Mini-romans

Mis à jour le 26 mai 2021

Trajectoires

Migrants
Dame de Brassempouy Chalutier Saxophone La ligne des Phares Fauvettes Delphine
Certains textes ne se montrent qu'à la nuit tombée, furtivement. Essayer ?   
Eckmühl

1.

Le plus vieux phare se tient un peu en avant sur la pointe rocheuse, là où la grande houle d’ouest gronde les jours de tempête. Un peu en arrière, dominant le paysage de sa haute silhouette grise, le phare d’Eckmühl règne sur la pointe de Penmarch. Ce dimanche 15 juillet, le coefficient de marée est à son maximum. Sur la droite, en direction de Saint-Guénolé, la marée basse découvre des rochers restés cachés depuis des mois. Coincée entre deux blocs de granite verdis par les algues, la proue d’une petite embarcation émerge davantage après chaque vague, au moment où l’eau se retire avec un bruit de succion inlassablement répété. Le vent apporte par moments les cris aigus des goélands regagnant la côte, après leur pêche dans les récifs situés plus au large.

Progressant dans le labyrinthe des rochers couverts d’algues brunes, une silhouette humaine s’éloigne lentement du rivage éclatant de lumière. Marcellin repère de temps à autre l’alignement du vieux phare blanc et d’un bec de granite pour se diriger vers son premier casier. Puis il reprend sa marche laborieuse, s’aidant de son bras valide pour franchir un ressaut luisant d’algues mortes malodorantes. Il remarque soudain la peinture bleue du bordé, brillant dans le soleil de midi. Un petit canot échoué, en assez bon état. La coque paraît intacte. Pas une construction de par ici, en tout cas. L’immatriculation a été maladroitement effacée à grands coups de tournevis qui ont entamé le bois. On distingue seulement les deux premières lettres : BA. Étrange. Barcelone ? Bari ? Sûrement pas un canot français. Le moteur a été ôté du tableau arrière. La coque est pleine d’eau, elle est donc encore étanche, se dit Marcellin. Dans le fond, baignant dans l’eau transparente, deux petits crabes effarouchés et une sorte de coffre blanc, bien trop lourd pour être soulevé. Après bien des efforts sur le verrou de fermeture en acier, le couvercle de polyester armé s'ouvre enfin. Le coffre étanche ne contient que deux gros blocs de granite. Qui a pris la peine de lester ce petit bateau, puis de venir le couler aussi près de la côte ? Et pourquoi ?

canot

Dans l’après-midi, Marcellin regagne la côte. Il enfourche son vélo et s’en va vers Kérity par la route côtière. Passant devant la vieille Tour, il freine d’un coup sec et s’engage sur la minuscule plage. Là, étendue sur le sable clair, c’est Soizic, dans un bikini rouge qui cache à peine ses beaux seins ronds. Il est à quelques pas seulement. Pourtant elle ne bouge pas. Il la regarde longuement. Le tissu du maillot est si fin qu’il révèle le grain et la pigmentation de sa peau, les ombres buissonnantes et les reliefs intimes de son corps.

- Bonjour Soizic.
- Ah ! Bonjour Marcellin, tu m’as fait peur, je ne t’avais pas vu arriver.
- C’est ce soleil qui nous éblouit. Tu es toute bronzée.
- Et toi, tout plein de vase et de goémon. Quelle odeur ! Ec’h. Pouah !
- Oui, ça va, ça va ! Je reviens de la pointe... Je vais me laver... Kenavo !
- Kenavo !
Marcellin tourne son vélo et s’en va en rêvant. Est-ce qu’elle se laisserait faire, comme Luisa, la petite porto de Saint-Gué ?

