Mini-romans

Publié le 03 mai 2021
Mis à jour le 02 juin 2024

Trajectoires

Migrants
Dame de Brassempouy Chalutier Saxophone La ligne des Phares Fauvettes Delphine
Certains textes ne se montrent qu'à la nuit tombée, furtivement. Essayer ?   
Migrants


Prologue


Quelque part en banlieue - 20 décembre 2021

Cet après-midi, c’est la fête à la MPT, la Maison Pour Tous des Amonts.

La grande salle du rez-de-chaussée est remplie de personnes de tous âges et de toutes couleurs. On porte le masque plus ou moins bien placé devant sa bouche. Les animatrices des ateliers de français, de couture et de photo ont décoré la salle. Un jeune africain s’occupe de la musique. On parle très fort en français, en arabe, en russe, en arménien ou en peul. On se salue, on se tape dans le dos, on s’exclame sur la bonne santé des enfants. On se félicite d’un titre de séjour, d’un emploi ou d’un appartement enfin obtenu. On se congratule après un voyage dans la famille, on s’encourage mutuellement pour l’année à venir.

— Jé enfin réussi ma femme venue près de moi. Mes deux garçons grands chez mon frère... pour aujourd’hui. On verra bien...
— Bravo, c’est génial ! Tu heureux.
— Et toi ? Tu as les papiers ? Tu travailles ?

Les conversations en mauvais français sont nombreuses. Qu’on soit français d’origine ou étranger, on doit souvent répéter pour se faire comprendre. Mais ça ne surprend personne à la MPT.

À gauche de la salle, face au micro, un homme à la silhouette trapue joue de la flûte, de la musique des Andes. Il est vêtu d’un poncho coloré et du bonnet traditionnel de la sierra. Front étroit, yeux légèrement bridés et nez en forme de lame de couteau, il porte sur son visage brun la marque de ses ancêtres incas. Certains morceaux sont nostalgiques. La quena se plaint du froid, de la fatigue dans le vent venu des glaciers. À l’instant survient une danse au rythme vif et heurté, un huayno pour le jour de fête.

Juste en face du musicien, une toute jeune adolescente aux longs cheveux noirs et lisses danse en sautant d’un pied sur l’autre. Ses talons claquent en mesure sur le carrelage. Son visage est aussi blanc que celui du musicien est hâlé. Ses yeux bleus sont les mêmes que ceux de la femme blonde qui se tient non loin. Celle-ci la regarde danser en fronçant des sourcils épilés. Elle tente d’appeler sa fille.
— Idi syuda, Ana! Viens ici, Anna !

Chullo

Mais la musique se fait plus joyeuse et personne n’écoute la mère aux joues orangées et aux lèvres inquiètes. Le flûtiste et la jeune fille sont partis ensemble dans la danse, très loin sur des plateaux andins ou caucasiens. Tout autour, les dialogues sont montés d’un ton. D’autres arrivants poussent la porte vitrée, on les salue. Une femme brune d’un certain âge les accueille.

— Bonjour, vous devez être les amis de Modibbo ?
— Bonjour Madame. Oui, nous sommes Daye et Demba.
— Je suis contente de vous voir ici. Je m’appelle Françoise Dumas.
— Ah oui, Madame Françoise. Modibbo nous a parlé de vous.
— Il est là-bas, près de la sono. Allez-y, je vous en prie.

Les deux africains dégingandés se dirigent vers le fond de la salle et rejoignent le jeune noir qui trône derrière la table de mixage. Sa silhouette est gracile. On voit les deux dents de devant légèrement écartées lorsque le masque blanc tombe sur le menton. Il a un sourire d’enfant au moment où ses copains s’approchent. Il réajuste son masque.

— Bonsoir les amis, bienvenue.
— Bonsoir Modibbo. Tu vas bien ? … T’as un super matos ! On peut voir ?
— Oui, mais A-tten-tion ! C’est mon ami Xavier qui me l’a confié pour l’après-midi. Il a tenu à l’apporter lui-même dans sa voiture.
— Tkt. T’inquiète pas, on connaît, on fait gaffe !
— Il m’a demandé de traiter son matériel chéri comme un bébé ! Donc, pas une rayure, pas une trace de chewing-gum, bien sûr. C’est ok ?
— Ok, ok !
— Là, c’est le micro 1 pour la musique andine. Juste après, ça sera la playlist qui reprendra.

Table de mixage

La jeune animatrice d’un atelier de FLE s’approche. Modibbo se tourne soudain vers elle. Les deux gars se jettent un coup d’œil amusé et en profitent pour s’installer derrière la table de mixage. Elle s’arrête devant les panneaux de l’atelier photo et repousse ses cheveux châtains vers l'arrière. Son regard effleure un instant Modibbo. A-t-elle envie de parler ? Il hésite, puis la rejoint.
— Élodie, votre déco est vraiment réussie, bravo à vous et à toute l’équipe de Français Langue Étrangère !
— Merci Modibbo, c’est gentil. Je leur dirai, c’est promis.
— Et j’aime beaucoup ce flûtiste latino. Sa musique n’a rien à voir avec l’Afrique et pourtant, il me fait penser …
— Oui ?
— C’est bête... Je vous assure... Il me fait penser à mon pays, quand je gardais le troupeau avec mes frères... le vent qui venait de la plaine...

Le morceau andin se termine. Sans attendre, les copains ont lancé la playlist et les jeux de lumière, réduit les spots de l’arrière-salle et monté le volume. Quelques bavards continuent à vociférer pour s’entendre. Modibbo et Élodie se sont tus, tournés vers les lumières. Elle s’est rapprochée de lui. Par moments son épaule frôle le bras et la poitrine du jeune homme. Il peut sentir un parfum de fleur et de poivre. Il retient sa respiration. La musique disco et les spots multicolores occupent l’espace, plus en avant.

Daye prend le bras de son copain et fait un petit signe de tête en direction des panneaux de photos et du couple immobile. Un léger sourire. Puis il l’entraîne vers l’accueil.
— Viens Demba, je t’offre un Coca.

1. Dans la Ville Lumière

Mali - avril 1991
Aujourd’hui, il y a Dallas à la télévision.
Migrants

C’est la saison sèche et toute la végétation est jaune et dure alentour. Chacun dans le village a commencé sa journée, tôt ce matin, en sachant que le soir, on se retrouverait à la Grande Maison, chez Monsieur Issa. Le vieux Issa n’est pas le chef du village, mais il en est le personnage le plus populaire. Sa silhouette légèrement voûtée et sa courte barbe blanche frisée disent clairement le respect qu’on lui doit. C’est lui le plus riche. Sa maison est la plus grande. Elle a plusieurs chambres. Bien sûr, il y a la chambre de Monsieur Issa où personne ne pénètre jamais. Elle est toujours fermée à clé. On dit qu’il y conserve ses richesses, rapportées de France. Certains prétendent même qu’il s’y trouve une arme, mais personne ne l’a jamais vue. La vieille Aminata a également une chambre pour elle seule. Quand elle parle aux autres femmes du village, on entend bien qu’elle est la maîtresse de la Grande Maison. C’est chez elle que les plus jeunes viennent faire le ménage. La troisième chambre est occupée par la belle Aissa et ses quatre enfants. Et enfin, il y a la grande pièce, celle où trône le poste de télévision.

Issa est un homme fier et généreux. Il invite tout le village à venir regarder sa télévision, le soir de Dallas, si le groupe électrogène n’est pas en panne d’essence. Moktar et Ibou se retrouvent là, également. Ils y viennent depuis toujours. Les garçons sont maintenant presque adultes mais, comme tout le monde, ils sont là. Pour les aventures de JR, bien sûr. Mais aussi pour les récits d’Issa. Le patriarche adore raconter sa vie en France, là où il a fait fortune.

