
À peine le Soizic II amarré à la criée du Guilvinec, Yann avait transbordé les caisses de poisson depuis le pont du chalutier, sans se donner le temps
d'une pause. Puis il avait sauté sur le quai et mis son sac sur l'épaule. Au lieu de suivre les équipages, il avait filé par la rue de Men Meur,
le long du chenal. Un pâle soleil se levait dans son dos. Le vent de suroît fouettait les façades basses et grises, sans parvenir à repousser l’odeur acide
de poisson avarié venue du port. Derrière les rideaux brodés, on attendait sans se montrer, on faisait réchauffer du café ou on préparait le repas. Bientôt
les hommes reviendraient du bar. Au dehors, personne, pas un bruit autre que la rumeur des moteurs marins et les hurlements lointains d'une troupe de goélands
querelleurs. Les derniers bateaux déchargeaient leur pêche de la nuit avant d'aller se ranger plus au fond du port.
Saleté de métier.
Avant, un patron comme Jean-Yves gagnait bien sa vie et pouvait payer quatre matelots. Assez pour qu'ils rêvent d'avoir leur bateau, un jour. Mais le prix du
fuel avait été multiplié par cinq en quelques années et à chaque saison le poisson se faisait plus rare. Aujourd'hui, il faut trois à dix heures de
mer pour arriver sur les zones de pêche. Le Soizic II n'a plus que deux matelots. Le patron s'est résigné à continuer encore trois ans avant sa
retraite.
Foutu métier.
Yann arrive devant chez Marie Pereira Reinha, une petite maison dans une ruelle étroite du quartier de Men Meur. Aussi grise et silencieuse que
les autres. Il vit là depuis l'été. Pas de lumière à la fenêtre. Il glisse la main sous l'ardoise à gauche et trouve la clé. Marie
préfère dormir chez sa mère, quand le Soizic II est en mer d'Iroise. Huit jours et huit nuits pour revenir avec cent cinquante caisses de
lieu noir qui se vendra mal et douze caisses de lieu jaune, plus un peu de lotte et de la jeune sole. Novembre, c'est
trop tôt en saison pour le lieu jaune. Le bateau est arrivé tard à la criée du vendredi matin, après les côtiers, après que les cours sont tombés au
plus bas.
Saleté de foutu métier.

Il entre, pose son sac derrière la porte et referme derrière lui. Ses yeux s'habituent à la pénombre. Personne. Une odeur de fumée. Le poêle est
froid. Pourtant flotte çà et là une faible senteur inhabituelle, à peine perceptible. Autour de lui, les meubles familiers, la table de cuisine au
milieu de la pièce, le dessus de plat en porcelaine blanche et bleue, les quatre chaises. Le buffet, les éléments de cuisine en imitation bois, dans
le fond le canapé marron et la télévision. Tout est comme d'habitude. Et tout est bizarre. Comme si les meubles revenaient de bordée d'Iroise, eux aussi.
Et cette odeur qui traîne autour du buffet, près du canapé.
Sueur et tabac mélangés ? Marie ne fume pas. Et sa peau sent le poivre, parfois la noix de muscade lorsqu'elle revient du soleil.
Koc'h, merde. Les autres Portos. Les petites frappes venues du Portugal ou de Mantes-La-Jolie, on ne sait plus bien. Ces trois voyous réclamaient leur part de came la semaine dernière,
avant l'embarquement. Ils sont peut-être passés. Ou alors La Frégate, leur chef mystérieux qui les fait trembler. Dans les bars du port, on prétend qu'il a des parts dans le casino de Bénodet.
Et Marie qui était seule. Yann tend la main vers le vieux moulin à café, tout en haut à côté du réveil. Il ouvre le tiroir de bois et trouve une feuille du calepin de courses à petits carreaux,
impeccablement pliée en quatre.
— Ne t'inquiète pas. Je serai au boulot.
Dans le fond, un autre carré de papier, maculé d’un peu de café moulu. Le message de la semaine précédente est resté, lapidaire.
— Tu n'es jamais là quand on a besoin de toi.
Au retour, la discussion avait été houleuse. Mer agitée à très agitée. Puis le calme était revenu. Les jours suivants, Marie s'était montrée distante. A deux reprises, elle avait prévenu :
— Ne m'attends pas ce soir, je file chez ma mère dès la fin de mon travail. Ne m'appelle pas, elle n'aime pas ça.
Et elle avait disparu jusqu'au lendemain.