Quelques instants plus tard, il approche de la maison décrépie de Kérity où il vit avec son frère aîné.
- C’est à cette heure-ci qu’tu rentres ? Au moins tu rapportes du poisson ou de belles araignées ?
- Heu, j’ai une vieille et une araignée. Tu sais, Louis, en ce moment, il n’y a pas grand-chose.
- Comment ça pas grand-chose ! Du beau temps et une grande marée, ça devrait te suffire, bon dieu ! Et tu r’viens avec rien qui peut être revendu. Minable ! Bon à rien !
- Mais j’ai trouvé un canot échoué au-delà du vieux phare sur la droite.
- Encore une coque en ruine comme la dernière fois, j’parie.
- Non Louis, la coque est presque neuve, il y a juste l’immatriculation qu’a été effacée.
- Quoi ! Et tu l’as pas ramenée ? Marcellin, bon à rien ! Mais à quoi tu penses ?
- Mais j’ai pas pu, avec mon bras…
- Écoute, cette nuit on y retourne et t’as intérêt à la retrouver vite fait, cette coque. À la marée montante, on ramène ça et je trouverai à qui la revendre un bon prix du côté de Lesconil. T’as compris, Penn klouk, Tête de con ?
- Oui Louis.


Le visage éteint, Marcellin va se cacher dans sa minuscule chambre. Il se lave et change de vêtements, puis, étendu sur son lit, il saisit un roman et oublie les misères du jour. Souvent ses pensées le ramènent vers sa prochaine rencontre avec Gwenaëlle. Où est-elle à l’instant ? Chez sa mère à Penmarch ? La petite Marie tousse-t-elle encore ? Quand pourrai-je suffisamment gagner ma vie, être indépendant de Louis ? Quand pourrai-je la demander ? Et elle ? Acceptera-t-elle de renoncer à sa liberté ?

Roman

Gwenaëlle Le Guyader approche de la trentaine. Venue de Douarnenez, elle élève seule sa petite fille, deux raisons pour lesquelles les femmes du Pays Bigouden ne l’aiment pas et le lui font sentir chaque jour. Avec les hommes, c’est différent. Chaque fois que l’un d’eux pousse la porte de la boulangerie où elle travaille, le soir après la fabrique, elle rentre son ventre et recule ses épaules, malgré elle. Alors, l’homme sourit.

- Demat Gwenaëlle, je voudrais un zig-zag.
- Demat. Vous le préférez comment ce soir ?
- Plutôt bien cuit, s’il vous plaît.
- Vous prendrez également un pain doux ?
Un autre sourire.
- Non merci, pas aujourd’hui. Allez, Kenavo Gwenaëlle.
- Kenavo, à demain.
La patronne est aimable avec Gwenaëlle, parce que depuis qu’elle est là, les clients sont plus nombreux et les affaires sont meilleures.

Le soir venu, la mer avait léché la digue de Kérity jusqu’à mi-hauteur, rempli le port et englouti tous les rochers alentour jusqu’au feu de Locarec. Puis elle avait commencé à redescendre, mais les deux frères n’étaient pas sortis. C’était marée basse dans la bouteille de whisky et Marcellin avait renoncé à réveiller son frère, vautré sur le canapé, ronflant comme un moteur de chalutier. C’était aussi bien d’avoir une vraie nuit de repos avant le travail du lundi matin, dans la menuiserie où Marcellin assemblait des meubles de cuisine. Après l’accident qui lui avait abîmé un bras, il n’avait pas suivi les recommandations des médecins et avait continué son travail du mieux qu’il pouvait. Il fallait assurer le quotidien, continuer malgré tout pour un maigre salaire, puisque Louis n’avait pas de revenu fixe en ce moment. Maintenant que leur mère n’était plus là, il fallait prendre soin de ce grand frère instable. Il restait faible devant l’alcool et ses employeurs précédents le rejetaient. Marcellin s’endormit ce dimanche soir comme tous les autres soirs en rêvant. Un jour la chance tournera, un jour les choses iront mieux. En attendant, je continue. Et peut-être demain soir je croiserai Gwenaëlle.

Whisky

Le lendemain à Penmarch, Marcellin rencontre la mère de Gwenaëlle en sortant du travail.
- Bonjour Madame Lucie, vous allez bien ?
- Bonjour Marcellin. Oui, merci et vous ? Ce bras se répare ?