— Monsieur Issa, où viviez-vous en France ? Racontez-nous.
— Je travaillais à Paris.
— Mais alors, vous voyiez la Tour Eiffel ?
— Oui, Moktar, je voyais la tour Eiffel chaque matin. Je travaillais pour la Ville de Paris.
— A Paris, le chemin pour aller au travail passe sous la Tour Eiffel ?
— Nooon ! Paris est une grande ville, on va à son travail en métro, très tôt le matin.
— Le métro, sous la terre ?
— Oui, mais ensuite, sur le camion vert, un camion plus haut que cette maison, on passait sur le bord de la Seine. Vous savez bien, la Seine, la rivière qui passe dans Paris, tout près de la Tour Eiffel.
— La ville de Paris a des grands camions verts ?
— Oui... Non... Ces camions appartiennent à une grande société, mais ils roulent pour la Ville de Paris.
— Et vous travailliez sur ces camions.
— Oui, nous étions plus de six cents en tout.
— Et quand il y avait la neige ? Il y a la neige à Paris, Monsieur Issa, vrai ?
— Oui Moktar, en hiver, il y a la neige. Mais avec les manteaux spéciaux, jaunes et verts, on n’a pas froid.
— Et c’est à Paris que vous êtes devenu riche, Monsieur Issa ?
— Oui, à Paris.
— Monsieur Issa, je veux aller à Paris. Je veux faire comme vous et devenir riche.
— Non, Moktar, ce n’est pas une bonne idée. Le chemin est long. Il est devenu très dangereux. Tu ne sais pas sur quoi tu vas tomber. Tu es bien trop jeune Moktar !

Camion-poubelle

Ibou envoie un coup de coude à Mokhtar et lui souffle :
— Monsieur Issa veut rester le chef qui est allé en France.
Puis il se lance.
— Monsieur Issa, moi, je suis plus grand que Moktar ! Je suis assez âgé pour aller en France, travailler à Paris. Monsieur Issa !

A cet instant le générique de Dallas retentit dans la Grande Maison. Le vieux Issa s’installe dans son fauteuil, impassible. Tous s’assoient sur le sol et les conversations s’arrêtent.

--

Le lendemain, les garçons n’étaient plus au village. Plusieurs mois plus tard, un voyageur rapporta un message de l’oncle Brahim, celui qui vend du café ivoirien à Bamako. Ibou et Moktar remontaient le cours du Niger. Ensuite, le silence du Sahara s’était installé sur eux pour toujours. Quelque part, très loin dans le nord, le soleil blanchissait peut-être leur os.

2. Mariza Chorelov

Le militaire a laissé la femme blonde et la petite fille devant la guérite. Il s’est retourné sans un geste d’adieu et il marche d’un pas rapide vers le parking. Il saute au volant de la jeep, manœuvre pour se dégager, puis accélère en direction de la route. Les deux mains posées haut devant lui sur le volant, il garde les yeux fixés sur le capot couleur kaki. Il fait rugir le moteur dans le matin gris. La femme l’a regardé pendant tout ce temps, sans faire un geste. Elle prend la petite dans ses bras et la serre contre elle en lui murmurant quelque chose. Elle rajuste la sangle fatiguée de son sac de voyage sur son épaule, tourne le dos au vent froid et marche vers l’entrée du camp.
Camp


janvier 2014


La femme blonde secoue la tête, s’agite sur sa chaise et se penche en avant d’un geste brusque.
— Oui. Vous comprendre. J’ai donné nom frontière. Police écrit nom russe. Tchorelov. Tchorelov pas correct en français. Tchorelov correct russe !
— Calmez-vous Madame Tcholov, j’essaie de comprendre.
— Tchorelov ! Tchorelov correct russe !
— Oui, Madame Tchorelov, mais c’est le problème. Sur ce document il est écrit Marisa Tchorelov et dans l’informatique c’est Mariza Chorelov. Vous voyez sur l’écran, là ?

Mariza hausse les épaules et pointe son doigt sur l’écran en secouant son bras.
— Komputer correct ! Mon nom Mariiso Tchoorelov correct russe !

Elle tourne la tête vers l’enfant qui joue à ses pieds, une petite à la silhouette frêle, aux cheveux noirs et lisses, encadrant un visage à la peau transparente.
— Ma fille Anno Tchoorelov ! Correct russe !
— Oui, je comprends. Tu es bien jolie Anna, tu as les mêmes yeux bleus que ta maman.

La femme brune d’un certain âge s’est radoucie en tendant la main vers la petite fille. Celle-ci s’accroche à la jupe de sa mère et fixe la grande inconnue d’un air sérieux.
— Ecoutez, Madame Tchorelov, je vais téléphoner à la Préfecture demain matin à la première heure. Maintenant ça ne sert à rien, ils ne répondent pas. Revenez jeudi sans faute et demandez Françoise. C’est mon nom. Françoise.
— Je comprendre... Françoise. Merci !

Association

Mariza laisse tomber ses épaules et incline la tête sur le côté pendant une seconde. Puis elle se penche vers son enfant et rassemble ses affaires. Elle se lève et se tourne vers la sortie. Le local est encombré de tables grises, de chaises métalliques dépareillées et d’ordinateurs anciens. Des relents de poussière et de moisi traînent sous les deux ampoules nues qui pendent du haut plafond. Des groupes de deux ou trois personnes mènent des échanges désordonnés autour de papiers divers, dans un mélange de langues et de sabirs de toutes sortes. La femme brune s’est levée également. Elle rajuste son corsage strict et son pantalon gris. Elle tend la main.

— Au revoir Madame Tchorelov. Courage ! Nous y arriverons. Au revoir, petite Anna.

A la fin de la permanence, Françoise se rapproche d’un homme aux cheveux blancs penché sur une imprimante obstinément silencieuse.
— Bernard, comment tu fais quand tu as une enfant tchétchène qui a un document de circulation pour étranger mineur, accompagnée par sa maman russe qui, elle, n’a pas de titre de séjour ?

L’homme se redresse et lui sourit.
— Ah Françoise ! Nous sommes là pour trouver une solution dans les cas difficiles...

Association

Le jeudi suivant, quand Françoise Dumas arrive au local de la permanence, l’escalier d’accès est occupé. Assises sur la troisième marche, Mariza Chorelov et sa fille patientent dans l’air glacial, emmitouflées dans de méchants manteaux de laine et dans des écharpes qui leur couvrent la tête.

— Madame Tchorelov, Anna ! Mais vous devez êtres gelées ! Il y a longtemps que vous êtes là ?
— Oui, nous en avance. Hôtel pas sécurité. Pas bien rester.
— Entrez vite ! Je vais mettre le radiateur électrique. Vous m’expliquerez.

Un peu plus tard, toutes trois sont assises autour d’un coin de table. La petite joue silencieusement en faisant glisser un crayon sur la surface grise.

— Alors Madame, vous êtes logées par le 115 à l’hôtel, c’est ça ?
— Oui, Madame Françoise.
— Et ce n’est pas bien ?
— Oui, chauffage est bien. Mais pas possible cuisiner... et puis...
— Oui, Madame Tchorelov ?
— ...
— Dites-moi. Je suis là pour vous aider. Vous n’avez rien à craindre.
— ... Les gens. Voisins pas bien.
— Oui ?
— Voisins toujours demander argent.
— Ils vous demandent de l’argent ?
— Oui. Toujours.
— Et vous leur en donnez ?
— Non. Moi pas d’argent.
— Et alors ?
— Peur. Eux toujours venir dans ma chambre. Demander argent. La mère. Le fils. Tous les jours.
— Vous pouvez en parler au directeur de l’hôtel ? Vous voulez que je lui en parle ?
— Oh non ! Madame Françoise, s’il-vous-plaît non ! Eux trois familles à l’hôtel Formule 1. Mère, fils, mari, cousins. Toujours demander moi argent. Moi seule avec Anna.

crayon

La petite fille a cessé son jeu avec le crayon. Elle descend de sa chaise et se colle contre les jambes de sa mère, s’accroche à sa jupe. Elle fixe Madame Françoise sans dire un mot, yeux grands ouverts. Celle-ci tend une main ouverte vers la fillette et reprend :

— Ne t’inquiète pas, petite Anna. Tout va bien. Et vous, madame Tchorelov, vous avez bien fait de ne pas leur donner d’argent.
Avec le peu que vous gagnez en faisant trois ménages dans le mois et Anna... Ne leur donnez rien. Dites que vous n’avez pas d’argent.
— Oui Madame Françoise. Mais moi seule. Eux trois familles.
— Vous pouvez leur dire que vous allez en parler à la police.
— La police ! Oh non Madame Françoise ! Les papiers, la police ! Dormir dans gare d’Aubervilliers avec Anna, comme avant. Non ! Hôtel Formule 1 est mieux avec Anna en hiver.

La petite Anna serre une jambe de sa mère entre ses bras et la secoue en geignant un peu. Mariza Chorelov prend sa fille sur ses genoux et lui murmure quelque chose en russe, jusqu’à ce que la fillette se calme.