Les hostilités avaient repris une veille d'embarquement.
— Tu repars déjà en mer ?
Yann avait répondu par un grognement. Marie se tenait droite comme un mât dans le port, yeux bruns fixés sur lui, voix sèche et précise.
— Je n'aime pas ça, je te l'ai dit.
Haussement d'épaule de Yann.
— Il n'y a que des hommes sur ces bateaux ? Et de l'alcool, j'imagine. Et de la came maintenant.
Les yeux de Marie lançaient des lueurs sombres et brillantes.
— Tout ça, c'est la faute de la mer... Elle te donne des choses que tu n'as pas quand tu restes avec moi ? Mais réponds-moi !
Deux plaques de couleur carmin s'étaient allumées sur les joues de Marie. Yann avait secoué la tête. Une Portugaise en colère. Une fille de la terre. Il avait marché jusqu'au fond de la pièce,
empoigné son sac de marin et esquivé le coup de suroît.
— J'y vais. Ne t'inquiète pas. Je reviens toujours.
Puis il était sorti à pas lents dans l'obscurité. La nuit était foutue. Embarquement à deux heures. Le Soizic II devait déborder la Pointe de Penmarc'h
et enfiler toute la baie d'Audierne. Ensuite, le Raz de Sein. Avec un coefficient de marée à 102 et le vent de sud-ouest, au moins sept nœuds de courant, pas question d'y arriver trop tard. Après,
ça avait été le chalutage. Et la galère pour douze caisses de lieu jaune. Et d'autres nuits dans les bras dangereux de cette Mer d'Iroise froide et sauvage.
« Je serai au boulot ». Pas de mot affectueux. Et ce n'est pas son jour de travail. Le cerveau de Yann s'emballe.
Remettre le message dans le tiroir, le moulin à café à sa place, comme s'il n'avait rien vu, rien lu. Ramasser son sac. Sortir à reculons,
verrouiller la porte et glisser la clé sous l'ardoise. Puis raser le mur et filer jusqu'au petit port pour voir si le « canote » est toujours là. Oui, coque renversée contre le mur du château, il est prêt
pour aller poser les casiers ce soir, dans la baie. Éviter ensuite le bord de mer et ses rues trop fréquentées. Prendre jusqu'au chemin derrière les dunes et trouver un abri dans un jardin, contre une des maisons
inoccupées l'hiver. Ouf ! Je zone tranquille jusqu'au soir.

— Les Portugais ? Hum !... Décidément, je suis parano quand je reviens de bordée.
« La faute de la mer » avait-elle dit. Ces filles ! On voit qu'elles ne mettent jamais les pieds sur un bateau. Elles ne peuvent pas comprendre. Elles ne pensent qu'à aller
vivre à la ville. Au lieu d'habiter près de l'eau, là où est la vraie vie, la liberté. Et ces jeunes qui traînent au bistrot ?
Ils sont venus grandir ici quand leur père maçon a débarqué pour construire nos maisons de pêcheurs. Ils ont appris trois mots de bigouden. Mais eux sont prêts à quitter le pays
demain matin, à aller là où il y a du fric, à Quimper ou à Bénodet. Au port de plaisance, où il y a des milliers de coques blanches. Et plus un seul chalutier !
Yann trouve un reste de casse-croûte dans son sac. Il n'a dormi que quatre heures la nuit dernière, dans la même coque qu'un diesel de 300 chevaux poussé à fond contre la houle et le vent
pour arriver à temps à la criée. Raté ! Trop tard... Le lieu jaune s’est mal vendu. Le lieu noir bradé. Par chance il ne pleut pas et le froid est supportable. Yann somnole par intermittence. Faut-il aller
au Petit Casino et espérer voir Marie, alors qu'elle ne travaille pas ce vendredi ? Ou Soizic, son ex-copine, caissière elle aussi ? Non, pas envie de revoir Soizic. En tout cas pas après une bordée d'Iroise,
avec une barbe et une gueule à faire peur. Et puis huit jours dans un bateau qui porte son nom, avec son père comme capitaine, ça suffit bien. Ou rester ici et guetter le signal cette nuit ?
Tout ça, c'est la faute de ce métier. On peut plus en vivre. Et le patron, le Jean-Yves, quel naïf ! Il espère que les bonnes saisons de bar, de daurade ou de Saint-Pierre reviendront.
Il a fini de payer son bateau, c'est vrai. Mais il pourra juste mener la coque rouillée et le diesel fatigué jusqu'à sa retraite. Il est condamné à vendre de l'anon, comme on appelle l’églefin par ici,
ou du tacaud, à des cours de misère. Les flottilles espagnoles, russes ou africaines seront chaque année plus nombreuses et plus hardies dans leurs pêches illégales. Il ne pourra plus jamais s'acheter de Mercedes,
le Jean-Yves !
Les yeux de Yann se ferment. Des pensées moroses tournent dans sa tête. L'image de Marie flotte devant lui. Sous le tee-shirt, le bout de ses petits seins est d'un brun sombre et tend un peu le coton blanc.
Les formes de ses jambes bougent et jouent dans la lumière. Elle court, poursuivie par le plus grand des portos, celui qui exhibe ses pectoraux et son large sourire. Elle se tourne vers lui, secoue sa chevelure
et rit. Soudain le corps mince de Marie s'agrandit et nage lentement au-dessus de Yann, immense et nu. Ses cuisses se balancent alternativement et semblent accompagner le grondement sourd qui emplit la mer
comme un lointain tambour de guerre. Leur odeur poivrée tombe sur Yann, pénètre ses narines et envahit l'intérieur de son crâne.

