alors il avait continué à parler. Ils allaient renouveler le jazz instrumental, le régénérer avec des apports d’Europe de l’Est et même d’Inde. Un jour, il y aurait même avec eux
une chanteuse capable de transmettre dans un groupe de jazz des mélodies arrivées de Mongolie ou de Chine. Un jour …
Barnaby était maintenant à Paris depuis trois mois et jouait plus régulièrement avec le groupe.
Il jouait aussi le samedi, dans des clubs de jazz où les cachets permettaient
juste de finir le mois. Il fallait compter avec Zoltán qui ne pouvait payer sa part du loyer – ni sa nourriture. Le jeune homme aux joues creuses
tomba malade et Barnaby s’affaira à appeler un médecin, acheter et administrer les médicaments à son ami. Cela ne l’empêchait pas de préparer avec ardeur un concert spécial au
New Morning où peut-être … Si Zoltán se rétablissait à temps, il était même possible qu’ils puissent se joindre à une ou deux jam-sessions.
Barnaby ne vivait que pour sa musique, celle qu’il lui fallait jouer pour vivre et pour devenir célèbre.
Il mûrissait la révolution afro-jazz qu’il allait jeter à la face du monde. Les musiciens ne pourraient plus jouer comme auparavant. Les critiques de jazz ne pourraient plus
écrire leurs chroniques habituelles.
Un samedi soir de mars, au New Morning, rien ne se passa comme prévu.
Le leader du groupe était inexplicablement absent, son téléphone ne répondait pas. Personne ne l’avait vu de la journée. Les musiciens se regardaient.
— Il faut trouver un pianiste d’urgence ! Qui connaît un pianiste de jazz décent ?
Le barman haussa les épaules. Il connaissait tout le petit monde du jazz à Paris, mais ses tuyaux étaient souvent pourris.
— Il y a bien ce nouveau, toujours en costume argenté, qui fait le siège ici toutes les fins de semaine.
Il ajouta d'un ton blasé :
— Il n’y a qu’à attendre, il arrive à cette heure-ci d’habitude.
Dimitri entra avec un sourire conquérant, grand, blond, du feu dans le regard. Il s’assit au piano et plaqua un accord fortissimo. La rencontre avec Barnaby fut celle de
deux exaltés et tourna à la confrontation dès les premières mesures de la répétition. Puis ils se reconnurent au fil des standards du répertoire, et commencèrent à s’apprivoiser.
Après la pause, juste avant le début du spectacle, Dimitri dit abruptement :
— Barnaby ! Tu ne peux pas jouer avec ce nom. À partir de maintenant, tu t’appelleras Barney.
Ils se regardèrent longuement et entrèrent ensemble sur scène.
Le lendemain, Zoltán se réveilla tard. Le succès de la veille, Barnaby et Dimitri, les rappels, les ovations lui revenaient à l’esprit et lui donnaient un léger vertige. Son regard
parcourut la totalité de la chambre, incertain de ce qu’il croyait voir. Les vêtements de son ami, ses chaussures, son saxophone, tout avait disparu. Barnaby était parti et ne devait
plus jamais donner signe de vie au musicien aux joues creuses et au nez aquilin.
3. Départ

Monsieur Ramón lisse sa moustache avant de saluer son interlocuteur avec effusion.
— Yé suis sûr, ça va être génial. Hasta pronto, Señor. Mucho gusto. Muy amable.
Puis il se recoiffe de son panama et disparaît aussi soudainement qu’il est arrivé. Barney reste songeur et s’attarde au
New Morning. L’étui du saxophone est encore ouvert. La main du musicien caresse doucement le corps argenté de l’instrument.
Est-ce à nouveau un signe du destin, après cette soirée pluvieuse et déprimante ? Un tournant comme il y a quatre ans, lors de l’irruption de Dimitri pour remplacer
le pianiste absent ?
Ces années avec le groupe de Dimitri ont été les plus exaltantes de la vie de Barney. Et il y eut Pauline.
Musiques traditionnelles africaines et free jazz ? Une chanteuse kényane ?
Barney replace soigneusement le tissu de fine laine beige sur le métal brillant. Il referme l’étui d’un coup sec qui résonne sur la scène désertée. Le Neuilly Traditional Jazz
Octet assure une subsistance hebdomadaire, mais il n’y passera pas sa vie.
Il faut saisir la chance quand elle passe.
Dans la rue Saint-Denis, la pluie trempe ses chaussures de scène. Il allonge le pas.
4. Magnétisme

Barney était devenu le saxophoniste vedette du groupe afro-jazz que Dimitri avait créé avec ses copains. Les répétitions et les tournées en province se succédaient. L’exploration
d’harmonies et de rythmes nouveaux ou au contraire très anciens progressait. Parfois le public suivait, parfois non, selon le jour et l’endroit du concert. Une fois, Barney avait
aperçu cette jolie jeune femme brune aux épaules étroites venue à l’improviste au début d’une répétition. Dimitri avait
immédiatement fait retraite à la régie sonore. Les autres musiciens avaient au contraire tourné leur visage et leur jeu vers la nouvelle venue. Que venait-elle faire ici ?
— L’ex de Dimitri. Une flûtiste géniale, lui avaient dit les collègues à la pause.
— Un style très classique, avait ajouté l’un d’eux, avec un peu de regret dans la voix.
Barney ne sut dire si l’appréciation visait la musicienne ou sa musique. Il n’osait la regarder qu’à la dérobée, caché par son saxophone tenu haut devant lui. Sans son instrument,
il se sentait nu et vulnérable devant elle. Ridicule ! Et il détournait les yeux, se concentrait sur la musique.
Pauline était venue à une répétition du groupe sur une impulsion, sans raison précise, après des mois et des mois d’absence. Elle se remémorait avec un certain plaisir les premiers
jours dans le groupe, à Orléans. Avec sa flûte magique, elle avait joué avec leurs regards et leurs visages égarés, elle les avait soumis à son pouvoir trouble. Elle ne doutait
pas qu’elle pourrait à nouveau appeler cette force et vaincre ce Dimitri qui se cachait, ces musiciens qui s’avançaient sur le devant de la scène. Il y avait un nouveau. Un
saxophoniste un peu trop mince, vêtu de noir. Il n’avait pas bougé, mais on aurait dit qu’il se cachait, lui aussi. Il jouait avec un son soigné et des nuances modérées, un phrasé
très maîtrisé, certainement trop classique pour le groupe. Il ne laissait pas son corps suivre la musique, ou alors, c’était imperceptible depuis la salle. Elle se dit, troublée,
que la même critique aurait pu lui être faite avec sa flûte traversière. Il avait un jeu impeccable qui devenait émouvant de justesse et de sensibilité dans les passages piano.
Qui était-il donc ?

Elle était revenue, de temps en temps. Barney s’était surpris, avant une répétition, à se demander si elle serait là. Pourquoi diable se posait-il cette question ? Plus tard,
lorsqu’elle était entrée dans la salle, alors qu’il jouait déjà, il s’était senti à la fois rassuré et gêné. Cela avait affecté la manière dont il avait terminé son solo. Il se
demandait si elle faisait le même effet aux autres membres du groupe. Il était presque sûr d’entendre un changement dans Saint-James Infirmary, le standard de jazz qu’ils
interprétaient à l’instant. Plus de retenue, plus de sens dans leur musique ?
— Des nuances mieux respectées ! aurait dit son père.
Sa mère aurait simplement souri affectueusement avant d’offrir la chaleur de sa voix d’alto dans le chorus. Barney ne permettait jamais à ses souvenirs d’enfant ou de jeune homme
d’occuper son esprit. Il n’évoquait jamais son passé, le pays où il avait grandi, les amis qu’il avait eus. Ses parents n’étaient pas souvent présents à son esprit. Mais ce soir …
Où étaient-ils l’un et l’autre ? Pouvaient-ils l’entendre ? Barney mettait toute cette émotion qui l’envahissait soudain dans l’accompagnement que son saxophone envoyait vers
une voix aimée qui n’était plus là. Il était à nouveau Barnaby et les yeux de sa mère le regardaient avec infiniment de tendresse, juste en face de lui.
À la fin du morceau, il y eut un grand silence. Personne ne voulait parler le premier. Ce ne fut que lorsque le batteur posa très doucement ses baguettes sur la caisse claire
que tous bougèrent à nouveau. On passa au morceau suivant et Barney s’efforça par la suite d’éviter ces pensées déplacées. L’intruse les perturbait-elle à ce point ?
5. La magicienne