— Madame Tchorelov, je vais vous aider à trouver un travail et lorsque vous travaillerez, vous pourrez quitter cet hôtel.
— Vous avez travail pour moi ? Alors oui ! Je travaille chez vous !
— Non, Madame Tchorelov. C’est vous qui allez trouver un travail ! Moi, je peux juste vous aider à trouver, avec mes collègues ici, Bernard et les autres. Vous avez un CV, Madame Tchorelov ?

Deux paires d’yeux bleus identiques fixent Françoise.
— CV ? Encore papiers ? CV ?

CV

mars 2014



Mariza Chorelov secoue sa chevelure blonde et se penche vivement en avant sur sa chaise.
— Oui, Madame Françoise, je travaille Dynamique Embauche ! Je travaille bien ! Eux contents ! Mais ils donnent moi petit travail. Trois jours, cinq jours. Petit salaire. Tout petit.
— Madame Chorelov, comprenez ! Dynamique Embauche ne peut pas donner un travail à temps complet à tous. Ils ne peuvent pas, vous le savez !

Mariza se redresse. Ses yeux se rétrécissent et sa voix se fait coupante.
— Oui, je sais. Eux donner travail temps complet aux Arabes.
— Aux Arabes ?
— Oui ! Mon amie tchétchène explique moi. Dynamique Embauche donne gros travail et gros salaire pour Arabes. Toujours comme ça.
— ??? Votre amie tchétchène travaille chez Dynamique Embauche ?
— Non, elle pas travaille. Mais elle explique moi. Toujours comme ça avec Arabes. Plusss d’argent. Comme dans Hôtel Formule 1, plusss d’argent pour Arabes, familles arabes. Eux toujours demander argent moi.

Françoise passe sa main dans ses cheveux et ferme les yeux. Ses sourcils remontent au milieu de son front, elle prend une grande inspiration.
— Madame Mariza Chorelov...

Elle ne peut s’empêcher de pousser un grand soupir qui fait se retourner Bernard, à la table voisine.
— Madame Chorelov, voyons le CV que vous allez envoyer à la mairie. Je vous en ai parlé mardi. Ils cherchent du personnel d’entretien. Le ménage. Vous comprenez ? Ce serait bien pour vous : du travail à temps complet, en journée et proche de chez vous par le bus.
— Ah oui, bus 22 et bus 3. Facile, 15 minutes. Je connaître bien. 20 minutes maximoum. Pas de problème ! Je déjà CV pour Dynamique Embauche.
— Euh oui... Il va falloir le mettre à jour, l’adapter au poste de travail... Je vais vous aider.

CV

Le soir venu, Mariza Chorelov et Bernard sortent du local. Bernard monte dans sa voiture, ouvre la portière avant côté passager et propose :
— Madame Chorelov, je passe près du Formule 1. Je vous emmène ? Vous retrouverez plus vite votre fille.
— Euh... oui. Merci.
Elle se fige, puis se dirige vers la portière arrière de la voiture. Bernard insiste :
— Non. A l’avant ! Je ne suis pas un chauffeur de taxi !
— Euh, Monsieur Bernard... Derrière. Ça être mieux pour femme !
— Madame Chorelov, nous sommes en France ! Ici, les femmes peuvent monter devant !
— Vous sûr ? J’habitude derrière.
— Madame Chorelov, ici c’est différent. Montez, s’il vous plaît !
Elle regarde attentivement autour d’eux. Personne sur le parking, personne pour le lui reprocher. Elle se décide et monte à la place avant. Elle demandera à Monsieur Bernard de la laisser descendre loin de l’hôtel.

3. Modibbo Sow

Les anciens sont assis dans le Suudu, la grande maison ronde en paille tressée. Ils sont tous coiffés du tengada, le chapeau traditionnel conique. Les échanges animés en langue peule ont cessé. Un silence imposant règne au moment où entrent les deux jeunes hommes à la silhouette longiligne. Le chef élu, le vieux Ibrahim, se lève avec difficulté et prend la parole.
Migrants
— Hamma et Modibbo, asseyez-vous au milieu, que chacun puisse vous voir.

L’aîné des garçons, Hamma, s’assied le premier sur le sol. Il est presque nu. A son cou brillent des perles et bagues dorées sur un collier de cuir. Le cadet s’assoit derrière lui, tête légèrement inclinée. Aucun des deux n’ose regarder les anciens.

— Les garçons, nous avons décidé. Vous allez partir, vous allez quitter Wuro.

Les épaules des deux jeunes bougent comme un manguier dans le vent de la plaine.

— D’abord, vous irez travailler à la ville, à Conakry. Vous irez chez l’oncle Asan, celui qui vend les bêtes, pendant toute la saison sèche. Là-bas, il y a plus d’argent qu’au village. Ensuite...

Le chef frappe le sol de son bâton et reprend un peu plus fort.

— Hamma, c’est toi que nous avons choisi pour faire le grand voyage vers la France. Là-bas, tu deviendras riche et l’argent que tu gagneras nourrira le village. Et toi, Modibbo, tu suivras ton frère.

Suudu

Les deux garçons soufflent un « oui » presque inaudible, sans lever les yeux.

— Toujours vous resterez des Peuls, des hommes qui respectent le pulaaku. Des hommes hospitaliers, généreux et réservés. Hamma, le village a mis autour de ton cou les bijoux qui protègent du mal, tu marcheras devant.

Le vieux Ibrahim fait un grand geste du bras.

— Demain à l’aube.

Le Conseil des anciens est terminé, le village a décidé. Les garçons se relèvent en hâte et sortent sans un mot.

Suudu

Montgenèvre, février 2014



La route qui descend du col n’en finit pas. Avant chaque virage, le camion venu d’Italie fait entendre le sifflement de freins trop chauds. Les phares éclairent brièvement le talus maculé de neige sale. Alors les deux jeunes noirs ensommeillés sont entraînés du côté du chauffeur, puis au virage suivant contre la portière. Modibbo et Djam sont montés à bord à Oulx. La nuit était encore bien noire. Par chance, il n’y avait personne au poste frontière, sous la pluie froide d’un hiver trop doux. Le camion avait à peine ralenti sur l’esplanade déserte, juste avant le col.

Les deux garçons sont serrés l’un contre l’autre, pour compenser l’absence de manteau. De temps en temps, le chauffeur jette un coup d’œil dans leur direction. Un grand gars efflanqué avec une tête ronde d’enfant perchée sur un cou maigre et son copain plus trapu aux épaules musclées. Il avait hésité à les prendre, juste après le plein de bouteilles de Cinzano fait à la dernière station-service avant le col. Mais le camion n’était pas encore relancé et puis ceux-là n’avaient pas un air bien méchant. Deux gosses grelottant sur le bord du parking pour poids-lourds, dans l’obscurité dégoulinante de brouillard. Deux têtes rondes avec des gouttes accrochées à leurs cheveux crépus qui brillaient dans la lumière des phares. Quand ils étaient montés, avec des remerciements en mauvais italien, une pensée avait jailli du tableau de bord et s’était incrustée dans le front du chauffeur :

Ils ont l’âge de mes garçons.

Camion

Une portion de route rectiligne. Les passagers s’abandonnent un peu plus sur la banquette de moleskine. Le ronronnement du moteur s’éternise. Enfin, un long crissement de freins. Le camion s’arrête sur la place à l’entrée de la ville. Dans la lumière des phares, des gens s’agitent, ils portent des cagettes vers les étalages de fruits et légumes. Le moteur tourne au ralenti. Le chauffeur a posé ses doigts sur ses yeux et les frotte doucement. Modibbo se redresse et secoue son compagnon.

— Djam, Djam, réveille-toi ! Nous sommes arrivés à Briançon !

Les deux garçons saisissent leur baluchon, serrent la main du chauffeur et le remercient longuement.

— Bonne chance les gars ! Ciao…

Le camion redémarre dans un grondement de moteur. Alentour, le manège des maraîchers s’intensifie. L’un deux s’approche des deux noirs et lance :

— Bonjour. J’ai besoin d’un manutentionnaire. Pour tout de suite. Il faut décharger la camionnette, là-bas, puis disposer les légumes. Et vers midi, tout recharger, bien sûr.

Il se tourne vers Djam.
— Toi, le costaud, tu veux bien ?

Djam se secoue puis répond :
— Un manutentionnaire ? C’est quoi ?
— Un porteur, un manœuvre.

Djam relève le menton . Une seconde silencieux, il marmonne en direction de son compagnon :
— Dans ma famille, on ne porte pas. On vend !

Modibbo baisse la tête, cache son visage dans ses mains. Si Hamma était là, il montrerait le chemin et je le suivrais. Mais Hamma, où es-tu ? Que t’est-il arrivé ce jour terrible, à notre arrivée en Lybie ? Hamma, mon frère, es-tu vivant ?