Douleur lancinante. La peau mate de la nageuse géante devient très blanche,
presque translucide. Sur le fond de sable, dans l'ombre verte, deux des portos sont emprisonnés dans un casier. Le troisième nage entre deux eaux, avec un rictus qui découvre ses dents.
Son corps musclé ondoie comme celui d'un squale couleur de neige, suivi par un sillage de poussière brillante. Un banc d'algues dérive et masque peu à peu toutes les formes. L'eau devient épaisse, elle pèse
sur la poitrine de Yann. Il manque d'air, sa vue se brouille. Il suffoque... Remonter en surface, vite ! Tout-à-coup, une bourrasque de vent frais le réveille.
Les dunes. Le jardin. Les Portos. Trois petits dealers incapables de pêcher un maquereau. Heureusement ils ne savent rien, enfin, presque rien. Yann n'a jamais parlé à personne du signal lumineux,
faisceau étroit pointé depuis le large, près du parc de culture d'algues au milieu de la baie. Pas même à Marie. En milieu de nuit, il ira pêcher là-bas.
— Juste un casier de plus que permis, Monsieur l'agent, la paie d'un matelot c'est pas grand chose, vous savez.
Et samedi matin, il reviendra de la baie avec des araignées aux longues pattes orangées et charnues. Ou un bleu brandissant fièrement ses pinces grandes ouvertes, si la chance est avec lui. Mais,
même si les casiers restent vides, personne ne saura pour la livraison de came. Personne sauf les trois voyous et probablement La Frégate... Qui peut bien être ce type ?
Les patrons, Jean-Yves et tous ses collègues qui friment avec leurs casquettes bleues dans leurs grosses bagnoles hors d'âge... Ils ne voient pas que les chalutiers sont désarmés les uns après les autres ?
Ils ne voient pas qu'un emploi en mer qui disparaît, c'est quatre emplois à terre en moins ? Toutes ces embrouilles pour vivre du métier de pêcheur ! Et tous ferment les yeux. Pourtant, c'est clair.
S'il n'y avait que la pêche et un peu de tourisme l'été, le Petit Casino aurait fermé depuis longtemps. Marie, Soizic et les quinze autres employés licenciés. Et les jeunes comme moi, Yann, sont obligés
de trouver des combines tordues pour boucler les fins de mois. Je n'aime pas ça, mais je m'en sortirai. Je ne finirai pas dealer de coke comme les autres minables. Ils ne vont pas
travailler sur les chantiers comme leurs pères. Ils se voient gérants d'un fast-food, patrons d'un bar branché avec des jolies filles et des machines à sous. Puis rangés
dans les affaires immobilières avec un beau costume. Moi, je ne suivrai pas leurs plans d'enfer pour faire du fric à Bénodet. Je ne resterai pas coincé
entre les nuits en mer et les quais de la criée. Je réussirai.