Pauline avait manifesté dès son plus jeune âge un caractère affirmé. Elle regardait les adultes avec attention de ses yeux grands ouverts avant de répondre à leurs
sourires ou leurs caresses. Son frère Pierre, de dix ans plus âgé qu’elle, était son protecteur, son interprète, son complice. La petite fille brune était souvent juchée sur
les épaules ou enfouie dans le cou du préadolescent trop grand pour son âge. Dans cette posture, elle décochait des questions chaque jour plus difficiles à son entourage :
— Pourquoi est-ce que je suis née ?
— Pourquoi c’est toi, ma maman ?
— Pourquoi papa est ton mari ?
— Pourquoi on est obligé de mourir ?
La petite inquisitrice ne se contentait pas d’une réponse de facilité comme
— Parce que j’étais enceinte de toi.
La réplique venait aussitôt :
— Oui, mais ça, tu me l’as déjà dit, Maman ! Pourquoi c’est toi ?
Elle ponctuait alors le silence embarrassé qui s’ensuivait par une conclusion sans appel :
— En fait, j’aurais aimé avoir aucune autre maman.

À la sortie d’un hiver venté, Pierre fut souvent malade. Pauline se découvrit des talents de magicienne-guérisseuse. Elle apportait au chevet de l’adolescent fiévreux des
remèdes « atomiques » confectionnés avec de l’herbe, des pétales de pâquerettes et divers petits insectes morts de différentes couleurs. Elle disposait le tout sur la table de
nuit en chantonnant ou, lorsque les parents n’étaient pas là, sur l’oreiller, « pour avoir plus de force ». L’été venu, ce furent des vacances à la plage, inexplicablement
écourtées. Pauline n’en gardait qu’un souvenir embrumé. Les parents avaient souvent refusé la permission de sortir. L’humeur des vacances avait été plutôt sombre. Avait-il fait
trop mauvais pour passer les après-midi sur le sable avec Pierre ? À l’automne, brusquement, Pierre ne fut plus là.

Pauline avait demandé cent fois. Maman avait répondu avec une drôle de voix que Pierre n’était pas rentré de la plage. Puis Maman avait pleuré et était allée dans sa chambre. Les
tentatives de Pauline auprès de Papa n’avaient pas donné plus de
résultat. Pierre n’était pas rentré et Pauline se sentait perdue. Où étaient ses bras, son sourire, son réconfort dans les petits moments du soir, après l’école ? Les grognements
taquins de sa voix d’adolescent qui coassait comme un gros crapaud familier, le goût de ses cheveux suçotés à la dérobée, la chaleur et l’odeur de sa peau
lui manquaient terriblement. Les câlins de Maman ou de Papa étaient bien plus nombreux ces jours-ci. Pourtant, l’envie de ces petites familiarités partagées depuis toujours
revenait chaque soir. C’était comme la douleur d’une petite brûlure à l’intérieur du bras qui ne guérirait pas.

Pierre avait été absent deux jours, trois jours, une semaine maintenant. Pauline avait investi la chambre de son frère et y passait désormais de longs moments de rêverie. Elle
se blottissait sur son lit, dans le creux entre l’oreiller et le vieux pull gris-bleu qu’il mettait l’hiver pour aller au tennis. Pierre s’était transformé en goéland, il
habitait dans les îles et mangeait des poissons toute la journée. Beurk ! Non, Pierre était un dauphin et s’entraînait à faire des acrobaties pour devenir vedette au Marineland.
Ou alors, l’esprit de Pierre était entré dans sa tête à elle, Pauline. C’est elle qui devait apprendre les leçons de géographie, prendre le gros cartable et aller au collège à
sa place.

La petite fille avait grandi, seule entre Maman et Papa. Elle s’était tournée vers ses camarades d’école mais avait gardé un goût pour les moments de solitude, les
rêveries. Sa curiosité et sa sensibilité la firent se tourner vers la musique. La flûte à bec était un instrument facile à emporter partout, dans un cartable, en promenade
avec les parents ou seule dans la chambre de Pierre. Mélancolique ou joyeuse, elle pouvait jouer sans susciter de questions. Le professeur de musique l’incita
à se tourner vers la flûte traversière. Avec cet instrument, Pauline devenait la magicienne qui commandait aux goélands et parlait aux dauphins. Elle pourrait
paralyser les professeurs pendant toute une semaine avant les examens et séduire les princes jusqu’en Afghanistan (Où exactement était l’Afghanistan ?)

L’absence de Pierre restait douloureuse et impossible à évoquer avec les parents. Les circonstances de sa disparition avaient été effacées avec le temps. Ne subsistaient dans
sa mémoire que la plage ensoleillée, puis la rentrée en dernière année d’école maternelle, sans Pierre. La pré-adolescente s’était persuadée que le grand frère était allé
nager très loin dans l’océan et n’en était jamais revenu. C’est du moins ce que sa flûte contait, dans la chambre devenue salle de concert pour princes afghans et
oiseaux marins. Avec les années de collège, les amitiés et quelques voyages loin de Bourges, la sensibilité de la jeune fille s’épanouissait et s’ouvrait à d’autres domaines.
Elle avait toujours été une bonne lectrice et au fil des années, Boris Vian, Albert Camus ou Jean-Paul Sartre l’entraînèrent parfois éveillée jusqu’au petit matin. Elle
découvrit la musique pop, puis le jazz et exerçait parfois sa flûte ou sa voix. Dès la fin
du lycée, elle devint une blonde décidée qui savait remettre les importuns à leur place d’un mot et d’un regard dur. Elle cultivait aussi des relations longues et fortes
avec les amis qu’elle s’était choisis. Elle avait la réputation d’un caractère entier, parfois explosif, et pouvait également s’attacher des affections irraisonnées.
— Une jeune femme difficile, disaient ses adversaires et ses amis avec un peu de regret dans la voix.

Pauline rencontra Dimitri au Printemps de Bourges et ce fut un éblouissement réciproque. Elle était curieuse, sensible, passionnée et il était un grand musicien blond qui
avait déjà créé son groupe d’afro-jazz. Les musiques de l’Afrique d’Est avaient fait le succès du groupe à Bourges. Il préparait une tournée en province.
Elle, avec son regard un peu perdu, faussement myope, et ses longs cheveux, séduisait beaucoup. Lorsque les membres du groupe découvrirent après quelques jours un étui de
flûte traversière dans son sac, elle fut invitée à participer une répétition. Elle lança ses sortilèges les plus troubles et les plus étincelants vers les musiciens et vers
Dimitri, dont le visage se mêlait à celui de Pierre dans la lumière aveuglante d’un spot. Elle fit voler les goélands au dessus de la grande houle et à travers
Les jardins andalous que piétinaient alertes
Tous les chevaux d’Afghanistan,
comme l’écrit le poète.

La flûtiste ne s’accordait pas avec le style du groupe et l’essai resta sans lendemain, mais la magicienne blonde les ensorcela tous. Elle était maintenant la muse du
groupe. Sa relation avec Dimitri fut immédiatement incandescente. Elle goûta sa peau, au grain plus ferme et à la saveur plus poivrée que celle de Pierre. Il lui semblait
pénétrer dans des mondes étranges emplis de vertige.
Pauline suivit dès lors le groupe dans ses concerts aussi souvent que possible. Finis, oubliés les cours d’aquarelle ou le tennis avec ses amies. Elle apprit
à devenir un oiseau de nuit. Bientôt, elle quitta son emploi de bibliothécaire et son studio pour vivre avec Dimitri, à Orléans ou en tournée pendant la saison musicale.
Quelques mois plus tard, elle était enceinte et toutes les questions qu’elle se posait sur le sens de sa vie furent reléguées très loin. Elle aimait Dimitri. Il l’aimait.
Elle allait avoir un enfant de lui. Le reste pouvait être oublié. Si c’était une fille, elle s’appellerait Ella.
6. Blues