Finalement, malgré le doute et le froid qui ralentissent ses gestes, Modibbo se décide.

— Moi, je porte. C’est payé combien ?
— C’est trente euros la matinée. Au noir, bien sûr, et si tout a été bougé sans aucune casse.
— Ça marche. Je peux poser mon sac là-bas ? Je commence tout de suite.

Il pousse l’épaule de Djam d’une bourrade et se dirige vers l’arrière béant de la camionnette blanche. L'aube se lève lentement dans un brouillard tenace. Modibbo revient avec trois cagettes de légumes en équilibre sur sa tête. En passant, il lance une grimace impatiente.

Ah ce Djam, il a le prénom du Peul tranquille ! ... S’il voulait bien oublier un moment l’histoire de son clan, au village. Pour qu’il s’en sorte, qu’il gagne au moins de quoi manger ce midi... Il suffirait de presque rien.

Marché de nuit

novembre


Modibbo Sow est penché sur le cahier posé devant lui, le visage à quelques centimètres du papier. Les fines lignes bleues s'enfuient au-delà de la pointe du stylo-bille, sous sa main droite. Elles ne cessent de lui jouer des tours. Tantôt elles montent pendant qu'il forme sa phrase. Ses derniers mots maladroitement tracés plongent peu à peu en dessous de la ligne inférieure. Tantôt elles descendent subrepticement au moment où la pointe du stylo noir grimpe vers le sommet des consonnes. Les mots finissent alors en l'air, bien trop haut. Les doigts crispés lui font mal. Le stylo qui le martyrise s'échappe soudain, il tombe sur la table avec un claquement vainqueur. L'apprenti écrivain relève sa tête ronde entourée d'un halo de cheveux courts légèrement crépus.

— Madame Françoise, pardon Madame Françoise !

L’animatrice s’est redressée un instant. Elle adresse un signe à Modibbo. Puis elle se penche à nouveau au-dessus de l’épaule de la petite mauritanienne qui recopie le présent du verbe « être » sur son cahier, maniant alternativement les deux extrémités de son crayon-effaceur. « Je suis, Tu es... ». Madame Françoise se demande un instant si la jeune femme saisit autre chose qu’une imitation de petits signes tous différents, alignés comme les cailloux qui bordent un jardin, au pays. Elle se secoue, repousse de la main ses cheveux vers l’arrière. Elle passe ensuite délicatement son index sous les mots raturés et barbouillés de blanc, en scandant doucement à l’oreille de l’élève :

— Je suis... grande. Tu es... grande...

Premières lignes

Modibbo s'est redressé. Son corps maigre se dandine sur la chaise de bois verni et de métal vert. Au-delà des longues tables, la grande femme au visage acéré le regarde. La salle de la Maison des Amonts est complètement blanche. Les murs sont nus. Il est 21 heures. La nuit est venue depuis longtemps. Il ne fait pas chaud dans la pièce. Les néons du plafond jettent une lumière crue au-dessus des quinze personnes qui s'échinent sur leurs lignes d'écriture. L’animatrice s'approche.

— Eh bien Modibbo, comment ça se passe ?
— Je suis ennuyé, Madame Françoise. Je suis désolé. Vous n’allez pas être contente.
— Voyons ça... Mais non, c'est mieux que la semaine dernière. Vous progressez...

Elle lui sourit. Il garde ses lèvres serrées.
— Madame Françoise, je n'arrive pas à écrire aussi petit sur ce cahier. Je dépasse tout le temps.
— Mais Modibbo, c'est tout-à-fait normal.

Elle élève la voix et se tourne vers le groupe au travail.
— Tout le monde écoute un instant !

Les quinze têtes se relèvent. On perçoit quelques soupirs profonds. Des odeurs de vêtements humides, de sueur et de produit d'entretien des sols flottent dans la grande salle.

— Modibbo trouve qu'écrire aussi petit sur un cahier, c'est trop difficile. C'est normal, nous ne sommes qu'à la sixième séance d'écriture. Moi, je trouve que vous progressez bien. Je suis contente de votre travail. Très contente ! Continuez comme ça.

Dans la salle, les têtes se relèvent un peu plus.

— Si certains le souhaitent, ils peuvent écrire sur le tableau, avec un marqueur. C'est plus gros et ça peut être plus facile pour certaines personnes.
— Je préfère continuer sur le cahier.

Modibbo a répondu très vite. Il replonge sans tarder sur ses lignes. Il ne souhaite pas s'exposer aux regards du groupe en écrivant sur le tableau blanc, à côté de Madame Françoise. Le vieux Ibrahim, au village, avait bien dit :

— Le Peul respecte le pulaaku. Hospitalier, généreux et réservé.

Stylo

Il avait aussi confié le voyage à Hamma, avec le collier de gris-gris. Mais sur la longue route, le collier étincelant a attiré la convoitise. Les deux garçons ont été séparés. Modibbo n’a pas retrouvé la trace de son aîné. Où es-tu Hamma, mon frère ? Où es-tu ? Vivant ? Mort ?

Françoise a bien vu le visage de Modibbo se défaire, ses épaules s’affaisser. Elle se doute bien que chaque personne dans cette salle porte en elle une histoire difficile, parfois terrible. Ne jamais poser une question trop précise. Jamais. C’est la règle. Ce garçon pourrait être son fils. Elle ferme les yeux et contrôle un soupir. Il faut pourtant rester à sa place d’animatrice. Et toujours encourager.

— Modibbo, c’est bien mieux qu’au début. Vous écrivez maintenant des phrases entières. Peu-à-peu, l’écriture va vous obéir. Je vous assure.
— Comme un troupeau de vaches ?
— Comment ça, Modibbo ?
— Ben oui. Au début, c’est difficile, les vaches courent dans tous les sens. Après, on apprend à les guider vers la savane. Elles obéissent, elles vont tout droit, elles mangent bien et on devient riche et respecté.
— Oui, c’est ça. Les phrases vont vous obéir. Vous pourrez écrire pour trouver du travail, avoir un salaire, avancer dans la vie sans toujours dépendre des autres.

Modibbo redresse la tête. Le vieil Ibrahim l’avait dit : le pulaaku. Le vrai Peul vit libre et indépendant. Et maintenant que Hamma n’est plus là pour montrer le chemin, c’est à lui, Modibbo, qu’il revient de marcher le premier, vers des pâtures incertaines.

décembre


Modibbo baisse la tête. Emprisonnés dans des chaussures trop étroites, ses pieds n’existent plus. Ils ne sont plus le socle sur lequel chaque Peul, homme ou femme, s’appuie pour se tenir debout et autonome, dans le respect du mode de vie hérité des anciens. Ils ne disent plus où retrouver les bêtes éparpillées dans la pâture, où les conduire à l’abri des fauves lorsque vient le soir, où rejoindre les autres membres du village nomade. Les pieds ne peuvent plus parler et les chaussures occidentales n’ont rien à dire dans cette grande banlieue.

Autobus

Il pleut depuis le matin. A chaque seconde, les voitures passent en vrombissant au ras du trottoir et jettent des giclures d’eau sale en direction de Modibbo. Leur défilé est inépuisable et quand leur vacarme s’apaise un instant, d’autres arrivent. Elles rugissent du bout de la rue, comme s’il y avait là-bas une reine pondeuse maléfique affairée à produire davantage de fauves hurleurs. De temps à autre, c’est une moto, encore plus bruyante, ou un autobus soufflant et crachant des flots d’êtres humains pressés. Aucun ne regarde Modibbo. D’ailleurs, personne ne regarde personne. Les salutations ne sont pas de mise en ville. Le vieux Ibrahim dirait, dans sa sagesse,

— Il y a beaucoup de bruit ici, le jour et la nuit, toujours. Mais il n’y a personne.

Modibbo est perdu dans le désert de la banlieue. Ce matin, il est sorti tôt du foyer Adoma. Il est allé à la Préfecture. Pour faire avancer son dossier de résident en France. Pour rien. Il s’est pressé contre deux cents autres Moddibo pour obtenir un rendez-vous le mois suivant, mais la Préfecture ne donne que vingt rendez-vous par semaine. Il en est revenu peu avant midi. Arrivé à la Maison de l’Emploi, les portes se fermaient.

— Oui, Monsieur, regardez le panneau des horaires d’ouverture. C’est la pause de midi dans cinq minutes. Revenez un autre jour.

Et Modibbo se tenait, immobile, sous la pluie.

— Un autre jour !