L'après-midi s'étire. Fatigue. Froid. Yann frissonne, se secoue. Il balance son sac sur son épaule et reprend le chemin des dunes, abrité des regards par la haie de tamaris. Odeur puissante du varech
qui fermente. Se faufiler jusqu'à Men Meur dans le crépuscule. Bourrasque de noroît en passant contre les blocs de granite de la digue. La fenêtre de chez Marie est sombre. Demi-tour. Où peuvent se cacher
les Portos ? Un grain de pluie court dans la rue obscure et déserte, enserrée entre des façades délabrées. Arriver par l'arrière jusqu'au bistrot. Accoudé au bar désert et enfumé,
l'un des trois minables. Bourré ou shooté. Quand Yann s'approche, visage barbu et fatigué, vêtements sales, le jeune rigole :
— Ha ! T'es là toi ? T'as juste oublié une livraison ? Les autres t'attendent. Ça va être ta fête ! La Frégate !... T'as intérêt à vite rappliquer à l'arrière-port. Il crache par terre et ajoute :
— ¡Vai te foder, caralho!
— Enfoiré toi-même !
Yann allonge un coup qui envoie le merdeux valdinguer au bout du bar et sort sans se retourner.
Passé le pont, au fond du port, on pénètre dans le domaine des algues vertes. Des "canotes" attendent la marée, penchés sur un côté. Yann dépasse le chantier naval endormi pour toujours. Il s'avance
dans la pénombre vers les squelettes de bateaux envasés. La lueur d'une cigarette s'écarte d'un gros corps mort.
— Qui est là ?
— C'est moi, Yann.
— Avance jusqu'au fond, vers le Moulin Mer. La voiture de La Frégate est là-bas... ¡Caralho!
Yann reçoit soudain un violent coup dans le bas des côtes qui l'oblige à s'accroupir, souffle coupé. Un second coup de pied dans l'estomac l'étend dans la boue.
— Genoù krampouezh, Face de crêpe ! Voilà ce qui arrive quand on part en bordée au lieu d'aller guetter une livraison. La Frégate a horreur d'attendre.
Souviens-toi de ça, minable !
Le point rougeoyant s'éloigne vers la ville. Le vent s’est établi au noroît et siffle par moments contre les piles lointaines, il ne rentre pas jusqu'ici. Les goélands se sont tus. Le sol est gluant
contre le visage de Yann. Il se relève. La tête lui tourne. Il remonte ses épaules sous sa veste mouillée et avance avec peine. Il ne sent pas ses pieds et ne les entend plus s'enfoncer
dans la vase. Loin au-dessus de sa tête, un oiseau blanc tourne en silence, à peine éclairé par les balises du pont. La nuit a englouti tous les sons, jusqu'au dernier clapotis de l'estran.
Il s'avance au-delà des derniers bateaux grisâtres. A sa gauche, les ruines de quelques murets de granite marquent l'emplacement du Moulin. Un peu de vase et une larme de fatigue
brouillent sa vue. Devant lui, un sein de femme, brun et dressé. Le corps nu de Marie glisse très lentement dans l'eau verte. Ses jambes ondulent comme la queue d'un squale en chasse. Un peu de poussière brillante
retombe dans son sillage. Le sel brûle les yeux de Yann.

Soudain une silhouette se dresse dans l’obscurité devant lui, pas très grande, mince. Une lumière aveuglante. Et la voix de Marie.
Le ton sans appel de la semaine dernière. Les phrases sèches qui se suivent en trois salves.
— Yann, quelle tête tu as ! Va te laver et dormir. Tu peux utiliser la maison jusqu'à mercredi. Pas plus...
— Quoi ? Qu’est-ce que tu fais là ?
— Il n'y aura pas de signal dans la baie ce soir, j'ai renvoyé la livraison sur Bénodet. Là-bas, il y a des types fiables, des clients friqués...
— Mais... Marie...
— Toi, tu peux bien rester ici avec tes bordées et tes caisses de poisson.
— Attends Marie... Ne t'en va pas... Un marin ne peut pas partir comme ça. Il n'est pas libre. Il doit suivre les bordées, les marées, les coups de vent.
— Fffff !... Elle ne répond pas.
— Ne pars pas Marie. Je suis sûr que tu comprends, c'est la mer qui décide. Les hommes n'y peuvent rien. Ils doivent suivre le poisson, la saison du lieu, puis celle des rougets et de la langoustine.
C'est comme ça et personne ne peut le changer... Marie, ne me laisse pas !
La lampe-torche s'éteint. La silhouette menue se retourne et s'éloigne vers le parking du Moulin. Un instant plus tard, un moteur vrombit. Yann croit reconnaître un V8, une grosse cylindrée
en tout cas. Une Jaguar peut-être ? Le son s'amenuise et disparaît. Là-haut, l'oiseau lance un long hurlement puis file droit vers le sud-ouest, vers la mer.

Lundi deux heures. Il n’y a pas de lune. La météo n’est pas bonne. Le Soizic II quitte le port malgré les consignes de la Préfecture. Bien sûr, il y a un avis de grand frais de sud. Mais ces bureaucrates
ne peuvent pas imaginer la pression des charges salariales. Quels cons, ces planqués. Les cours du poisson montent quand les autres chalutiers restent à quai. C’est le moment de profiter de l’occasion,
de saisir la chance et de compter sur la bonne étoile pour revenir sans dommage, les cales pleines de lieu jaune et de bar. Le Jean-Yves connaît bien son bateau, il est confiant.
— Yann, Yannick ? On y va les gars !
— Oui patron ?
— Pas de souci les gars, ça va secouer, mais je vous ramène entiers.
Quatre jours plus tard, le Soizic II a quitté la mer d’Iroise, doublé la pointe de Cornouailles et tiré ses traits de chalut en mer d’Irlande. Dans une forte houle de sud et un clapot éreintant, le bar était là.
Mais les dauphins ont profité de la moindre avarie sur le chalut pour dévorer la pêche. Lorsqu’à deux reprises l’un de ces prédateurs a été remonté avec le chalut, à moitié noyé, le patron a gueulé un ordre bref.
Sans discuter – on ne discute pas un ordre du patron - Yann a saisi une hache et d’un coup violent, il a coupé la queue blanche qui battait le pont. Dégager l’animal sanguinolent. Le faire glisser
sur l’arrière, le repousser à la mer. L’oublier. Examiner les dégâts sur le chalut. Réparer dans le froid et la mer de sud qui secoue la coque trop courte. Maudire la malchance, le coup de sud qui dure, le froid.