Elle pose sa main sur le bras immobile et son visage ridé sourit avec douceur. Lui se penche un peu vers elle. La tête de la femme n‘est pas beaucoup plus haute que le coude du grand gaillard de vingt-neuf ans.
- Oui, de mieux en mieux. Encore deux semaines au moins.
- Je vais acheter une peluche pour Marie. Vous en aviez une quand vous étiez gosse, Marcellin ?
- Oh oui ! Il était gris, tout gris. Un ours qui n’avait plus qu’une oreille, presque transparente à force d’avoir été suçotée. Il m’a accompagné pendant toute mon enfance. Le soir, nous nous endormions ensemble, après les baisers de Maman. Et c’est lui qui me consolait quand Louis me faisait pleurer…

Il s’interrompt un instant et une ombre passe sur son visage.
- Elle me manque, vous savez. Ma mère.
- Je sais, Marcellin. Je vois. Ça ne fait pas si longtemps...
- Et Louis ne va pas bien depuis. Je ne sais pas quoi faire.
- Vous ne pouvez pas faire grand-chose. C’est comme ça.
- Oui, je vous crois.

Il a un petit haussement d’épaule. Elle fronce brusquement des sourcils déjà blanchis et se dresse aussi haut qu’elle le peut.
- Mais vous, vous ne pouvez pas rester comme ça ! Il faut que vous fassiez votre vie, une famille, des enfants. Pensez-y, Marcellin, et croyez-moi, n’attendez pas qu’il soit trop tard. Allez, Kenavo.

Nouvelle lune

Lundi soir, Louis a dessoûlé. Les deux frères sortent à la nuit tombée et s’en vont derrière les phares, au-delà de la bande de sable sous la digue de La Joie. Le mince croissant de lune n’éclaire pas vraiment l’étendue de rochers découverts, mais la nuit est assez claire pour progresser entre deux éclats de lampe frontale. Louis peste de temps à autre.

- Marcellin, attends-moi ! Je ne peux pas avancer aussi vite que toi dans ces maudits cailloux glissants. Attends-moi bon sang !
Marcellin s’oriente grâce à l’alignement de son amer de granite et du vieux phare. Il retrouve son premier casier. Il est vide. On ne peut pas avoir toujours la chance avec soi. Il en faudrait un peu pour tomber sur le petit canot, par une nuit sans lune. Louis s’énerve, il cherche à droite et à gauche. Il n’arrivera à rien comme ça, se dit Marcellin.
- Louis, voila les deux blocs. Nous allons chercher en faisant des cercles concentriques à partir de là. Je crois bien que le canot était coincé ici. Il a pu bouger un peu avec trois marées de 100.
Au bout d’une demi-heure de vaines recherches, il faut se rendre à l’évidence. Le canot échoué a disparu. Lesté par son coffre et les deux blocs de granite, il n’a pas pu bouger seul. Quelqu’un les a devancés. Le propriétaire ? Un maraudeur ?

Le lendemain, Louis est dans le café « Chez Emma ». Il parle à ses copains du petit canot de son frère qui était amarré près du vieux phare et qui s’est égaré. Sûr que le soir venu, le bruit en aura couru dans tous les bistrots alentour jusqu’à Saint-Guénolé. On verra bien. Rien à perdre, de toutes façons.

lettre

Deux jours plus tard, une lettre anonyme est arrivée dans la boîte à lettres des deux frères.
« Oublié ce canote et tout ira mieu pour vous. Vous savé pas dans quoi vous metté le nez. » L’écriture est maladroite. L’enveloppe blanche a été déposée directement dans la boîte. Louis cherche qui pourrait bien écrire ce type de message. Sûrement un gars du pays. Il écrit « canote » comme on le prononce par ici. Comment savoir ? Louis a une idée. Il n’en parle pas à Marcellin. Un peu plus tard, chez Emma, il dit à ses copains :
- Le canot de mon frère, eh ben, il a été retrouvé. Avec ces grandes marées, ça met du désordre...
Sûr, le message parviendra au destinataire. Et on verra ensuite.

septembre 2018 --- 4 commentaires

2.