Heureusement, ce soir à la Maison des Amonts, il y a Madame Françoise et les collègues de l’atelier de français. Et il y a Élodie, l’animatrice de l’autre atelier. Il lui semble que son regard, quand il la croise, est presque un sourire, le genre de sourire qu'une fille pourrait donner à son amoureux.



4. Mariano Quispe

Migrants

Les tambours se sont tus. Les hommes se recoiffent de leur bonnet ou de leur casquette. Les femmes ont gardé leur chapeau de feutre noir pendant la cérémonie. Eduardo Quispe, le propriétaire de Ierba Lunga, en haut de la colline de Capachica, est maintenant dans les bras de la Pachamama, la terre nourricière. Le danseur de huaynos a rejoint sa danseuse au mouchoir blanc, la vieille Cecilia. Le père Quispe est mort, la vie continue sur l’altiplano. On discute encore un peu, entre voisins. Mais bientôt, chacun retourne à son champ de papas, de maïs ou à ses bêtes. La terre n’attend pas, il faut la retourner quand il a plu. A la fin de la journée, les vaches et les llamas seront revenues pour la traite.

En sortant du cimetière, nul ne s’apitoie vraiment sur la quena qui chante doucement près de la tombe. Quelques femmes s’attardent et c’est le pueblo qui parle dans leurs bavardages.

« C’est le fils aîné, Mariano Quispe Kuntur Wachana, celui qui a une jambe plus courte que l’autre. Il ne vit pas avec la famille. Il est revenu de la ville pour les trois jours des cérémonies dans la maison commune, puis à l’église et enfin ici, au cimetière. D’ailleurs, il est fâché avec ses frères et sœurs, il ne leur parle plus depuis que le vieux Quispe a réparti les champs de Ierba Lunga entre ses enfants. Le Mariano n’est pas habillé comme les gens d’ici. Ce soir, il sera reparti par l’autobus Cruz del Sur. De toutes façons, ça n’aurait pas fait un bon paysan, avec sa jambe. Il va emporter sa flûte et retourner dans son pueblo nuevo de tôle et de cartons, au Rimac, près de Lima. Qu’il aille donc gagner sa vie là-bas, en jouant sa musique sur les marchés.

— ¡Adios Mariano! »

Ayacucho

janvier


Mariano est assis dans un coin de la salle d’accueil, impassible. Il regarde les jeunes hommes et femmes qui entrent dans la MPT des Amonts. Noirs, arabes, asiatiques, caucasiens, aucun ne ressemble aux jeunes du pays. Mariano ferme les yeux. Près d’Ayacucho, dans l’altiplano, c’est la saison des pluies, les journées sont douces et humides, la végétation renaît. Les jeunes veaux ne quittent pas leur mère. A Lima, l’été est arrivé, c’est le bon moment pour arpenter les plages. Le soir venu, on va jouer de la musique andine pour les citadins qui flânent dans les squares ou dînent sur les terrasses des restaurants. Mais ici...

Mariano passe ses mains sur ses joues brunes et imberbes. Il essaie de lisser les rides profondes qui barrent son front étroit et qui rayonnent du coin des yeux bridés jusque vers l’arrière de son visage. De sa main droite, à travers la toile du pantalon, il frotte par habitude sa jambe abîmée, celle qui ne le porte plus sans le faire souffrir. Contre son coude, le contact familier de sa quena. Aujourd’hui encore, la flûte ne quittera pas le fond de son sac gris aux frises écarlates.

Quena

La grande porte vitrée laisse entrer un noir dégingandé. Le souffle froid du vent du soir arrive ensuite, puis une femme blonde qui serre sa fille contre sa hanche. Le noir a de courts cheveux crépus et le visage tout rond d’un enfant, perché en haut d’un cou mince. Il ne doit pas avoir beaucoup plus d’une vingtaine d’années. Son regard fait un instant le tour du hall d’accueil, il cherche quelqu’un. Il hoche brièvement la tête en apercevant Mariano. Ils se sont déjà croisés une ou deux fois dans la MPT. Puis ses épaules descendent un peu et, de sa longue démarche silencieuse, il va s’asseoir sur un des bancs du fond. Il n’a rien dit.

Mariano frotte à nouveau machinalement sa cuisse amaigrie. Y a-t-il une sierra, un altiplano dans le pays d’où vient ce jeune ? Des pampas immenses où le berger peut marcher pendant des jours avec ses bêtes sous le regard lointain des glaciers ? Mariano ne sait pas. Devant ses yeux surgit l’image de Ierba Lunga reverdie, brillant dans le soleil après une ondée. Il passe sa main dans le sac et caresse le cylindre de roseau. Les trous faussement irréguliers viennent se poser docilement sous chacun de ses doigts. Sans bouger davantage, il entrouvre ses lèvres, les pince comme si l’embouchure ronde sans bec était là, juste devant. Il souffle trois mesures silencieuses d’une musique des Andes dans le grand hall.

La petite fille brune s’est écartée de sa mère. Elle est venue se planter devant Mariano et le contemple de son regard bleu et grave.
— Pourquoi tu souffles ?

— Idi syuda, Ana!
La femme blonde a froncé les yeux, mais la fillette ne revient pas vers sa mère.

— Dis, Monsieur, pourquoi tu souffles ?

Mariano se tourne vers la mère
— No se preocupe, Madame. Ningun problemo!

Puis il regarde longuement la fillette
— Bueno...
Il soupire.
— Monsieur, tu souffles toujours ?

Alors Mariano plonge la main dans son sac, sort la quena et la place devant ses lèvres. Les yeux de Anna s’arrondissent, elle s’approche un peu.

Quena

— Idi syuda, Ana!
La voix est maintenant impérieuse. La fillette retourne vers sa mère. Elle garde les yeux fixés sur la mince flûte beige. Mariano attend un peu avant de la ranger dans le sac. Il fait un léger geste de la main vers Anna en se penchant sur le côté. Puis il envoie un hochement de tête vers la femme blonde.

D’autres arrivants poussent la porte vitrée de l’entrée. Des saluts en arabe et des courants d’air froid traversent le hall. La mère serre sa fille contre elle. Sur le banc du fond, Modibbo étire ses longues jambes et passe la main sur son front.

Une silhouette familière en manteau marron se dessine derrière la porte : Françoise entre d’un pas décidé. Aussitôt, tous se lèvent pour la saluer.
— Madame Françoise !

Mariano est le premier et s’avance jusqu’à elle en boitant.
— Señora Françoise, bonjour. Mis papeles, no sont arrivés. ¡Niente! Rien... ¿Que hacemos?
— Monsieur Quispe, bonsoir. Je suis contente de vous voir ici, à la MPT. Au moins vous sortez de chez vous, pour une fois ! Mais vous n’êtes pas raisonnable. Souvenez-vous...
— Oui yé sé, Señora. Pero los papeles, el francés, ... ¡muy difícil!
— Monsieur Quispe, ce soir, c’est l’atelier de français. Vous devriez y être inscrit depuis longtemps. Vous le savez. Vous ne pouvez pas rester comme ça. Pour vivre en France, il faut parler un minimum ! C’est important pour votre vie !
— Es cierto... Perdón... Cé vrré...
— Monsieur Quispe, pour les papiers et le titre de séjour, c’est le mercredi. Revenez mercredi, je serai là avec Bernard et les autres bénévoles. Mais pour le français, c’est à vous de vous décider, après toutes ces années. Je ne peux pas apprendre le français à votre place !

Parler français

Françoise se tourne vers les autres personnes qui attendent. Elle les salue, puis les entraîne à l’étage, vers la salle de cours.
— Allons-y, il est tard, c’est l’heure de l’atelier de français.

Tous gravissent l’escalier en une troupe désordonnée. A l’arrière, Moddibo salue ses copains noirs qui viennent de le rejoindre. Mariza Tchorelov et sa fille se pressent pour parler à Madame Françoise.

— Ah, Madame Tchorelov, vous êtes là ! C’est bien. Bonjour, petite Anna !
— Bonjour Madame Françoise. Moi français cours...
— Vous voulez vous inscrire à l’atelier de Français Langue Etrangère ?

Elle s’interrompt pour saluer Modibbo et ses trois collègues africains qui entrent dans la salle de cours.

— C’est une très bonne idée, Madame Tchorelov !
— Oui Madame Françoise, mais...

Mariza Tchorelov se tourne vers l’intérieur de la salle de cours. Les jeunes hommes couleur d’ébène s’installent autour des tables proches de l’entrée. Elle grimace, dit quelque chose en russe puis se décide.