Mardi matin, le Soizic II rentre au port. Débarquement du poisson. Quatre-vingts caisses. Du merlan, du lieu, du bar et de la lotte. Pas si mal. Un chalut déchiré et une fune cassée. Les matelots sont morts de fatigue.
Yann ne pense qu’à s’allonger au sec. Il se traîne jusqu’à chez Marie. Personne dans la petite maison grise. Tant pis pour les consignes, la clé est là, sous l’ardoise. Il entre, abandonne ses chaussures
et son sac dans l’entrée. Le lit. Dormir. Oublier la voix de Marie dans l’arrière-port, la Frégate, les livraisons, la came. Dormir.
Jeudi midi. Marée de 80. Vent de nord-ouest force 3-4 depuis deux jours. Yann en a profité pour sortir le « canote » du petit port de Men Meur. Il a mouillé trois casiers dans un trou qu’il connaît depuis toujours.
25 mètres de fond. De la roche et un peu de sable. Et ce midi, un peu avant la basse mer, deux gros bleus et une araignée encore entière. La chance ! Il en a bien besoin en ce moment. Le soir, il est allé vendre
ses deux homards à un restaurant du centre. En redescendant la rue principale, trois mecs lui barrent la route.
— ¡Caralho! Le vieux connard ! Dégage, minable, tu pues le poisson !
Yann a levé ses poings devant son visage. Il rentre la tête dans les épaules et se penche en avant, prêt à frapper. Venus du bas de la rue, deux autres marins se sont approchés et crient à leur tour.
— Foutez le camp, petits voyous ! On va vous j’ter dans l’port, juste pour vous faire voir...
Les trois jeunes répondent par des injures en portugais. Ils finissent par s’écarter et continuer vers le haut de la rue, vers le bistrot. Yann a baissé ses bras. Il salue ses collègues.
— Merci les gars. Ces merdeux sont mauvais comme des étrilles !
Il garde la tête baissée et marmonne pour lui-même en continuant son chemin.
— Ils ont raison. Je suis un connard... Il secoue la tête.
— Je trime des jours et des nuits sur un bateau pourri pour un salaire de misère. Et même les jours de repos... je pue le poisson ! Il se redresse et allonge le pas.
— C’est pas comme ça que je vais garder Marie. Bon, c’est clair, la pêche, avec l’Europe... les navires-usines russes... les chalutiers africains... c’est mort !

Yann visse désormais une casquette bleue sur sa tête lorsqu’il arrive au port. C’est la marque du patron.
Depuis deux mois, le petit fileyeur désarmé qui rouillait dans le fond du chantier naval Glenn-Hénan a reçu une nouvelle cabine presque aussi longue que la coque. Il navigue à nouveau sous le nom de Soazig.
Pêche-promenade en toute saison pour les amateurs et entraînement au permis bateau pour les périodes creuses.
Yann est rempli d’optimisme et endetté jusqu’au cou. Le matin, ou parfois tard le soir, il franchit les balises de sortie du port en gonflant sa poitrine, debout derrière la petite barre à roue du Soazig.
Les clients sont assis sur les bancs dans la cabine ou sur le pont arrière, ils bavardent ou préparent leur matériel de pêche, ils s’abritent d’une ondée ou jouent aux aventuriers, ils se font des selfies
par dizaines. Ils sont les rois et lui est leur patron.
Bien sûr, il y a eu dans le port des remarques mauvaises sur ce pêcheur qui abandonne le métier. Bien sûr la transformation de la coque a englouti une somme d’argent
inimaginable pour un ex-matelot de chalutage. Mais Yann a gardé sa place sur la mer et sa liberté de marin.