Pauline était redevenue brune et sa vie était source de questions. Sa vie avec Dimitri en particulier. Ou alors à côté de Dimitri. Bien sûr il y avait Ella. Elle débordait
d’affection et de curiosité, elle la comblait de bonheur. Mais quand même, sa vie de femme mariée …
OK, elle avait bien fait de ne pas rester célibataire. C’est sûr, sa petite vie très organisée de bibliothécaire à la médiathèque de Bourges, son studio dans un quartier
tranquille, juste derrière la cathédrale, à deux pas des boutiques de la Rue Moyenne, le jogging du samedi avec Marlène au Marais des Prébendes, l’atelier d’aquarelle le
lundi soir, les cours de tennis avec Cécile et Marlène, tout ça était très chouette. Pas d’engagement, pas de prise de risque, la liberté. Mais pas le bonheur fou non plus !
Le printemps de Bourges, Dimitri … Elle s’était jetée dans la vie amoureuse et ne le regrettait pas. Tant pis pour son Plan Epargne Logement ! Hum ! Sans regret ? C’était
vite dit, à la réflexion. Le beau Dimitri, grand et blond, le flamboyant découvreur de musiques nouvelles pour le jazz dans le folklore africain international, le
compositeur-orchestrateur révolutionnaire et top-performer sur scène, le séducteur. Dans la réalité quotidienne, il lui faisait vivre une drôle de vie de couple. Ella
demandait souvent, le soir,
— Pourquoi Papa il est pas là ?
Oui, pourquoi ? Et d’ailleurs, quand il était à la maison, qu’est-ce qu’il lui apportait ? La complicité, les gestes tendres, l’écoute, le regard chaud sur elle ? Tout ça
n’était plus vraiment là. Le plaisir, oui … Mais pouvait-elle vivre en se résignant à une relation tiédasse ? Une vie en demi-teinte ? Non, elle attendait autre chose !

Bonheur et malheur … De toutes les langues d’Europe, seul le français montrait la fatale liaison de ces états de l’âme avec le temps qui passe, avec la fugacité des heures.
Parfois, les mots étaient trop lourds. Pauline sortait la longue flûte de son étui pour lui confier ses tourments. Son souffle magique lui montrerait peut-être un chemin.
Avec les notes apparaissaient dans la lumière dorée du soir les reflets de mèches de cheveux châtains, les contours incertains d’un visage d’homme. Mais la vision se
brouillait et la teinte de la chevelure s’obscurcissait à mesure que venait le crépuscule.
L’amertume montait peu à peu. Quand elle était avec Ella, la joie de vivre et d’aimer de la petite fille balayait tout cela en quelques instants
et elle n’y pensait plus. Mais le soir, après avoir couché Ella, elle était possédée par de noirs sentiments. La détermination et la colère enflaient en elle. Allait-elle
un jour exploser et tout briser de sa vie avec Dimitri ?
7. La rencontre

Barney presse le pas sous la pluie qui redouble. La rue Saint-Denis n'en finit pas. Lorsqu'il atteint enfin la station Strasbourg-Saint-Denis, il est trempé. Ticket. Tourniquet.
Escalator qui descend en cahotant. Quai lugubre. Le concert de ce soir a laissé dans sa bouche un goût amer. Il manquait le swing, le feu, un peu de folie. Le métro arrive.
Il s'assied à la première place libre. Ses chaussures s’égouttent lentement sur le plancher, sous son siège. Son pantalon colle à ses jambes, mais son saxophone est au sec
sur ses genoux, protégé par la laine d’alpaga et la mallette sombre.
La venue de Monsieur Ramón était-elle inscrite dans les astres ? Comme il y a trois ans la rencontre avec Pauline ?
Il y a trois ans... Avec le succès, le groupe de Dimitri avait rejoint la région parisienne. Pauline apparaissait de temps à autre, dans cette salle de musique de
banlieue où le groupe se retrouvait le jeudi soir. C’était alors pour Barney et pour l’ex de Dimitri, la brune aux épaules étroites, un jeu de cache-cache.
Des regards qui se cherchent et se dérobent l’un à l’autre.
Trouble irrésistible.
Faim et peur de l’autre.
Peur de soi-même.
Lutte incertaine.
Cette force avait fait irruption entre eux deux. L’un et l’autre la contenaient jusqu’au bout de la répétition et chacun s’en allait de son côté.
Par la suite, Pauline était revenue, régulièrement en retard. Elle partait toujours dès la fin du dernier morceau, après un rapide salut. Sans doute à cause de Dimitri.
À la pause, on échangeait quelques mots anodins. Chacun surveillait l’expression de son visage au milieu du groupe, par peur de se trahir. Pauline se posait mille questions.
Pourquoi était-elle attirée ?
Elle avait cédé une fois à une impulsion de ce genre. Elle avait bien vu où cela avait mené. Dimitri, Ella …
Fallait-il s’enfuir loin et se sauver, au sens propre ? S'épargner le bonheur et le malheur qui viendraient peut-être ensemble ?
— Fallait-il vivre au contraire, aimer et souffrir ?
— Et cette attraction inouïe !
Deux aimants qui se collent l’un à l’autre, sans laisser un souffle d’air entre eux deux. Barney, lui, était trop troublé pour penser. Il se déplaçait dans un vertige
cotonneux où les voix assourdies de ses collègues proféraient des phrases inintelligibles, où seuls les yeux de Pauline apparaissaient nettement.
Puis lors d’une pause, leurs bras se touchèrent un instant. Le contact dura une seconde de trop, juste assez pour que la peau de chacun perçoive la chaleur de l’autre,
à travers le tissu de leurs vêtements. Leurs regards se rejoignirent et se dirent qui ils étaient.
8. Envol

Dans le petit jour du mois de mai suivant, les lumières pâlissantes de Funchal disparaissent lentement derrière le hublot. Pauline sanglote, attachée sur son siège.
À côté d’elle, Barney est immobile. Son visage est figé, incapable de bouger pour un signe de réconfort.
S’il avait son saxophone...
Il pourrait aller la chercher très loin dans son chagrin obscur. Ses lèvres trouveraient les sonorités douces pour la consoler, la ramener vers la vie.
Mais que cette femme est difficile à aimer !
L’avion grimpe vers l’ouest, vers l’Amérique. Tout-à-l’heure à l’aéroport, Pauline a essayé de parler à sa fille, restée à Paris avec son père. Dimitri a brutalement
raccroché avec un rire mauvais.
Dans la rangée de sièges à l’arrière, les autres musiciens plaisantent bruyamment. Ramón, coincé dans un siège trop étroit pour sa corpulence, reste silencieux. Il
torture sa moustache. La belle alto Kikuyu, après avoir téléphoné pendant des heures à Nairobi, s’est finalement envolée vers l’Angleterre. Sa voix ample a décoché
une dernière flèche acide :
— À Londres, au moins, les gens parlent anglais. Ils commencent leur journée avec un breakfast et savent ce qu’est un scone !
La tournée est pourtant un succès. Barney joue de plus en plus souvent à la manière d’un volcan. Il met le public en transe. Et Ramón a dans sa poche des contrats
pour Caracas, Quito, Santiago.
— Ojala ! On verra bien.
9. Colombia es Pasión

Décembre, c’est l’été qui commence à Cartagena. Il fait déjà trop chaud. Ramón Gutiérrez transpire. Il change la position de ses jambes, relève le panama en haut de
son front. L’orchestre remplit régulièrement les salles de concert dans les clubs chics. Mais ce soir, une menace indéfinissable rode dans cette session moite et
bruyante. Le jeu de Barney change. Il est plus heurté. Lorsqu’il attaque le solo, le visage de Pauline lui apparaît, inaccessible, juste devant son saxophone. Alors
son phrasé velouté à la Paul Desmond laisse la place à un accès de rage. Dans les hurlements et sous les regards enfiévrés, il mord le bec de l’instrument et le fait
coasser comme une lame d’acier qui attaque un morceau de métal. Le public se lève. Le visage immense de Pauline reste là, fermé, et ses yeux ne regardent que le vide.
Le set se termine dans la cohue et le bar est pris d’assaut par les gringos assoiffés.
Ramón est avachi sur son siège. Il triture sa moustache. Il a déployé toute sa persuasion de latino, mais il a échoué. La jeune chanteuse colombienne rencontrée lors
du second concert à Cartagena n’est pas restée. Elle a exacerbé la rivalité entre Joaõ, le trompettiste solo, et Barney. Il y a eu des éclats de colère entre les
deux hommes jusque sur scène, au Cafe Havana.
— Non, décidément, il faut vite trouver une chanteuse. Et cet équilibrage des voies qui dure …
— Mais qu’attend donc Pauline, micro numéro 3 à la main, pour monter ce son avant le set suivant ?
— Et ce Joaõ qui joue « That’s my desire » pianissimo, face à elle, comme pour une déclaration intime ?