Marcellin a la tête ailleurs. Sortant de la menuiserie à la fin de sa journée, il saute sur son vélo. Guidon tenu du bras gauche, il file le long du muret qui domine le port. Marée montante. Les jeunes goélands tachetés de gris couinent pour appeler leur mère partie en pêche. Arrivé sur la placette de Kérity, il stoppe devant la boulangerie et entre aussitôt dans le magasin. Au fond, les vitrines présentent fièrement les pâtisseries locales, les kouigns et les pains doux. Marcellin s’arrête dès l’entrée, cherchant du regard sur sa gauche la poussette-canne bleue et blanche. Oui, elle est bien là, rangée contre le mur. Il pénètre dans l’étroite pièce attenante.
- Marie, petite Marie, où es-tu cachée ? Montre-toi !
Une voix d’enfant répond :
- Mallin, Mallin !
Et la petite brune un peu chétive aux yeux sombres s’avance d’un pas incertain en tendant les bras, puis s’arrête brusquement à un pas du gaillard en bleu de travail, accroupi au milieu de la pièce. Elle se tient là, un moment immobile, avant de faire demi-tour et de disparaître dans le fond. Marcellin ne se relève pas, il continue le jeu.
- Marie, je ne te vois plus, où es-tu ?
Alors la maman quitte sa place derrière les vitrines et vient rétablir le calme.
- Marcellin ! Bonsoir Marcellin. La petite était bien sage et depuis votre arrivée…
Marcellin se met debout, face à la jeune femme. Il est à peine plus grand qu’elle.
- Bonsoir Gwenaëlle. Oui c’est vrai… Elle est guérie de sa toux ? Et vous, vous allez bien ? Pas trop dur d’enchaîner la boulangerie après votre journée de travail ?
- Ça va, ça va. Elle tousse encore un peu mais rien de sérieux. Et ce bras ?

Elle porte son regard sur les épaules larges, la poitrine qui se soulève, esquisse un geste de la main vers le bras droit immobile, puis se reprend :
- Que vous faudra-t-il ce soir ?
Marcellin regarde le corps longiligne et les yeux noisette de Gwenaëlle.
- J’aimerais… Je ne sais pas bien ce que j’aimerais … Vous diriez...
- Alors je vous sers un petit zig-zag plutôt bien cuit ? C’est ça ?

Zig-zag
Elle retourne à son poste et lui tend le pain avec une expression appliquée. Seuls ses yeux un peu trop grands ouverts trahissent son trouble. Un instant plus tard, Marcellin salue d’un « Kenavo » indécis. Il envoie un sourire et une demi-grimace à Marie, puis sort à regret. Son pain enveloppé dans une feuille de papier brun coincé sous le bras droit, il enfourche son vélo. L’effort sur les pédales pour redémarrer vers l’intérieur du hameau, par la rue du port, semble s’accorder avec la lente montée silencieuse de l’eau toute proche, juste derrière le quai de granite gris.

Louis a tué le temps chez Emma, comme chaque jour. Jusqu’à l’an dernier, il était un fidèle du Télégramme et l’épluchait jusqu’aux nouvelles de Douarnenez, cette ville de salauds qui viennent nous voler notre poisson jusque devant chez nous. Mais à présent, il ne lit plus. Trop fatigant. Il reste assis avec les copains devant le grand écran de télévision et ingurgite une mixture abrutissante de nouvelles rabâchées et de pastis. À la fin de la journée, le temps est toujours en forme et résiste à tous les efforts pour le faire avancer plus vite. En revanche, Louis est bien amoché, comme les copains. Il les quitte à la sortie du café en vacillant un peu, de temps en temps. La remontée de l’étroite rue du Port, face au noroît qui fraîchit toujours un peu vers le soir, le dégrise à moitié. Au coin de la Venelle Sainte Thumette, une ombre se détache du mur gris.
- Louis Tanneau ?
- Ouais, c’est moi. C’est pour quoi ?
- C’est pour le canot.
Il prononce « canote », à la bigoudène. Viens demain matin à la marée basse, devant le vieux phare, côté Saint Gué.
- Ouais, mais t’es qui ? T’es pas de Kérity !
- Ta gueule ! Sois là demain sans faute, seul !
- T’es pas de Douarnenez, au moins ?
- Ta gueule Klouk, ou je démolis ta face de crêpe ! Tu viens seul, sans avoir bu et t’en parle à personne. Surtout pas à ton frère !
Il lève un poing gros comme un flotteur de filet au dessus du visage de Louis. T’as bien compris ?
- OK, ok. T’énerve pas. Je s’rai là.
- À personne ! Sinon, j’t’aplatis la tête sur la cale de la capitainerie, comme un kouign !