— Madame Françoise, moi femme russe, pas Afrique, pas Arabe.

Françoise Dumas hausse les sourcils puis regarde intensément la femme blonde aux yeux bleus. Sa voix se fait moins forte et elle reprend en détachant ses mots.

— Madame Tchorelov, écoutez-moi bien. Nous sommes à la MPT, la Maison Pour Tous. Vous comprenez ? Ici, on vient pour de l’aide sur les papiers, les titres de séjour, la couture, le Français... Pour Tous... Les noirs, les arabes, les asiatiques, les africains... et les russes.
— Oui, mais moi, j’habitude pas. Pas avec hommes noirs.

Pendant ce temps, Anna s’est détachée de sa mère. Elle a pénétré dans la salle de cours et s’est approchée de Modibbo. Elle tend la main vers lui... Françoise reprend.
— Tous... Les hommes et les femmes, les jeunes et les vieux. Je sais que ce n’est pas comme ça dans votre pays, mais ici, c’est différent... Vous avez bien fait de venir, Madame Tchorelov. Très bien fait... Rassurez-vous. Je vais vous inscrire.

Atelier Africains

Dans la salle, Anna demande.
— Monsieur, pourquoi t’es tout noir ?
Modibbo sourit à la petite fille, ses dents jettent un large éclair blanc. Elle pose sa main sur la joue sombre et lisse.
— Monsieur, si on frotte, ça peut pas partir ?

Modibbo ne dit plus rien. Ses yeux sont fixés sur la petite. Ses copains rient bruyamment.

— Ана, Иди сюда!
Mariza Tchorelov a rappelé Anna et serre énergiquement la main de l’enfant. Elle s’écarte pour laisser passer les autres participants qui affluent maintenant dans la salle de classe.

— Madame Françoise, je revenir autre jour... Bonsoir Madame Françoise.

Dans le hall, Mariano a rejoint sa place, dans le coin. Il sent le corps de la flûte contre son coude. Dans la sierra, c’est maintenant le matin qui s’étire, peut-être la pluie sur Ierba Lunga. Quand Anna passe près de lui, il plisse doucement ses paupières brunes et bridées puis hoche la tête en direction de la mère. Anna sourit. La mère ne répond pas et tire la main de sa fille vers la sortie.

Quena

février


Mariano est assis sur une marche, devant l’entrée de la permanence. Enveloppé dans son poncho marron et noir, il se réchauffe en jouant un Waylas. A Ierba Lunga l’été est là. Les veaux ont grandi, ils doivent courir un peu plus loin de leur mère, il faut les encourager en soufflant dans la quena.

En bas de l’escalier, une voix d’enfant, des claquements précipités de chaussures sur le sol. La voix se rapproche.
— Maman, la musique, la musique !

Anna s’est placée juste devant Mariano, sur la même marche que lui. Bouche sérieuse et yeux écarquillés, elle regarde les doigts qui dansent sur le roseau lisse. Les lèvres se pincent sans toucher l’embouchure ronde. Les doigts marquent le tempo rapide et haletant. La petite bouge ses jambes, avance et recule sur la marche en sautant sur un pied par moments. De l’escalier monte le pas plus mesuré de la mère.
— Ана!

La fillette dit quelque chose en russe, sans détourner le regard. Mariano incline la tête en direction de la mère, sans cesser de jouer. La femme blonde fait un signe de tête puis se dirige vers la porte du local. Elle se penche vers l’affiche des heures d’ouverture. Il est trop tôt.

— Attends, Maman !
— Ана! Attendre, toujours France attendre !
— Oui Maman. Encore un peu Maman !

Le huayno se finit sur un ton plus mélancolique. La flûte se baisse. Mariano et Anna se regardent sans rien dire. Dans l’air froid, les yeux du musicien ont rougi et ses lèvres sont maintenant closes sur un pli amer.
— Dis, Monsieur, ça fait mal de souffler dans ta flûte, sans la toucher ?
— ¡Pués no, palomita! Ma pétite colomba... No... Solamente un tout pétit pô... ¡Pués si, me duele! Il met la main sur sa poitrine. Eh oui, ça me fait mal là …

La porte de la permanence s’ouvre en grinçant. Il est l’heure.
— Ана! Viens Ана!

Courrier

Devançant Mariano, Mariza Chorelov est entrée la première. Elle est passée sans ralentir devant la table du courrier. Elle entre dans la grande salle.
— Bonjour, Madame Françoise.
— Bonjour Madame Chorelov. Vous allez bien ?
— Oui, merci. Je travailler.
— Oui, pour Dynamique Embauche. Et ça se passe comment ?
— Bien ! Eux contents ! Mais ils donnent moi petit travail, petit salaire...
— Mais les personnes chez qui Dynamique Embauche vous envoie sont contentes ? Et ça vous convient ?
— Trrrès contentes. Mais vous savoir. Je travailler très dur. Gros salaires pour Arabes.

Françoise lève sa main vers son front, puis la rabaisse. Elle jette un long regard vers Anna qui joue sur une table voisine.
— Madame Chorelov... Vous n’allez pas travailler toute votre vie pour Dynamique Embauche. Vous allez trouver un travail à temps complet. Vous pourrez payer un loyer. Vous chercherez un appartement pour vous et pour Anna.
— Oui je quitter Hôtel Formule 1. Hôtel pas bien pour femme russe et fille Anna.
— Regardons cette annonce, Madame Chorelov. La mairie cherche du personnel d’entretien. Ça serait bien pour vous, je crois. Un travail à temps complet, la semaine, pas trop loin de chez... pas trop loin d’ici. Je vais vous aider à répondre, à envoyer un CV par e-mail.
— Oui... e-mail. J’adresser email russe.
— Euh... Oui, mais pas en russe, Non... Ça, ce n’est pas possible pour trouver un emploi en France. Nous allons vous créer une adresse gmail et répondre en français. Je vais vous aider.
— D’accord, Madame Françoise. Merci Madame Françoise.
— Si nous ne terminons pas aujourd’hui, il faudra revenir demain. Peut-être sans Anna, ça serait trop long pour elle, n’est-ce pas ?
— D’accord Madame Françoise.

Près de l’entrée, Mariano Quispe s’est arrêté devant les bénévoles qui reçoivent et distribuent le courrier aux personnes sans domicile. Il a donné son nom, mais aucune lettre n’est arrivée pour lui. A présent, il se dandine sur sa jambe douloureuse, caressant la flûte dans son sac. Il attend son tour pour voir Madame Françoise, faire avancer son dossier de titre de séjour. Ici, le soir n’est plus très loin, mais à Ierba Lunga, c’est le matin, les vaches se sont éparpillées dans le champ. Elles ne ruminent pas encore, leurs veaux folâtrent çà et là...

Mariano tire avec ses mains sur la peau de ses joues. Son père, Eduardo Quispe a-t-il retrouvé Cecilia, sa danseuse au mouchoir blanc ? Comme elle était douce, Cecilia, mi madre... Hace tantos años...

huayno

Mariano voit le regard de Madame Françoise se poser sur lui, par-dessus la silhouette de la femme blonde, la russe. Il fait un geste du bras, de loin, incline la tête puis tourne les talons.

Un autre jour. Il reviendra un autre jour.

5. Temps perturbés


— Madame Françoise, Madame Françoise !
— Oui, Madame Chorelov. Je suis là, calmez-vous, je vous en prie !

Mariza Chorelov s’est jetée en avant dès l’ouverture de la porte de la permanence. Sa coiffure blonde est jetée de côté. Elle s’écroule sur une chaise, toute essoufflée.
Migrants


— Madame Françoise, travail à l’école pas bon, Madame Françoise, tutrice mauvaise casse mon travail bon, tutrice arabe dit que mauvais.
— Madame Chorelov, calmez-vous, je ne comprends pas si vous parlez si vite. Racontez-moi dou-ce-ment ce qui vous arrive. Vous avez commencé votre travail à l’école primaire des Chênes Verts ?
— Oui Madame Françoise, jé commencé premier mars. Commencé bien, mais...
— Très bien. Vous travaillez là-bas du lundi au vendredi soir, à temps plein ?
— Oui, je fais entretien couloirs, salles de classe et midi cantine, mais bon travail mauvais, tutrice dit au directeur...
— Madame Chorelov, vous avez fait du bon travail, tout le travail demandé ?
— Oui mon travail est toujours bon. Vous me connaissez, non ? Mais tutrice...
— ... ?
— Tutrice arabe. Tutrice dit que pas bonne musulmane.
— Votre tutrice dit que vous n’êtes pas une bonne musulmane ?
— Oui.