Soudain, Pauline se met à chanter. Les gringos hâbleurs se taisent, les serveurs s’immobilisent. Le barman cesse de secouer son shaker. Tout le club retient ses gestes
et ses rires pour écouter le duo.
To spend one night with you in our old rendezvous,
And reminisce with you that's my desire.
To meet where gypsies play, down in that dim cafe,
And dance 'till break of day that's my desire.…
Au refrain, le piano et la clarinette entrent à pas de loup, soucieux de ne pas troubler la magie qui s’est installée. Puis les maracas se réveillent et enfin Barney
déroule les volutes du registre haut de son saxophone ténor. À la fin du morceau, pendant le silence suspendu, Pauline s’enfuit derrière la scène. Après
un soupir, le club explose en applaudissements. Ramón est debout, il a quitté son panama et redressé sa moustache. Il paraît soudain rajeuni.
10. Colombia es Música

Dans les semaines qui suivent, Pauline explore peu à peu le répertoire du groupe. Elle devient très lentement, comme à regret, la chanteuse que Ramón attendait depuis
plus d’un an. La jeune provinciale classique s’efface derrière une interprète de free jazz. Elle abandonne son anglais maladroit pour chanter en espagnol ou parfois
dans son français natal. Le public est conquis. Les musiciens jouent pour elle, chacun rivalise de virtuosité ou d’invention. Le piano lance ses paillettes sur elle.
La trompette de Joaõ se fait cajoleuse. Le saxophone insuffle la note sensible dans le corps de la chanteuse. C’est le seul moment où Barney a le sentiment
d’approcher vraiment l’âme de la femme qu’il aime.
Janvier est venu. La chaleur de l’été tombe sur la ville. Soir après soir, la voix de Pauline est plus profonde, son interprétation plus libre et plus sensuelle dans
la touffeur de Cartagena. La chanteuse a son idée pour renouveler le répertoire du groupe.
— Il nous faut davantage de morceaux vocaux ! Davantage d’improvisation. Une séquence de rap !
Ramón tire sur sa moustache et rabaisse son panama.
— Du rap !
La voix feutrée de Barney proteste.
— Pauline, tu mélanges tout ! Nous sommes un groupe de jazz !
La volonté et l’ascendant de Pauline sur le groupe sont les plus forts. Certains standards de jazz sont de plus en plus rarement joués. Des mélodies et des rythmes créoles
viennent bousculer les habitudes des musiciens et déchaînent l’enthousiasme du public local.
— Commercial ! décrète Barney d’un air sombre.
De mauvais souvenirs du New Morning lui reviennent. Mais il oublie ses préjugés quand Pauline entre en scène et son saxophone célèbre
la séductrice qui s’épanouit.
11. Joselito

Fin janvier, le groupe rejoint Baranquilla. Joselito, un grand métis tout en muscles, est recruté à la percussion. Il arrive avec tous ses instruments traditionnels,
ses gris-gris et son « cajón peruano », la caisse en bois sur laquelle le batteur s’assied pour battre le tempo.
Pauline chante et danse comme jamais. Elle devient la vedette du groupe, celle pour qui hommes et femmes remplissent les clubs. Le piano, la trompette et le saxophone
jouent pour elle le désir, la tendresse, mais aussi la jalousie, la rage, la violence. Dans le jeu de Barney, les pianissimo deviennent rares et douloureux. Les
rythmes heurtés se multiplient, sans cesse plus élaborés et plus riches. Les dissonances s’affichent sans pudeur face à une trompette qui clame sa volonté de pouvoir
et sa puissance. Dans la voix de Pauline, les graves sont encore plus chauds, avec un vibrato plus ample, un timbre plus sombre. Parfois, en dansant sur scène, elle
pense à Ella, seule avec Dimitri, et son visage se durcit. Vers la fin des sets, l’amertume monte dans sa gorge. Alors Barney se réfugie dans des dissonances en 7ème
ou s’évade dans des digressions solitaires et coléreuses. Le final est trop souvent intense et noir. Barney cherche le regard de
Pauline. Elle ne le regarde pas, elle chante pour elle-même. Dans la journée, leurs disputes sont violentes.
Au cœur de l’été, la répétition est plus orageuse que les précédentes. Barney, Joaõ et Joselito se battent pour avoir le meilleur rôle dans les morceaux. Pauline
repousse soudain le micro et annonce :
— J’en ai assez ! Je pars ce soir pour Puerto Bolivar.
Joaõ et Joselito s’étranglent.
— Quoi ? Et le prochain concert, tu y penses ?
— Je reviendrai dans quelques jours.
Barney a vivement tourné son visage vers la fenêtre. Au-delà, l’horizon s’est mis à danser follement pendant un instant. Au bout de son bras, le saxophone tremble.

Le concert du lendemain prend un goût âcre et un parfum de soufre. Joselito a endossé un costume de sorcier. Le percussionniste délaisse le cajón et bat alternativement
le grand batajone africain et la tinya de mate quechua. Des rythmes lancinants et puissants traversent les murs du Chiringuito Beach Club et emplissent la nuit jusqu’à
la mer. Le piano n’est plus que graves ténébreux et lourds accords. La trompette de Joaõ prend des airs guerriers dans toute sa tessiture, jusqu’au plus aigu qui jaillit
vers le rivage. Barney s’enfuit.
Barney descend les quelques marches jusque sur la plage et joue dans l’eau, avec des vagues qui viennent mourir sur ses genoux. Les
volutes harmonieuses ont disparu de son jeu. Son instrument hurle vers le large au milieu du lourd battement de Joselito. Il appelle par delà les mers les aboiements
rauques du saxophone de Jan Garbarek, les feulements rageurs de celui de Nelly Pouget et tous les cris des fous de Bassan affamés :
— Pauline, Pauline !
12. Lima, Ciudad Jardín

Pauline revient au bout de trois jours, sans dire un mot. Tous foncent vers l’aéroport et le contrat suivant, au Lido de Lima, pressés par un Ramón Gutiérrez au teint gris
d’angoisse.
L’explosion du groupe sera-t-elle évitée ?
À l’arrivée à Lima, l’atmosphère est toute différente. C’est l’été tropical radieux, avec la lumière et la fraîcheur de l’Océan Pacifique. La ville a embelli. Les
innombrables tas d’ordures pestilentiels qui parsemaient les rues ont été évacués. Les galinazos, ces petits vautours noirs et blancs qui planent au-dessus des immeubles,
sont moins nombreux. Les égouts éventrés ont été réparés et les trottoirs nettoyés. Beaucoup de murs ont été repeints en blanc. Bien sûr, les bidonvilles ont encore
progressé sur les hauteurs qui entourent la ville. Ils recouvrent complètement les collines les plus proches et grignotent le désert de jour en jour. Bien sûr, les
vendeurs ambulants, souvent des enfants, sont plus nombreux que jamais dans les rues, hélant le passant pour lui vendre des sandwiches de maïs ou des boissons :
— Tamales, tamales ! Agua fría, agua helada !
Mais les mendiants assis à même le sol n’ont plus l’air d’avoir navigué sur le Styx avant d’investir les quartiers à touristes. Les sombres heures du couvre-feu sont
oubliées. Les soldats en armes ne patrouillent plus sur les crêtes des collines alentour. Les mitraillages sur les chiens errants ne résonnent plus dans la
ville au cœur de la nuit. Même les membres de la Guardia Civil semblent débonnaires lorsqu’ils éloignent pour un instant le joueur de quena et son compère au charango
venus régaler le passant de musique traditionnelle andine.