Et Marie ?
Marie est revenue un soir à Men Meur, sans prévenir. Elle a frappé à la fenêtre, puis poussé la porte de la petite maison grise.
— Bonsoir Yann. Je peux entrer ?
—...
Il a entrouvert la bouche, les yeux fixés sur ses lèvres moqueuses, son regard vainqueur. Elle ne l’a pas laissé se ressaisir.
— Tu ne navigues pas ce soir ?
— N... non. Tu restes un peu ?
Au petit matin, elle était repartie.
--

Yann est en mer. Debout derrière la barre à roue, il a le temps de penser...
Ces deux derniers mois. La coque du fileyeur qui dormait dans un coin. La discussion avec Patrick le gérant
pour l’acheter, le transformer. Marie qui lui dit, l’autre soir, par-dessus les assiettes du dîner :
— J’ai su que les banques n’avaient pas voulu t’accorder un crédit. Mais tu t’en es vite sorti, le Soazig navigue...
Comment elle a su ça ? Et l’arrangement avec le chantier, elle est au courant ?
Les banques... Patrick qui le regarde bien en face et qui prend un air gêné.
— Bon, les banques ne veulent pas prendre de risque avec un matelot. Bien sûr. Bien sûr...
— Pourtant j’suis pas un bleu ! Y comprennent rien !
— Je vais voir avec Monsieur Édouard... C’est le propriétaire du chantier. C’est un type de Bénodet un peu spécial. Il se fait appeler Édouard, mais ce n’est pas son vrai prénom.
Il connaît rien aux bateaux. Il arrive avec sa grosse bagnole. Il insiste pour me payer le déjeuner au Champagne. On dirait que ça lui fait plaisir de dépenser ses liasses
de billets de banque. Je lui parlerai de toi et je te ferai signe.
Quelques jours plus tard, au chantier, sous l’étrave du fileyeur, Patrick qui lui dit :
— J’ai vu Monsieur Édouard au sujet du Soazig. On pourrait trouver un arrangement...
— Oui, quelle sorte d’arrangement ?
— Tu pourrais acheter et faire transformer le bateau en n’étant pas le seul propriétaire. Tu rembourserais ta part sur vingt ans.
— Ma part ?
— Oui, le chantier naval resterait propriétaire de la moitié du pêche-promenade.
— Mais alors, je ne serais pas le patron du bateau !
— Mais si, comme si tu l’avais acheté en entier... Il y a une condition.

Patrick fait une pause et fixe l’extrémité de ses chaussures.
— La condition, c’est que cet arrangement ne soit connu de personne. Absolument personne. Tu comprends, la trésorerie du chantier est de plus en plus difficile. Depuis des années... Les factures de peinture
pour les bateaux, tu n’imagines pas... Heureusement que Monsieur Édouard passe chaque mois pour nous renflouer... Hum...
Il veut bien faire comme je t’ai dit, mais il a été clair. Personne ne doit savoir.
— Je vois...
Yann ne voit rien du tout, mais bon !
Patrick réajuste son masque sur son nez, baisse un peu plus la tête et ajoute :
— Si ça devait se savoir, ce serait de gros ennuis pour tout le monde. Et pour cette coque, une fin en plusieurs morceaux par 30 mètres de fond.
Yann ouvre de grands yeux, mais le gérant se redresse et se tourne à moitié.
— Je dois y aller, on m’attend au bureau. Pour les détails, les traites, le comptable arrangera les papiers, uniquement pour nous deux. Ça te conviendra,
j’en suis sûr.
Par dessus la barre, Yann regarde les vagues sans les voir...
Un arrangement qui a finalement été conclu. Le bateau à son nom. Des traites sur 20 ans pour rembourser sa part. Plus raisonnables que ce qu’il craignait...
Personne ne doit savoir... La trésorerie du chantier naval... Patrick et son Monsieur Édouard qui distribue ses liasses de billets...
Tout ça n’a pas de sens pour Yann. L’essentiel est que le Soazig navigue, qu’il en est le patron et que les clients sont là, sur le pont arrière. Le reste ne regarde personne.

Marie est revenue. Plusieurs fois. Jamais plus d’une nuit.
— Tu ne navigues pas ce soir, j’espère !
— Non, pas ce soir.
— Tu sais, j’avais horreur de tes bordées. Quand tu disparaissais pour une semaine ou plus... Tu revenais sale, barbu, puant le poisson. Maintenant, c’est beaucoup mieux.
— Pour moi aussi. J’ai une vie en mer plus cool. Même si j’emmène parfois les amateurs de pêche au large pour une virée de 24 heures.
— De nuit ?
— Départ un soir, retour le lendemain soir. Il n’y a pas vraiment de couchette à bord. Juste des banquettes.
— Ça pourrait intéresser ma cousine, celle qui travaille au casino de Bénodet. Enfin, plutôt ses clients. Elle veut parfois leur rendre des services, leur offrir une balade en mer originale.
— Pourquoi pas ? C’est une période un peu creuse en ce moment. J’ai ces traites du Soazig à payer, chaque mois.
— C’est des types un peu bizarres. Des amateurs d’expériences exotiques, de chasse au requin blanc, de navigation sur des vieux gréements et tout ça. Y en a même un qui lui a offert une maquette ancienne.
Un trois-mâts dont j’ai oublié le nom. C’était comme celui de La Fayette, je crois. Elle l’a mis dans son séjour.
— Une frégate ?
— Oui, ça doit être ça. Une frégate... Tu pourrais leur proposer une sortie avec une nuit en mer et une chasse au requin, à ces types ?
— Oui bien sûr. Je fais comment ?
— Je lui parlerai. N’appelle pas, attends qu’elle te téléphone pour te fixer une date en accord avec ses amis...