Mariza Chorelov se redresse sur sa chaise. Elle se recoiffe de la main, réajuste la ceinture de son pantalon et tire sur le col de sa veste.

ménage

— Elle dit pas habillée comme bonne musulmane.
— Parce que vous êtes habillée à la française et que vous ne portez pas le voile ?
— Oui. Pantalon. Pas voile. Pas bonne musulmane. Voisines à l’hôtel Formule 1 disent pareil. Voisines arabes...

Françoise appuie sa main contre ses sourcils relevés, puis lâche un grand soupir.

— Madame Chorelov, vous avez un emploi, un salaire. C’est le plus important maintenant, pour votre dossier de demande de logement. La décision devrait être ce mois-ci, je rappelle ma correspondante demain. Pensez à Anna et à la vie que vous préparez pour elle et pour vous.
— Merci Madame Françoise, Merci beaucoup.
— Et à l’école des Chênes Verts, ne répondez pas aux questions sur la religion. Continuez à bien faire votre travail et tout ira bien.

Mariza plisse les yeux et pince ses lèvres
— Tutrice arabe...
puis tend la main.
— Au revoir, Madame Françoise. Merci Madame Françoise.

Mariza Chorelov se lève, reboutonne sa veste et sort à grands pas.

piétonne

septembre


Il fait gris, les jours raccourcissent. Le soir est bientôt là. Modibbo Sow entre d’un pas décidé à la MPT. Il salue la personne de l’accueil et lui sourit.

— Bonsoir Sandrine, vous allez bien ?
— Bonsoir Modibbo, oui merci. La journée est un peu longue, mais ça va.
— Oui, courage. Moi, je suis sorti plus tôt aujourd’hui.

Face à ses dents écartées et à son visage rond sous une boule de cheveux crépus, la jeune femme ne peut s’empêcher de sourire, elle aussi.

— J’ai rendez-vous avec Madame Françoise Dumas. Elle est arrivée ?
— Non, pas encore.
— Je vais l’attendre au fond, j’ai pris un livre.

Il va s’installer sur une banquette, au fond de la salle, et se plonge dans son bouquin.

Quinze pages plus tard, Françoise se plante devant le lecteur et l’interpelle.
— Bonsoir Modibbo ! La terre pourrait trembler, vous continueriez à lire, n’est-ce pas ?
— Bonsoir Françoise … pardon. C’est vrai, ce roman me tient. Un policier facile et court, mais super bien !
— Bon ! Et où en êtes-vous ? Il y a bien deux mois que vous n’êtes pas venu.
— Oui, c’est vrai. Mon boulot dans la fabrique de portails à Gometz se termine souvent tard. Il y a de plus en plus d’électronique dans ces machins et ça ne marche jamais comme le client veut.
— Vous avez un CDD ?
— Oui... Le patron va me proposer un CDI à la fin du mois... Bah...
— Et vous allez l’accepter bien sûr !
— Et bien... Pas sûr... Non, en fait... C’est pour ça que je voulais vous voir.
— Comment ça Modibbo ! Vous ne vous rendez pas compte ! Vous avez la chance d’avoir un CDI et vous refuseriez !
— Oui mais... Ce n’est pas vraiment...
— Pas vraiment l’emploi que vous souhaitez ! Bien sûr que non ! Mais ouvrez les yeux Modibbo ! Ouvrez les yeux !

Regard

Elle fourrage dans ses cheveux et tire sa mèche blanche sur le côté. Ses yeux lancent des éclairs. Elle explose et sa bouche expulse les mots en rafale.

— Modibbo, vous êtes dans une situation précaire. Depuis plusieurs années. Des associations vous aident. Elles vous accompagnent. C’est dur. C’est long. Vous accédez enfin à un emploi. Un salaire. Et vous faites le difficile ! Au moment précis où un emploi pérenne se présente ! Non ! Ça n’est pas possible !

Modibbo se lève. Françoise Dumas d’habitude toujours maîtresse d’elle-même ! C’est la première fois qu’elle s’adresse à lui avec des mots qui claquent comme du métal.
— Ecoutez, Françoise, ...
— Vous ne vous rendez pas compte, Modibbo. Vous ne vous rendez vraiment pas compte ! Tous ces efforts, pendant si longtemps ! Votre retour à l’écriture du français, à la lecture. Votre recherche d’un emploi, l’entreprise à Gometz. Et maintenant...

Elle laisse tomber les bras le long de son corps. Le coin de ses lèvres a pris un pli dur et amer. Elle incline la tête et fait un geste du bras en guise de salut. Un instant plus tard, elle franchit la porte vitrée et quitte la MPT à grandes enjambées furieuses.

mai


— Madame Chorelov, quelle chance d'avoir obtenu ce trois-pièces après votre emploi au collège ! Vous vous rendez compte du chemin que vous avez parcouru en un an ? L’hôtel Formule 1, la petite chambre... Et maintenant l’appartement avec une vraie cuisine, une chambre pour Anna. Les commerces, le soleil qui entre dans votre séjour et la verdure alentour ! Vous pouvez être fière. Et moi, je suis très fière de vous.
— Madame Françoise, je veux demander vous.
— Oui ?

Mariza Chorelov se redresse sur sa chaise. Elle réajuste l’encolure de sa robe et passe sa main sur ses mèches blondes.

— Madame Françoise, combien coûte appartement en France ?
— Eh bien, mais vous le savez ! Vous voyez bien combien vous payez de loyer chaque mois. Vous ajoutez l’APL. Et vous avez le prix.
— Non, combien coûte appartement acheté ?
— Oh ! ... Très cher dans la région ! ... Vous ne pensez pas acheter un appartement ?

Mariza bouge sur sa chaise et se redresse un peu plus.

— Non, jé pas argent. C’est Olga qui demande. Olga ma cousine. Elle habite maison à Kiefff, Oukraïna. Trrrès belle maison ! Grrrande maison !
— Euh... Je ne sais pas, ça dépend de la taille de l’appartement, de l’endroit...
— Appartement comme chez moi, dans quartier moi.
— Vraiment, je ne sais pas... Je demanderai à mes collègues... Peut-être qu’ils sauront...

Françoise passe rapidement la main sur sa tempe grisonnante et reprend.

— Dites-moi, Mariza, comment Anna s’est-elle adaptée à sa nouvelle école ?
— Oh, très bien. Elle habitude changer d’école. Maîtresse est très contente et notes sont toujours très bonnes.
— Pour ça aussi vous pouvez être fière. Elle grandit et vous avez une belle fille. Pour le dossier de cantine, revenez la semaine prochaine avec tous les papiers que je vous ai demandés. Avec votre salaire, le tarif ne devrait pas changer. Ne vous inquiétez pas.
— Merci Madame Françoise. Merci beaucoup et à bientôt.

Françoise Dumas raccompagne Mariza vers la sortie du local. A ce moment, la sonnerie musicale d’un téléphone retentit en fanfare. Françoise serre rapidement la main de Mariza.
— Je vous laisse...
— Oui, merci. Au revoir.

Téléphone

La forte voix de la femme russe emplit l’espace autour d’elle.
— Allooo ?
— kzzcho ... snrttchof ...
— Da ... Mariza Tchorelov.
— krtz ... brats ... tchoff ...

Mariza est plantée au milieu de l’entrée. Elle parcourt la pièce du regard avant de répondre, un ton plus bas.

— Da, Oleg... Oleg Tchorelov... Elle hausse la voix. Kapitan Oleg Tchorelov!
— bzzz ... sky.
— Da, Sikorsky... Da, da, Sikorsky, ... vertolet Kamov, Mil!
— krrr ... kltt ... vertolet Sikorsky
— Niet! NIET, NIET, NIET!

Les derniers mots ont été prononcés d’une voix stridente. Mariza a coupé la communication et fourré le Samsung dans son sac. Ses yeux sont serrés. Elle est très pâle. Elle quitte le local à grands pas rapides.

Smartphone

Françoise se rapproche de son collègue qui s’affaire près de l’imprimante. Elle fronce les sourcils et se mord les lèvres.

— Tu sais Bernard...
— Oui, Françoise ?
— Tu n’as pas remarqué que c’est au moment où les choses s’arrangent pour les personnes que nous accompagnons...
— Oui ?
— au moment où ils trouvent un emploi, obtiennent un logement...
— Et bien ?
— à ce moment-là, d’autres problèmes arrivent. Leur histoire ressurgit...
— C’est vrai, souvent... Françoise, ... je voulais te dire... Un truc un peu étrange.
— Oui quoi ?
— Tu sais ce que c’est un Sikorsky ?
— Non, aucune idée. Un truc russe ?
— C’est un hélicoptère... Un hélicoptère militaire.