Lima a retrouvé son nom de « Ciudad Jardín ». Les taxis collectifs descendent la longue avenue Arequipa vers la mer, les uns à la suite des autres, vitres ouvertes, tout
pimpants. Le bras nu du chauffeur est nonchalamment tenu à la portière de la grosse voiture américaine avec trois doigts tendus pour indiquer le nombre de places
disponibles. Les terrasses des cafés sont pleines, les tables sont couvertes d’assiettes de ceviche et de verres de pisco sour. Tout au bout, le Malecón de los Franceses
offre aux membres de l’orchestre une splendide bienvenue, en déroulant à leurs pieds les pelouses vertes et la longue houle bleue du Pacifique. Pauline sourit. Elle
a pu téléphoner deux fois à Ella, si loin à Paris, et sa nouvelle institutrice est si gentille. Pauline secoue ses cheveux et les musiciens sifflotent en croisant
les filles qui font tourner leurs robes sur le Malecón. Barney cajole son saxo et réveille doucement le phrasé qu’il affectionnait deux ou trois ans auparavant, lorsqu’il
a séduit Pauline.
Les concerts se succèdent à Barranco et à Miraflores, dans des clubs de jazz, au Dragón ou dans des endroits huppés comme le Lima Marina Club. Le groupe est le plus souvent
demandé à la Rosa Náutica, un restaurant chic juste au-dessus des vagues. À cause de Pauline. Son style mêle la musique créole et le jazz, sa danse sensuelle met le feu
dans les regards. Joaõ et Barney n’aiment pas cet endroit.
— Trop bruyant, trop moderne.
Ils se heurtent souvent avec Ramón pour qu’il trouve des contrats ailleurs.
— Si amigos, c’est vrai. Mais les cloubs de musique ne payent pas aussi bien et on est déjà en marzo. La saison d’été c’est fini. Il faut accepter un dernier concierto
à la Rosa. Le dernier, c’est promis.

Après d’âpres discussions, on s’est mis accord. C’est ce soir et Ramón martyrise sa moustache. Lors du final du précédent concert, la trompette de Joaõ s’est enroulée autour
de la voix de Pauline. Ramón a vu la bouche de Barney se tordre comme s’il venait de mordre dans une de ces tranches de piment rouge qu’on vous sert dans une petite coupelle,
avec le verre de bière Cusqueña, dans les bars des quartiers populaires. La brûlure sur les lèvres s’épanouit en quelques secondes. Rien ne peut l’apaiser, ni eau, ni bière,
ni pain. Le regard de Barney était devenu noir et ses mains avaient frémi. Ramón avait bien cru que le musicien efflanqué allait fracasser son saxophone sur la bouche de
Joaõ puis sur le visage de Pauline.
Ce soir, les premiers sets se passent dans une ambiance plus mélomane. Joaõ et Barney ont commencé par des sessions de jazz classique, des morceaux instrumentaux et les
grands standards chantés. Après le deuxième break, le public commence à s’agiter. La longue houle a été absente aujourd’hui. Le vent de mer ne s’est pas levé et la soirée
est torride. Le pisco sour et le chilcano coulent à flots depuis la tombée du jour. Les barristas et les serveurs s’affairent derrière des plateaux chargés de verres
multicolores. Les saveurs du citron vert et de la cannelle courent sur les lèvres. Les parfums d’épices capiteuses flânent sur les peaux nues couleur de caramel, de café ou
de chocolat noir. Pendant le set, les femmes agitent leurs robes légères, esquissent quelques pas de danse en ondulant des hanches et des épaules. Tous commencent à frapper
sur les tables en scandant
— Pauline, Pauline !

On passe au répertoire créole-jazz que le public réclame si bruyamment et Pauline revient vers le micro. Elle a passé sa nouvelle robe de scène rouge, sensuelle. Son corps
blanc y est si bien ajusté qu’on ne voit plus qu’elle sur scène. Chanson après chanson, elle visite le folklore de la costa peruana du nord, de Piura, où les filles sont
les plus belles du monde, et de Lambayeque jusqu’à Lima. Sa voix est chaude dans l’alto, comme elle l’est devenue si intensément depuis Baranquilla. Ce soir, son vibrato
est clair et heureux. Elle sourit en dansant, portée par le piano, enveloppée par les fulgurances de Joaõ et les arabesques de Barney. Elle est la joie, l’amour et le
bonheur pour son public et pour ses musiciens.
Joaõ et Barney ont oublié leurs affrontements et se répondent, tournant autour de la partie vocale comme deux oiseaux joueurs. C’est maintenant le solo de Joaõ. Le saxophone
de Barney se retire dans le pianissimo, tout comme la chanteuse, qui continue à danser sur le devant de la scène tout en fredonnant le thème. Soudain Pauline se tourne vers
Joselito. Elle lui offre en un sourire fulgurant le grave de sa voix et le rythme de sa danse, le rouge de sa robe et le blanc de son corps. C’est comme un éclair
de chaleur au milieu du vacarme, une réponse silencieuse et vibrante au regard intense de l’homme.

Joaõ termine son solo. Barney a été projeté dans un espace cotonneux où les parties instrumentales, les hurlements du public, le tintement des verres et le gargouillis du
ressac sous la terrasse ne pénètrent plus que lentement. La voix de Pauline a été remplacée par les hurlements des fous de Bassan au beau cou jaune qui plongent dans la
chaleur de midi vers leur proie cachée dans la houle sous six mètres d’eau turquoise.
Les applaudissements accompagnent Joaõ et c’est maintenant le solo de Barney. Son saxophone reprend vie et le sort de sa torpeur. Il commence à chanter l’ombre et les couleurs
violentes de ce continent. Il célèbre la fraternité et la solitude, l’amour de Pauline gagné et reperdu, la misère et la richesse côte-à-côte, la dure fatigue du travail et la
douce quiétude des jours incertains. Il chante les déserts de sable où il ne pleut pas et les vallées venues des Andes où se blottit la végétation luxuriante, le parfum du café
et le goût des papayes. Barney entraîne maintenant tout le groupe dans un final dédié aux hommes et aux femmes autour d’eux, noirs,
blancs, métis, riches et pauvres, honnêtes ou voleurs. Péruviens, gringos, venus d’Europe ou d’Afrique, ils sont tous différents et partagent ce morceau de continent neuf,
hostile ou accueillant selon les jours. Le saxophone joue pour Pauline et pour Ella, pour Ramón et pour Joaõ, pour
Joselito aussi et même pour Dimitri, là-bas à Paris, pour Jan Garbarek, pour Nelly Pouget et pour les fous de Bassan.

La clameur des voix et des instruments s’est apaisée. Tous reprennent leur souffle, tandis que Barney prolonge le final par une improvisation solitaire dans une étrange tonalité
mineure. Il déroule une volute large et nostalgique dans l’air du soir en descendant à pas comptés l’escalier de bois qui mène à la plage sous la terrasse du restaurant. Il
marche lentement vers l’eau sombre. Le souvenir d’une grande femme brune attentive à sa partition lui revient subitement. Il entre dans l’océan en jouant. Le son s’éteint
lentement à mesure qu’il s’éloigne du bord. Bientôt son costume de scène noir est trempé et devient très lourd sur son corps. L’eau est maintenant silencieuse. Elle atteint
tantôt sa taille, tantôt ses épaules, avec la petite houle qui renaît. Il lui semble distinguer une silhouette un peu frêle qui vient à sa rencontre. Un jeune homme étrangement
vêtu d’un pantalon gris et d’un pullover sombre sort de l’eau en portant un saxophone au dessus de sa tête, hors de portée des vagues. Lorsqu’il croise Barney, son visage tourné
vers le rivage est éclairé par les lueurs de la ville. Les feux de la Rosa Náutica brillent dans ses yeux et il sourit doucement. Il semble à Barney qu’il lui fait signe de le suivre.
-- Fin de la Version intégrale (35 pages)
Afficher la version courte (25 pages)
4. Magnétisme .

Barney était devenu le saxophoniste vedette du groupe afro-jazz que Dimitri avait créé avec ses copains. Les répétitions et les tournées en province se succédaient. Une fois, Barney
avait aperçu cette jolie jeune femme brune aux épaules étroites venue à l’improviste au début d’une répétition. Dimitri avait
immédiatement fait retraite à la régie sonore. Les autres musiciens avaient au contraire tourné leur visage et leur jeu vers la nouvelle venue. Que venait-elle faire ici ?
— L’ex de Dimitri. Une flûtiste géniale, lui avaient dit les collègues à la pause.
— Un style très classique, avait ajouté l’un d’eux, avec un peu de regret dans la voix.
Barney n’osait la regarder qu’à la dérobée, caché par son saxophone tenu haut devant lui. Ridicule ! Et il détournait les yeux, se concentrait sur la musique.