Un pas de côté, trois enjambées vers le coin de la rue et l’homme a disparu. Louis secoue ses épaules, se frotte le visage, puis il sourit à moitié. La chance pourrait tourner. Il a rudement bien fait de laisser ce connard de Marcellin en dehors de ça. Ah ! Si je n’étais pas là, ce klouk se serait fait rouler et racketter par tous les voyous qui traînent dans le Pays Bigouden.

Kérity
Le lendemain matin, Louis marche jusqu’à la grève sale qui s’étend sous la digue, à la hauteur du vieux phare de Penmarch. La marée a découvert les rochers jusqu’au loin et on entend à peine la houle d’ouest qui se brise au-delà. Quelques rares pêcheurs à pied cherchent des crabes ou des coques, seau et pioche à la main, courbés vers les flaques d’eau vertes et grises. L’un d’entre eux se redresse, pose sa pioche sur son épaule et marche vers Louis, puis s’arrête à mi-distance. Y veut sans doute pas s’approcher. Il reste éloigné du trait de côte où pourraient flâner des promeneurs importuns et plus encore du parking où sont garées deux grosses berlines allemandes grises, face à la mer. Louis s’avance à regret, il n’a pas pris ses bottes et voudrait éviter de mouiller ses chaussures. Il progresse maladroitement d’un caillou à l’autre, glisse sur les algues brunes, enfonce un pied dans l’eau et parvient finalement à proximité de l’homme. C’est celui d’hier soir. Il a le même ton furieux.
- Reste là, t’approche pas ! T’es là, t’as bien fait ! T’en a parlé à personne ?
- À personne, j’te jure.
- Jure pas, tais-toi et écoute bien. J’ai b’soin d’un gars sûr pour un boulot facile. Faut récupérer des colis dans le canot que tu sais et les charger dans ma bagnole. Marée basse, le canot est échoué là-bas, entre ces deux roches. Les colis sont pas très lourds. Ma bagnole est garée contre la digue, juste sous le vieux phare. C’est le soir. Facile. Après, faut lester le canot bien gîté entre les deux roches, comme ça la marée montante le recouvre. Facile aussi. Après t’oublie tout jusqu’à mon prochain appel sur ton portable. Tu piges ?
- Ouais, faut voir.
- Ya rien à voir. Rien. À la fin de chaque coffre rempli, tu reçois deux cents Euros en liquide et on se barre chacun de notre côté. On s’est jamais vus, jamais rencontrés. Moi, je continue avec les cigares dans ma bagnole. Toi tu vis ta vie, j’veux pas savoir. J’devrais pas te dire que c’est des cigares, mais bon … au moins c’est pas lourd comme des armes ou des explosifs. T’es d’accord ?
- Ça marche, j’suis d’accord.
- Mais attention, à la moindre embrouille, au moindre accroc sur un colis, tu vois ça ?

Il pose sa pioche et lève son gros poing à la hauteur des yeux de Louis. Il a repris sa voix furieuse, il a presque crié ses derniers mots.
- D’accord, d’accord, j’ferai gaffe.
- Dégage maintenant ! Le prochain rendez-vous est jeudi à 23h, il fera presque nuit. Sans faute ! Dégage connard !

Il lève à nouveau le poing et Louis s’enfuit vers la grève en pataugeant dans les trous d’eau. L’homme à la pioche hausse les épaules. Pauvre mec ! Ce Louis Tanneau me fait pitié, je me revois quand j’avais 30 ans, complètement paumé.

Mercedes
- Il est sûr, ce type ?
Le gros homme en costume sombre secoue la cendre de son cigare par la fenêtre de la Mercedes grise immobile, puis se retourne vers son interlocuteur assis sur le siège passager. Ses lèvres adipeuses forment une moue incrédule au-dessus de son cou épais.
- J’vous assure, Monsieur Nicolas, il fera l’affaire.
- Tu n’assures rien du tout, tu n’en sais rien ! Souviens-toi de deux choses. S’il y a le moindre pépin, c’est toi le responsable et tu imagines la suite – pour toi - … Ensuite, ce n’est pas le moment de déconner, les livraisons vont augmenter.
- Monsieur Nicolas, y sait rien. Je lui ai dit que c’étaient des cigares. Je les connais bien, les types d’ici. Ils ont l’imagination d’un tas de moules accrochées à leur roche. Lui se posera pas de question. C’est des cigares, point. Il aurait jamais l’idée d’en fumer un de sa vie, de toute façon. La seule chose qui aurait pu le tenter, c’est de l’alcool ou des clopes. En plus, je lui ai flanqué la trouille.