Sur la place principale, à côté d’une terrasse de café et bien en vue sur le chemin des touristes qui vont au port, la guérite aux couleurs du Soazig est toute pimpante. De grandes photos en couleur
vantent les merveilles d’une promenade aux îles pour découvrir la faune marine ou l’aventure de la pêche au gros. Il faut réserver plusieurs jours à l’avance pour espérer
avoir une place.
— Tu comprends, Marie, promener les familles pour aller photographier les phoques, tout ça pour quelques dizaines d’euros... Bon, ça va un moment ! Alors, depuis 2 ou 3 mois, j’y vais moins souvent.
— Oui bien sûr, le départ à la nuit tombée pour aller chasser le requin à 4 ou 5 heures de route vers le sud, c’est plus excitant.
— Pour moi, c’est bien plus cool. Pas d’horaire, pas de chef, je vais où je veux sur la mer.
— Et plus d’argent, non ?
— Beaucoup plus. Et beaucoup moins de jours à trimer ! J’emmène des amateurs prêts à dépenser une belle somme et à naviguer de nuit pour des sensations fortes.
— Et les types auront surtout de belles histoires à raconter en sniffant leur cocaïne dans les endroits chics de Bénodet, dit-elle en plissant les yeux.
— C’est leur affaire ! Yann grimace et hausse une épaule. Moi, j’ai les traites du bateau à payer chaque mois. Et j’ai envie de m’acheter des trucs, de me faire plaisir. D’ailleurs, la cocaïne,
c’est pas ce qu’on dit...
Il se passe la langue sur les lèvres.
— Le seul défaut, c’est que c’est très cher. Avec les traites, je peux pas m'en payer beaucoup... Heureusement, mes clients sont très sympas, ils m’en offrent toujours quand on fait une sortie.
La bouche de Marie a une très brève contraction, comme un rire muet. Elle dit aussitôt :
— Tu as bien raison. Le temps des bordées sur les chalutiers pourris, c’est fini... Profites-en !
Dix heures du matin, vingt milles nautiques dans le sud du Guilvinec. Brume, vent d’ouest faible, visibilité inférieure à un demi-mille. Le Soazig fait route vers le port. À la barre,
Yann fronce les sourcils en scrutant les vagues blanchâtres vers l’avant. Avec les trois sacs étanches gris-foncé qu’il a récupérés cette nuit, ce n’est pas le moment de crocher un morceau de filet dérivant
ou de faire une mauvaise collision.

Derrière un banc de brouillard, la lumière laiteuse dévoile un instant un immense visage pâle et les yeux durs de Marie qui le fixent. Yann se secoue et frotte sa barbe qui a poussé. Pas le moment de rêver.
Le ronronnement du moteur change. Une rumeur différente, indiscernable.
Comme une résonance... Puis dans le lointain, un battement assourdi par l’atmosphère ouatée et poisseuse. Il se rapproche... Une saute de vent écarte la brume et la silhouette de squale d’un hélicoptère militaire
glisse entre deux nuages. Distance 4 ou 5 milles dans le nord, entre le Soazig et la côte. Il file vers l’ouest. Le détecteur de radar dissimulé derrière un panneau du cockpit couine discrètement.
— Merde ! Koch ! Koch ! Koch !
Le Soazig continue sa route vers Le Guilvinec dans le temps qui se lève. Yann a saisi les jumelles et balaie le plan d’eau sur 360°. Quelque chose vient du port, droit devant, un haut triangle noir. Dans les jumelles,
les deux énormes moustaches blanches qui jaillissent de part et d’autre de l’étrave révèlent un bâtiment très rapide. Trente nœuds ? Plus encore ?
Dix minutes, peut-être moins ? Yann lâche les jumelles, met le moteur au ralenti pour gagner une ou deux minutes et court vers les sacs gris. En hâte, le cordage, assujettir les deux ancres. Barre à tribord pour cacher
l’opération. Pousser un à un les sacs par-dessus bord, puis une ancre, en veillant à ce que la seconde ne croche rien. Un grand Plouf quand le tout bascule dans l’eau, hors de la vue du bâtiment noir. Vider le jerrican
de fuel sur le plancher du cockpit. Déverrouiller les trappes du fond de cale, la mer entre aussitôt dans les fonds. Enflammer le chiffon graisseux. Pas si facile avec ce briquet qui glisse des mains mouillées. Enfin
une bonne flamme, jeter le brûlot sur le plancher.