Pauline était revenue, de temps en temps. Barney s’était surpris, avant une répétition, à se demander si elle serait là. Pourquoi diable se posait-il cette question ? Plus tard,
lorsqu’elle était entrée dans la salle, alors qu’il jouait déjà, il s’était senti à la fois rassuré et gêné. Cela avait affecté la manière dont il avait terminé son solo. Il se
demandait si elle faisait le même effet aux autres membres du groupe. Il était presque sûr d’entendre un changement dans Saint-James Infirmary, le standard de jazz qu’ils
interprétaient à l’instant. Plus de retenue, plus de sens dans leur musique ?
— Des nuances mieux respectées ! aurait dit son père.
Sa mère aurait simplement souri affectueusement avant d’offrir la chaleur de sa voix d’alto dans le chorus. Barney ne permettait jamais à ses souvenirs d’enfant ou de jeune homme
d’occuper son esprit. Il n’évoquait jamais son passé, le pays où il avait grandi, les amis qu’il avait eus. Ses parents n’étaient pas souvent présents à son esprit. Mais ce soir …
Où étaient-ils l’un et l’autre ? Pouvaient-ils l’entendre ? Barney mettait toute cette émotion qui l’envahissait soudain dans l’accompagnement que son saxophone envoyait vers
une voix aimée qui n’était plus là. Il était à nouveau Barnaby et les yeux de sa mère le regardaient avec infiniment de tendresse, juste en face de lui.
À la fin du morceau, il y eut un grand silence. Personne ne voulait parler le premier. Ce ne fut que lorsque le batteur posa très doucement ses baguettes sur la caisse claire
que tous bougèrent à nouveau. On passa au morceau suivant et Barney s’efforça par la suite d’éviter ces pensées déplacées. L’intruse les perturbait-elle
à ce point ?
5. La magicienne

Pauline avait manifesté dès son plus jeune âge un caractère affirmé. Elle regardait les adultes avec attention de ses yeux grands ouverts avant de répondre à leurs
sourires ou leurs caresses. Son frère Pierre, de dix ans plus âgé qu’elle, était son protecteur, son interprète, son complice. La petite fille brune était souvent juchée sur
les épaules ou enfouie dans le cou du préadolescent trop grand pour son âge.

À la sortie d’un hiver venté, Pierre fut souvent malade. Pauline se découvrit des talents de magicienne-guérisseuse. Elle apportait au chevet de l’adolescent fiévreux des
remèdes « atomiques » confectionnés avec de l’herbe, des pétales de pâquerettes et divers petits insectes morts de différentes couleurs. L'été venu, les jeux entre frère et sœur
avaient été rares et courts. À l’automne, brusquement, Pierre ne fut plus là.
Pauline avait demandé cent fois. Maman avait répondu avec une drôle de voix que Pierre n’était pas rentré de la plage. Puis Maman avait pleuré et était allée dans sa chambre.

La petite fille avait grandi, seule entre Maman et Papa. Elle s’était tournée vers ses camarades d’école mais avait gardé un goût pour les moments de solitude, les
rêveries. Sa curiosité et sa sensibilité la firent se tourner vers la musique. Le professeur de musique l’incita
à se tourner vers la flûte traversière. Avec cet instrument, Pauline devenait la magicienne qui commandait aux goélands et parlait aux dauphins. Elle pourrait
paralyser les professeurs pendant toute une semaine avant les examens et séduire les princes jusqu’en Afghanistan.

L’absence de Pierre restait douloureuse. Avec les années de collège, les amitiés et quelques voyages, la sensibilité de la jeune fille s’épanouissait et s’ouvrait à d’autres
domaines. Elle découvrit la musique pop, puis le jazz et exerçait parfois sa flûte ou sa voix. Dès la fin du lycée, elle devint une blonde décidée qui savait remettre les
importuns à leur place d’un mot et d’un regard dur. Elle avait la réputation d’un caractère entier, parfois explosif,
et pouvait également s’attacher des affections irraisonnées.
— Une jeune femme difficile, disaient ses adversaires et ses amis avec un peu de regret dans la voix.

Pauline rencontra Dimitri au Printemps de Bourges et ce fut un éblouissement réciproque. Elle était curieuse, sensible, passionnée et il était un grand musicien blond qui
avait déjà créé son groupe d’afro-jazz. Il préparait une tournée en province.
Elle, avec son regard un peu perdu, faussement myope, et ses longs cheveux, séduisait beaucoup. Lorsque les membres du groupe découvrirent après quelques jours un étui de
flûte traversière dans son sac, elle fut invitée à participer une répétition. Elle lança ses sortilèges les plus troubles et les plus étincelants vers les musiciens et vers
Dimitri, dont le visage se mêlait à celui de Pierre dans la lumière aveuglante d’un spot. Elle fit voler les goélands au dessus de la grande houle et à travers
Les jardins andalous que piétinaient alertes
Tous les chevaux d’Afghanistan,
comme l’écrit le poète.

La flûtiste ne s’accordait pas avec le style du groupe et l’essai resta sans lendemain, mais la magicienne blonde les ensorcela tous. Elle était maintenant la muse du
groupe. Sa relation avec Dimitri fut immédiatement incandescente. Elle goûta sa peau, au grain ferme et à la saveur poivrée. Il lui semblait
pénétrer dans des mondes étranges emplis de vertige.
Quelques mois plus tard, elle était enceinte. Elle aimait Dimitri. Il l’aimait. Elle allait avoir un enfant de lui. Si c’était une fille, elle s’appellerait Ella.
6. Blues

Pauline était redevenue brune et sa vie était source de questions. Bien sûr il y avait Ella. Elle débordait d’affection et de curiosité, elle la comblait de bonheur.
Mais quand même, sa vie de femme mariée … Le printemps de Bourges, Dimitri … Elle s’était jetée dans la vie amoureuse. Sans regret ? C’était vite dit. Le beau Dimitri,
le flamboyant découvreur de musiques nouvelles pour le jazz, le séducteur. Dans la réalité quotidienne ... Ella demandait souvent, le soir,
— Pourquoi Papa il est pas là ?
Oui, pourquoi ? Pouvait-elle vivre en demi-teinte ? Non, elle attendait autre chose !

Bonheur et malheur … Parfois, les mots étaient trop lourds. Pauline sortait la longue flûte de son étui. Son souffle magique lui montrerait peut-être un chemin.
Avec les notes apparaissaient dans la lumière dorée du soir les reflets de mèches de cheveux châtains, les contours incertains d’un visage d’homme. Mais la vision se
brouillait et la teinte de la chevelure s’obscurcissait à mesure que venait le crépuscule.
L’amertume montait peu à peu. Le soir, après avoir couché Ella, elle était possédée par de noirs sentiments. La détermination et la colère
enflaient en elle. Allait-elle un jour exploser et tout briser de sa vie avec Dimitri ?
7. La rencontre

Barney presse le pas sous la pluie qui redouble. La rue Saint-Denis n'en finit pas. Lorsqu'il atteint enfin la station de métro, il est trempé. Ticket. Tourniquet.
Escalator qui descend en cahotant. Quai lugubre. Le concert de ce soir a laissé dans sa bouche un goût amer. Il manquait le swing, la folie. L'homme en noir s'assied
à la première place libre dans la rame. Ses chaussures s’égouttent lentement sur le plancher, sous son siège. Son saxophone est au sec sur ses genoux, protégé par la
laine d’alpaga et la mallette sombre.
La venue de Monsieur Ramón était-elle inscrite dans les astres ? Comme il y a trois ans la rencontre avec Pauline ?
Il y a trois ans... Le groupe de Dimitri avait rejoint la région parisienne. Pauline apparaissait de temps à autre, dans cette salle de musique où le groupe se
retrouvait le jeudi soir. C’était alors pour Barney et pour l’ex de Dimitri, la brune aux épaules étroites, un jeu de cache-cache.
Des regards qui se cherchent et se dérobent l’un à l’autre.
Trouble irrésistible.
Faim et peur de l’autre.
Peur de soi-même.
Lutte incertaine.
La pause était le moment le plus dangereux. On échangeait quelques mots anodins. Chacun surveillait l’expression de son visage au milieu du groupe, par
peur de se trahir. Pauline se posait mille questions.
Pourquoi était-elle attirée ?
Elle avait cédé une fois à une impulsion de ce genre. Elle avait bien vu où cela avait mené. Dimitri, Ella …
— Fallait-il s’enfuir loin ?
— Fallait-il vivre au contraire, aimer et souffrir ?
— Et cette attraction inouïe !
Deux aimants qui se collent l’un à l’autre. Barney, lui, était trop troublé pour penser. Il se déplaçait dans un vertige
cotonneux où les voix assourdies de ses collègues proféraient des phrases inintelligibles, où seuls les yeux de Pauline apparaissaient nettement.
Puis lors d’une pause, leurs bras se touchèrent un instant. Le contact dura une seconde de trop, juste assez pour que la peau de chacun perçoive la chaleur de l’autre,
à travers le tissu de leurs vêtements. Leurs regards se rejoignirent et se dirent qui ils étaient.
8. Envol