Il lève son gros poing vers le pare-brise.

Jumelles
- J'ai vu.
L'homme en costume a fait un geste vers la paire de jumelles posée devant lui sur le tableau de bord. Puis, avec une nouvelle grimace de fruit trop mûr :
- Mais, avec un soulard, tu prends un risque. Et puis, les types se mettent tous à sniffer de la coke, sur toute la côte bretonne, dans les villes, même sur les bateaux. Déjà un colis sur six est pour ici. Le rythme va augmenter, il faudra suivre. Mon neveu va nous rejoindre pour organiser tout ça.
- Soyez tranquille, M'sieur Nicolas, je serai là.

Le conducteur tire sur son cigare, il se rengorge.
- Bientôt ça fera comme pour l'alcool, les filles s'y mettront autant que les gars. Ce n'est vraiment pas le moment de rater une livraison. Nous sommes les premiers sur ce business et j'ai bien l'intention de profiter du boom qui s'annonce. Je ne tolèrerai aucune erreur. Aucune. Tu m'as bien compris, n'est-ce pas ?
- Oui M'sieur Nicolas.

Le gros costumé lance un long regard menaçant, puis appuie sur un bouton devant lui. La portière droite s'ouvre. La conversation est finie. Le passager descend. La portière se referme. La lourde berline démarre, immédiatement suivie par la seconde voiture grise qui stationnait à ses côtés. Le conducteur tord ses grosses lèvres en jetant le cigare par la fenêtre. Il range la paire de jumelles dans le vide-poche et grimace à nouveau. Je ne la sens pas bien, cette affaire. J'ai peur de plonger. Les colombiens ont peut-être envie de mettre un contrat sur ma tête, après le coup que j'ai été obligé de leur faire. Il faut absolument que je devienne indispensable pour eux. Il faut que ça marche, sinon je plonge.

Poudre
Gwenaëlle a presque fini son service, elle s'apprête à fermer la boulangerie-patisserie. Elle attend son dernier client.
- Ah Marcellin, vous voilà. Je vous ai gardé un zig-zag, comme promis. À cette heure, Marie est déjà rentrée chez ma mère.
- Gwenaëlle, je suis content de vous voir. Pardon, j'ai dû rester plus tard à la menuiserie, ce soir. Vous donnerez un baiser de ma part à Marie.

Elle lui tend le pain et le regarde bien en face.
- Marcellin, je dois vous dire quelque chose.
- Moi aussi, j'ai quelque chose à vous dire, Gwenaëlle, quelque chose de personnel.

Elle prend une inspiration et se lance.
- Marcellin, je vais partir. Je quitte le pays bigouden.
- Quoi ? Mais pourquoi ?
- Je ne peux pas rester. Je n'ai pas d'avenir ici. Les gens qui me regardent de travers parce que je vis seule avec ma fille ... Mon travail à la fabrique, mal payé, sans reconnaissance ... Ce service ici pour gagner un peu plus, sous le regard des hommes, celui des femmes ... Je pars.
- Mais où ?
- Rennes d'abord. Là-bas, je peux travailler dans une patisserie. Ensuite on verra.
- Mais Gwenaëlle, Rennes c'est loin. Beaucoup trop loin.

Elle le regarde fixement. Elle laisse échapper un souffle et reprend.
- Pensez-y. Bonsoir Marcellin, je dois fermer maintenant.

Cinq fois, Louis a déchargé des colis du canot bleu et les a portés jusque dans la voiture garée sous le vieux phare. Cinq fois en deux semaines. Il joue au caïd avec ses copains, chez Emma. Il s'est acheté des lunettes Ray Ban, des belles chaussures de ville. Il parle de commander une voiture neuve. Il boit davantage aussi. Un soir en rentrant du café, il a seulement dit à Marcellin :
- J'ai trouvé un job d'import-export. Avec un type de l'intérieur qu'a monté une affaire. C'est bien payé. J'peux pas t'en dire davantage. C'est mieux comme ça.
- Louis, tu m'inquiètes. Tu es sûr de ce que tu fais ?
- Sûr. Ta gueule, Klouk !