— Koch ! J’allais oublier le signal GPS.
Yann saisit le téléphone gris et presse la touche qui envoie la position GPS à un correspondant dont il ne connaît rien. La Frégate ? Un complice ? On est sur un fond de roches et de sable de 35 mètres. Il attend
la tonalité de réception, compte jusqu’à dix puis balance l’appareil à la mer. Surmonté d’un panache de fumée noirâtre, le bateau a tourné à tribord deux fois sur lui-même, de moins en moins haut sur l’eau. Puis
une petite vague passe le franc-bord et le Soazig coule avant même que la suivante n’arrive.
Quelques remous et puis, plus rien. Pas un bruit, pas une lumière dans ce matin cotonneux... La mer est grise et silencieuse. Le temps s'est arrêté...
Froid. Froid intense dans tout le corps. Avec le gilet rouge, Yann n'a pas besoin de nager. Il n'en aurait pas la force, de toutes façons, ses bras et ses jambes sont maintenant terriblements lourds. La mer est calme.
Une petite houle de sud-ouest glisse lentement vers la côte. La brume est plus épaisse au ras de l'eau. Devant lui, le visage de Marie le regarde. Ses paupières et ses lèvres sont couvertes d'une poudre blanche.
Elle ne sourit pas. Dans un étrange silence grisâtre, une fune cassée et de lourds panneaux d'acier rouillé cognent sur le pont d'un chalutier secoué par la tempête. Les images passent dans la brume, puis disparaissent derrière Marie.
Les yeux de Yann se ferment de temps à autre. Il appelle Marie, mais elle ne répond pas. Il ne sent plus le froid, à présent. Garder les yeux ouverts. Les garder encore une minute. Puis une autre.
Cette immense fatigue immobile... C'est ça la mort ?
L’exercice d’hélitreuillage s’étant terminé conformément aux instructions,... le capitaine Le Dantec s’essuie le front de sa manche, frotte son menton avec le dos de sa main et pose à nouveau ses index sur le clavier...
le Super Puma nous a quitté pour rejoindre sa base. Nous avons aussitôt appareillé vers le large pour un test de rapidité d’intervention en mer. Après 7 minutes à pleine vitesse au cap 220, conformément au protocole,
nous avons aperçu une colonne de fumée noire suspecte dans le 205 à environ 8 milles nautiques. Aucun bâtiment n’était visible en optique ou au radar, aucun signal AIS n’était détecté, aucun appel radio en cours.
J’ai alors pris la liberté d’interrompre le test et donné l’ordre de naviguer au 205 à vitesse maximale. Nous sommes arrivés sur zone en 17 minutes. La fumée avait disparu. Nous avons recueilli une personne de sexe masculin...
Le Dantec frotte à nouveau son menton...
muni d’un gilet de sauvetage et dépourvu de combinaison de survie. Il flottait au milieu de quelques débris et à proximité d’un radeau de survie qui ne s’était pas gonflé, la sangle
de déclenchement ayant fondu dans l’incendie. La personne était en hypothermie, à moitié consciente et sans autre blessure qu’une brûlure de la main droite. Le Dantec s’interrompt longuement, frotte ses deux joues,
fronce les sourcils, puis reprend sa rédaction à deux doigts.
Je me permets d’attirer respectueusement l’attention de ma hiérarchie... une pause à nouveau, un profond soupir...
sur la similitude de ce naufrage avec celui survenu en août 2018 dans
les mêmes eaux,... Le Dantec, troublé et soucieux, se trompe de 4 années...
au ketch de 17 mètres en provenance de Colombie. Seuls quelques sacs de sa cargaison de cocaïne avaient échappé
au violent incendie et au naufrage-éclair subséquent...
Note : l'évènement s'est de fait produit le 28 août 2014.
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mai 2024 --- 4 commentaires
début 2021
27mar2021 11:27
30jul2021 23:35
04jul2023 10:23
Yann est très sympathique, humain, faillible et naïf, surtout quand il dénonce la "naïveté" de son patron, et plutôt aveugle quant il s'agit de Marie...
Le capitaine Le Dantec fait son devoir en exprimant ses soupçons, mais avec une certaine réticence mêlée de tristesse, parce qu'il doit dénoncer un homme qui comme lui, est marin et breton, et dont il devine sans doute quelles difficultés l'ont conduit vers ce naufrage suspect.