Dans le petit jour du mois de mai suivant, les lumières pâlissantes de Funchal disparaissent lentement derrière le hublot. Pauline sanglote, attachée sur son siège.
À côté d’elle, Barney est immobile. Son visage est figé, incapable de bouger pour un signe de réconfort.
S’il avait son saxophone...
Il pourrait aller la chercher très loin dans son chagrin obscur. Ses lèvres trouveraient les sonorités douces pour la consoler, la ramener vers la vie.
Mais que cette femme est difficile à aimer !
L’avion grimpe vers l’ouest, vers l’Amérique. Tout-à-l’heure à l’aéroport, Pauline a essayé de parler à sa fille, restée à Paris avec son père. Dimitri a brutalement
raccroché avec un rire mauvais.
Dans la rangée de sièges à l’arrière, les autres musiciens plaisantent bruyamment. Ramón, coincé dans un siège trop étroit pour sa corpulence, reste silencieux. Il
torture sa moustache. La belle alto Kikuyu, après avoir téléphoné pendant des heures à Nairobi, s’est finalement envolée vers l’Angleterre. Sa voix ample a décoché
une dernière flèche acide :
— À Londres, au moins, les gens parlent anglais. Ils commencent leur journée avec un breakfast et savent ce qu’est un scone !
La tournée est pourtant un succès. Barney joue de plus en plus souvent à la manière d’un volcan. Il met le public en transe. Et Ramón a dans sa poche des contrats
pour Caracas, Quito, Santiago.
— Ojala ! On verra bien.
9. Colombia es Pasión

Décembre, c’est l’été qui commence à Cartagena. Il fait déjà trop chaud. Ramón Gutiérrez transpire. Il change la position de ses jambes, relève le panama en haut de
son front. L’orchestre remplit régulièrement les salles de concert dans les clubs chics. Mais ce soir, le jeu de Barney est plus heurté. Lorsqu’il attaque le solo,
son phrasé velouté à la Paul Desmond laisse la place à un accès de rage. Dans les hurlements et sous les regards enfiévrés, il fait
coasser l’instrument comme une lame d’acier. Le public se lève. Le visage immense de Pauline reste là, fermé. Ses yeux ne regardent que le vide.
Le set se termine et le bar est pris d’assaut par les gringos assoiffés.
Ramón est avachi sur son siège. Il triture sa moustache. Il a déployé toute sa persuasion de latino, mais il a échoué. La jeune chanteuse colombienne rencontrée lors
du second concert à Cartagena n’est pas restée. Elle a exacerbé la rivalité entre Joaõ, le trompettiste, et Barney, jusque sur scène au Cafe Havana.
— Non, décidément, il faut vite trouver une chanteuse.
— Mais qu’attend donc Pauline, micro numéro 3 à la main ?
— Et ce Joaõ qui joue « That’s my desire » pianissimo, face à elle, comme pour une déclaration intime ?

Soudain, Pauline se met à chanter. Les gringos hâbleurs se taisent, les serveurs s’immobilisent. Le barman cesse de secouer son shaker. Tout le club retient ses rires
pour écouter le duo.
To spend one night with you in our old rendezvous,
And reminisce with you that's my desire.
To meet where gypsies play, down in that dim cafe,
And dance 'till break of day that's my desire.…
Au refrain, le piano et la clarinette entrent à pas de loup, soucieux de ne pas troubler la magie qui s’est installée. Puis les maracas se réveillent et enfin Barney
déroule les volutes du registre haut de son saxophone. À la fin du morceau, après
un soupir, le club explose en applaudissements. Ramón est debout, il a quitté son panama et redressé sa moustache. Il paraît soudain rajeuni.
10. Colombia es Música

Dans les semaines qui suivent, la jeune provinciale classique s’efface derrière une interprète de free jazz. Elle abandonne son anglais maladroit pour chanter en espagnol.
Le public est conquis. Les musiciens jouent pour elle. Le piano lance ses paillettes sur elle.
La trompette de Joaõ se fait cajoleuse. Le saxophone insuffle la note sensible dans le corps de la chanteuse. C’est le seul moment où Barney a le sentiment
d’approcher vraiment l’âme de la femme qu’il aime.
Janvier est venu. La chaleur de l’été tombe sur la ville. Soir après soir, la voix de Pauline est plus sensuelle. La chanteuse a son idée pour renouveler le répertoire du groupe.
— Il nous faut davantage de morceaux vocaux ! Davantage d’improvisation. Une séquence de rap !
Ramón tire sur sa moustache et rabaisse son panama.
— Du rap !
La voix feutrée de Barney proteste.
— Pauline, tu mélanges tout ! Nous sommes un groupe de jazz !
La volonté et l’ascendant de Pauline sur le groupe sont les plus forts. Des mélodies et des rythmes créoles déchaînent l’enthousiasme du public local.
— Commercial ! décrète Barney d’un air sombre.
De mauvais souvenirs du New Morning lui reviennent. Mais il oublie ses préjugés quand Pauline entre en scène et son saxophone célèbre
la séductrice qui s’épanouit.
11. Joselito

Fin janvier, le groupe rejoint Baranquilla. Joselito, un grand métis tout en muscles, est recruté à la percussion. Il arrive avec tous ses instruments traditionnels,
et ses gris-gris.
Pauline chante et danse comme jamais. Elle devient la vedette du groupe. Le piano, la trompette et le saxophone
jouent pour elle le désir, la tendresse, mais aussi la jalousie, la rage, la violence. Dans le jeu de Barney, les pianissimo deviennent rares et douloureux. Les
rythmes heurtés se multiplient. Parfois, en dansant sur scène, Pauline
pense à Ella, seule avec Dimitri, et son visage se durcit. Vers la fin des sets, l’amertume monte dans sa gorge. Le final est trop souvent intense et noir. Barney cherche le regard de
Pauline. Elle ne le regarde pas. Dans la journée, leurs disputes sont violentes.
Au cœur de l’été, la répétition est plus orageuse que les précédentes. Barney, Joaõ et Joselito se battent pour avoir le meilleur rôle dans les morceaux. Pauline
repousse soudain le micro et annonce :
— J’en ai assez ! Je pars ce soir pour Puerto Bolivar.
Joaõ et Joselito s’étranglent.
— Quoi ? Et le prochain concert, tu y penses ?
— Je reviendrai dans quelques jours.
Barney a vivement tourné son visage vers la fenêtre. Au-delà, l’horizon s’est mis à danser follement pendant un instant. Au bout de son bras, le saxophone tremble.