Mousterlin
À la sixième fois, le canot bleu n'était pas au rendez-vous et Louis a patienté en vain jusqu'à mi-marée avant de rentrer tout penaud. Son contact n'a pas voulu révéler que le neveu de Monsieur Nicolas avait fait foirer la livraison. Mais puisque c'est son neveu, on ne peut rien dire, n'est-ce pas ? La fois suivante, il y avait un autre homme en gilet kaki dans la voiture sous le vieux phare. Il n'a pas bougé jusqu'au dernier colis chargé dans le coffre arrière. Alors il est sorti, a rejoint les deux gaillards plantés contre le capot encore ouvert et il a dit à Louis :
- La prochaine fois, ça se passera pas ici. Ça sera à Mousterlin. T'es d'accord ?
- Quoi ? Mousterlin ? C'est où ça ? Il articule avec peine. Vers Fouesnant non ?

Même dans le vent de noroît qui se lève, l'haleine des gars empeste l'alcool tout autour d'eux. L'homme grimace, rigole un peu, puis sa bouche se durcit et ses yeux se plissent.
- C'est ça, vers Fouesnant. T'es jamais allé par là-bas ?
- Non jamais. C'est pas dans le Pays Bigouden ! On avait pas dit ça !

Louis se tourne vers son voisin et lui donne un brutal coup d'épaule. Celui-ci réplique aussitôt d'un coup de poing et les deux roulent à terre en grognant.
- Mab gast, Fils de pute ! J'vais t'aplatir !
L'homme au gilet lance un coup de pied à chacun.
- Stop ! Si vous bougez encore un doigt, je vous grille tous les deux sur place !
Avec un éclair de ses yeux presque fermés, il lance aux deux hommes qui se relèvent :
- Idiots ! Bande d'idiots !
Puis il retourne s'asseoir à l'avant et ferme la portière. Jamais plus avec des abrutis pareils. Il en parlera avec Nicolas. Il faut tout arrêter avec ces types qui sont toujours entre deux vins. En une minute ils peuvent faire capoter le business. Un business tellement juteux que la prise de risque avec ces ivrognes est stupide. Complètement stupide. Et il faudrait arrêter aussi avec le neveu incapable. Quel Klouk celui-là ! Mais ça, le Nicolas ne voudra jamais. C'est comme ça.

Joue
C'est le dernier soir à la boulangerie-patisserie de Kérity. Marcellin arrive hors d'haleine. Il pose son vélo et entre dans le magasin.
- Gwenaëlle, vous êtes là. Oh, Marie, bonjour petite Marie.
Il tend ses deux poings fermés vers l'enfant, son bras droit un peu en retard sur l'autre.
- J'ai un cadeau pour toi. Choisis dans quelle main !
Un instant plus tard, elle serre dans sa main un petit coquillage rose et blanc. Son sourire illumine sa silhouette trop frêle. Gwenaëlle leur laisse un instant de répit, puis se décide. Ses mots claquent par dessus le comptoir.
- Je pars demain à Rennes. Avec Marie, bien sûr.
Elle le regarde sans ciller, les lèvres serrées. Son visage est très rouge. Un tressaillement agite sa joue pendant une seconde interminable. Elle ne bouge plus. Le bruit de la houle venu du large entre dans le magasin. Le couinement des jeunes goélands se fait plus fort. Lui regarde les yeux noisette. Les bras ballants il se dandine d'un pied sur l'autre.
- Gwenaëlle, j'avais aussi un cadeau pour vous, mais puisque vous partez, tant pis ... Vous reviendrez, j'en suis sûr. Je ne vous oublierai pas.
Elle laisse tomber ses épaules très bas. Elle paraît brusquement encore plus mince. Après un instant, elle tend la main et effleure le bras droit de l'homme immobile, comme pour y remettre davantage de vigueur. Sa voix s'attendrit un peu.
- Chacun garde en lui la mémoire du pays où il a grandi, le souvenir de ses proches. Adieu Marcellin. Prenez soin de vous. Maintenant je dois fermer.
Il est reparti les mains vides. Il a oublié le pain, Louis sera en colère.

décembre 2018 --- 3 commentaires
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