Le concert du lendemain prend un goût âcre et un parfum de soufre. Joselito a endossé un costume de sorcier. Le percussionniste bat le grand batajone africain. Des rythmes
lancinants et puissants traversent les murs du Chiringuito Beach Club et emplissent la nuit jusqu’à la mer. Barney s’enfuit.
Barney descend les quelques marches jusque sur la plage et joue dans l’eau, avec des vagues qui viennent mourir sur ses genoux. Les
volutes harmonieuses ont disparu de son jeu. Son instrument hurle vers le large au milieu du lourd battement de Joselito. Il appelle par delà les mers les aboiements
rauques du saxophone de Jan Garbarek, les feulements rageurs de celui de Nelly Pouget et tous les cris des fous de Bassan affamés :
— Pauline, Pauline !
12. Lima, Ciudad Jardín

Pauline revient au bout de trois jours, sans dire un mot. Tous foncent vers l’aéroport et le contrat suivant, au Lido de Lima, pressés par un Ramón Gutiérrez au teint gris
d’angoisse.
L’explosion du groupe sera-t-elle évitée ?
À l’arrivée à Lima, l’atmosphère est toute différente. C’est l’été tropical radieux, avec la lumière et la fraîcheur de l’Océan Pacifique. La ville a embelli. Beaucoup
de murs ont été repeints en blanc. Bien sûr, les bidonvilles recouvrent complètement les collines les plus proches et grignotent le désert de jour en jour. Bien sûr, les
vendeurs ambulants sont plus nombreux que jamais dans les rues, hélant le passant pour lui vendre des sandwiches de maïs ou des boissons :
— Tamales, tamales ! Agua fría, agua helada !
Mais les sombres heures du couvre-feu sont
oubliées. Les mitraillages sur les chiens errants ne résonnent plus dans la
ville au cœur de la nuit. Même les membres de la Guardia Civil semblent débonnaires lorsqu’ils éloignent pour un instant le joueur de quena et son compère au charango
venus régaler le passant de musique traditionnelle andine.

Lima a retrouvé son nom de « Ciudad Jardín ». Les taxis collectifs descendent la longue avenue Arequipa vers la mer, les uns à la suite des autres, vitres ouvertes, tout pimpants.
Le bras nu du chauffeur est nonchalamment tenu à la portière de la grosse voiture américaine avec trois doigts tendus pour indiquer le nombre de places disponibles. Les terrasses
des cafés sont pleines, les tables sont couvertes d’assiettes de ceviche et de verres de pisco sour. Tout au bout, le Malecón de los Franceses offre aux membres de l’orchestre
une splendide bienvenue, en déroulant à leurs pieds les pelouses vertes et la longue houle bleue du Pacifique. Pauline sourit. Elle a pu téléphoner deux fois à Ella, si loin
à Paris. Pauline secoue ses cheveux et les musiciens sifflotent en croisant les filles qui font tourner leurs robes sur le Malecón. Barney cajole son saxo et réveille doucement
le phrasé qu’il affectionnait lorsqu’il a séduit Pauline.
Les concerts se succèdent à Barranco et à Miraflores, dans des clubs de jazz, au Dragón ou dans des endroits huppés comme le Lima Marina Club. Le groupe est le plus souvent
demandé à la Rosa Náutica, un restaurant chic juste au-dessus des vagues. Joaõ et Barney n’aiment pas cet endroit.
— Trop bruyant, trop moderne.
Ils se heurtent souvent avec Ramón pour qu’il trouve des contrats ailleurs.
— Si amigos, c’est vrai. Mais la saison d’été c’est fini. Il faut accepter un dernier concierto à la Rosa. Le dernier, c’est promis.

Après d’âpres discussions, on s’est mis accord. C’est ce soir. Ramón martyrise sa moustache. Lors du final du précédent concert, la trompette de Joaõ s’est enroulée autour
de la voix de Pauline. Ramón a vu la bouche de Barney se tordre comme s’il venait de mordre dans une tranche de piment rouge. Le regard de Barney était devenu noir
et ses mains avaient frémi. Ramón avait bien cru que le musicien efflanqué allait fracasser son saxophone sur la bouche de Joaõ.
Ce soir, les premiers sets se passent dans une ambiance plus mélomane. Joaõ et Barney ont commencé par des sessions de jazz classique. Après le deuxième break, le public
commence à s’agiter. La longue houle a été absente aujourd’hui. Le vent de mer ne s’est pas levé et la soirée est torride. Le pisco sour et le chilcano coulent à flots.
Les barristas et les serveurs s’affairent. Les saveurs du citron vert et de la cannelle courent sur les lèvres. Les parfums d’épices capiteuses flânent sur les peaux couleur
de caramel ou de chocolat noir. Pendant le set, les femmes esquissent quelques pas de danse. Tous commencent à frapper sur les tables en scandant
— Pauline, Pauline !

On passe au répertoire créole-jazz que le public réclame si bruyamment. Pauline revient vers le micro. Elle a passé sa nouvelle robe de scène rouge, sensuelle. Son corps
blanc y est si bien ajusté qu’on ne voit plus qu’elle sur scène. Chanson après chanson, elle visite le folklore de la costa peruana du nord, de Piura et de Lambayeque
jusqu’à Lima. Sa voix est chaude dans l’alto, comme elle l’est devenue si intensément depuis Baranquilla. Ce soir, son vibrato est clair et heureux. Elle sourit en dansant,
portée par le piano, enveloppée par les fulgurances de Joaõ et les arabesques de Barney. Elle est la joie, l’amour et le bonheur pour son public et pour ses musiciens.
Joaõ et Barney ont oublié leurs affrontements et se répondent. Ils tournent autour de la partie vocale comme deux oiseaux joueurs. C’est maintenant le solo de Joaõ. Le saxophone
de Barney se retire dans le pianissimo, tout comme la chanteuse, qui continue à danser sur le devant de la scène tout en fredonnant le thème. Soudain Pauline se tourne vers
Joselito. Elle lui offre en un sourire fulgurant le grave de sa voix et le rythme de sa danse, le rouge de sa robe et le blanc de son corps. C’est comme un éclair
de chaleur au milieu du vacarme, une réponse silencieuse et vibrante au regard intense de l’homme.

Joaõ termine son solo. Barney a été projeté dans un espace cotonneux où les parties instrumentales, les hurlements du public, le tintement des verres et le gargouillis du
ressac sous la terrasse ne pénètrent plus que lentement. La voix de Pauline a été remplacée par les hurlements des fous de Bassan au beau cou jaune qui plongent dans la
chaleur de midi vers leur proie cachée dans la houle sous six mètres d’eau turquoise.
Les applaudissements accompagnent Joaõ et c’est maintenant le solo de Barney. Son saxophone reprend vie et le sort de sa torpeur. Il commence à chanter l’ombre et les couleurs
violentes de ce continent. Il célèbre la fraternité et la solitude, l’amour de Pauline gagné et reperdu, la misère et la richesse côte-à-côte, la dure fatigue du travail et la
douce quiétude des jours incertains. Il chante les déserts de sable où il ne pleut pas et les vallées venues des Andes où se blottit la végétation luxuriante, le parfum du café
et le goût des papayes. Barney entraîne maintenant tout le groupe dans un final dédié aux hommes et aux femmes autour d’eux, noirs,
blancs, métis, riches et pauvres. Péruviens, gringos, venus d’Europe ou d’Afrique, ils sont tous différents et partagent ce morceau de continent neuf.
Le saxophone joue pour Pauline et pour Ella, pour Ramón et pour Joaõ, pour
Joselito aussi et même pour Dimitri, là-bas à Paris, pour Jan Garbarek et pour les fous de Bassan.

La clameur des voix et des instruments s’est apaisée. Tous reprennent leur souffle, tandis que Barney prolonge le final par une improvisation solitaire dans une étrange tonalité
mineure. Il déroule une volute large et nostalgique dans l’air du soir en descendant à pas comptés l’escalier de bois qui mène à la plage sous la terrasse du restaurant. Il
marche lentement vers l’eau sombre. Le souvenir d’une grande femme brune attentive à sa partition lui revient subitement. Il entre dans l’océan en jouant. Le son s’éteint
lentement à mesure qu’il s’éloigne du bord. Bientôt son costume de scène noir est trempé et devient très lourd sur son corps. L’eau est maintenant silencieuse. Elle atteint
tantôt sa taille, tantôt ses épaules, avec la petite houle qui renaît. Il lui semble distinguer une silhouette un peu frêle qui vient à sa rencontre. Un jeune homme étrangement
vêtu d’un pantalon gris et d’un pullover sombre sort de l’eau en portant un saxophone au dessus de sa tête, hors de portée des vagues. Lorsqu’il croise Barney, son visage tourné
vers le rivage est éclairé par les lueurs de la ville. Les feux de la Rosa Náutica brillent dans ses yeux et il sourit doucement. Il semble à Barney qu’il lui fait signe de le suivre.
-- Fin de la Version courte (25 pages)
Afficher la version intégrale (35 pages)
décembre 2018 --- 1 commentaire
28dec2018 22:44