Françoise a complètement mangé son rouge à lèvres. Elle plisse les yeux et fait un geste nerveux vers sa coiffure. Elle laisse pendre ses bras le long de son corps. Elle regarde Bernard et ne dit plus rien.

Regard

juin


Mariza Chorelov est soigneusement maquillée et coiffée. Elle est en talons hauts, robe et petite veste cintrée un peu trop étroite, sac à main de cuir rouge sous son bras, masque rouge et noir. Elle s’apprête à entrer dans la bijouterie la plus distinguée de la rue de Paris, suivie par Françoise Dumas.

— Madame Françoise, je veux remercier vous de m’accompagner. Avec Français, toute seule, c’est trop difficile pour moi.
— Je comprends Madame Chorelov, entrons.

Elles sont accueillies par une jeune femme, à qui Mariza Chorelov explique qu’elle veut vendre un bijou de famille. Le patron est aussitôt appelé. Le petit homme chauve et bien portant prend l’affaire en main.

— Bonjour Mesdames. Je comprends que vous désirez vendre une bague comportant une pierre précieuse. Voyons cela.

Mariza sort de son sac à main un écrin carré de cuir mauve et l’entrouvre. Une bague dorée portant une grosse pierre apparaît. Le petit homme se redresse aussitôt derrière le comptoir. Il manœuvre un interrupteur qui fait descendre à moitié des volets sur la vitrine extérieure et éclaire la partie arrière du magasin.

— Pardonnez-moi Mesdames. Je dois appliquer des consignes de sécurité pour les bijoux d’une certaine valeur. Vous comprenez, les assurances... Il fait un geste fataliste du bras... Installons-nous à cette table.

Françoise Dumas hausse ses sourcils jusqu’au milieu de son front. Le bijoutier pose une grosse loupe monoculaire au-dessus de la bague et s’exclame.
— Mais... Ce n’est pas un zircon. C’est un diamant !
— C’est bijou famille russe ! dit Mariza d’une voix forte.
— Madame... Madame... Je ne peux pas...
— Monsieur, ça diamant vrai de famille !
— Madame, je suis désolé... Il tousse... Ma bijouterie est trop petite pour acheter une pierre de cette valeur. Vous comprenez, mon comptable, mon assurance professionnelle, ma trésorerie... Non c’est impossible... Il tousse à nouveau.
— Monsieur, c’est diamant de grand-mère !
— Je suis désolé, terriblement désolé. C’est vrai, le diamant est réellement impressionnant, même si on voit qu’il a été serti sur une bague de moindre valeur...
— Monsieur...
— Oui la bague est en or, effectivement... s’empresse-t-il d’ajouter en devinant la grimace qui monte sur les lèvres de Mariza, sous son masque.
— Mais vous ne pourrez vendre ce diamant que dans une grande bijouterie parisienne, Place Vendôme par exemple. Bien entendu, vous aurez besoin du certificat de propriété. Une estimation officielle vous serait également utile, même si le document est en russe. Certains professionnels de notre métier sont d’origine russe, à Paris au moins. Il risque un petit sourire vers Mariza.
— J’ai pas certificat. Grand-mère de moi a pas certificat. Vous comprenez ?

Diamant

Le bijoutier a replacé la bague dans son écrin, qu’il a tendu à Mariza. Il a fait disparaître la loupe. Il a laissé la surface de la table nue et brillante comme à leur arrivée. Le petit homme bedonnant se lève. Il relève prestement les volets de sécurité, éteint les éclairages. Il arbore un petit regard figé et trottine jusqu’à la porte pour raccompagner ses visiteuses.

Dehors, la pluie est arrivée. Sur le trottoir, Françoise a déplié son parapluie. Son visage est fermé. Ses salutations à Mariza sont brèves.
— Madame Chorelov, je ne peux pas vous aider dans cette affaire de bijou. Mon rôle n’est pas celui-là. Des personnes qui n’ont plus rien m’attendent... Bonne journée ! lance-t-elle sèchement.
Elle part à grandes enjambées rapides.

Mariza tient son sac à main serré sous le bras. Elle jette un bref coup d’œil alentour. La vieille Lada beige avec le phare cassé et l’aile avant droite de couleur bleue attend de l’autre côté de la rue. Mariza s’absorbe dans la contemplation de la vitrine jusqu’à ce que Françoise ait disparu au bout de la rue de Paris. Alors elle prend une grande inspiration. Elle traverse, contourne la voiture, ouvre la portière arrière gauche et monte à bord. La portière se referme. Cinq minutes s’écoulent.

Le moteur de la Lada démarre. La portière s’ouvre à nouveau. Mariza sort. Une voix d’homme crie quelque chose et la portière claque en se refermant. La boîte de vitesses grince longuement au passage de la première. La voiture s’en va.

Mariza reste là un instant, serrée dans sa veste trop étroite, son sac écarlate au bout du bras. Puis elle se retourne et marche en direction de la station de RER. Ses talons sont trop hauts pour le pavage du trottoir. La pluie fait de larges auréoles sur ses épaules.

Diamant

septembre


Il fait encore chaud. C’est la rentrée. Françoise Dumas descend les marches de la Mairie, un porte-documents à la main.

— Bonjour Modibbo, comment allez-vous ?
— Bonjour Françoise, je suis content de vous voir. Vous allez bien également ?
— Je vais très bien, merci. Avez-vous de bonnes nouvelles ?
— Oui, je suis très excité par le lancement de notre entreprise de relocation et de mobilité professionnelle avec mes amis Daye et Demba. Nous démarrons l’activité le mois prochain. Je suis très heureux de pouvoir vous en parler, écouter vos conseils.
— Vous avez déjà des clients ?
— Oui ! Dix clients, comme prévu pour lancer l’activité. Euh non, en fait, ils n’ont pas encore tous signé les devis qu’ils ont demandé … Mais ils ont donné leur parole et j’ai confiance, nous sommes entre Peuls !
— Des clients d’entreprise ou des particuliers ?
— Cinq sont des hommes d’affaires qui ont monté leur entreprise dans la région. Les autres sont des salariés Peuls qui prennent un poste dans la banlieue. Ou des chefs de famille qui rejoignent leurs grands enfants établis ici. Nous avons fait jouer tous les réseaux possibles depuis l’été et ça a marché !
— Je vois…
— Nous n’avons pas choisi le nom définitif de l’entreprise. Ce sera peut-être « Peuls en France ». Vous trouvez ça comment, Françoise ?
— Que des Peuls, que des hommes ? Aucune femme ? Aucune portugaise, … tunisienne,... libanaise ?
— Euh … non... Je ne m’étais pas posé la question comme ça.
— Modibbo, je vais être directe. Ouvrez les yeux ! Regardez le monde ! Regardez autour de vous, en 2021 ! Regardez dans 5 ou 10 ans ! Dans toute la région ! Vous êtes sûr que vous ne voyez que des hommes ? Que des Peuls ?

Françoise Dumas a baissé son masque à moitié. Elle s’est mise en face de Modibbo et le fixe sans ciller. Lui danse d’un pied sur l’autre et reste muet.

— Modibbo, je vous parle comme ça parce que nous nous connaissons bien. J’ai confiance en vous. Je crois en vous. Je sais que vous pouvez faire mieux que … — elle prononce très vite les trois mots — « Peuls en France ».

Elle lui décoche un grand sourire en gardant ses lèvres serrées et ses sourcils froncés, puis

— A bientôt Modibbo !

Et elle file en direction de la Poste.

Mairie

6. juin 2022


Mariano Quispe se tient dans l’entrée de la permanence. Il fait chaud en ce milieu d’après-midi, pourtant il porte son chapeau de feutre noir et un poncho marron. Son bras est glissé dans le grand sac passé sur son épaule. A ses pieds, un gros baluchon en toile de jute encombre le couloir qui mène à la table du courrier. Il reste là, bougeant d’un pied sur l’autre, visage impassible. De temps en temps, il souffle un peu d’air à travers son masque, comme pour chasser une poussière qui danserait devant lui.
Migrants

— Bonjour Monsieur, vous venez chercher votre courrier ? Quel est votre nom ?
— Bonyour... No gracias.
— Vous avez rendez-vous avec un permanent ?
— ¡Si! ¡Con la señora Françoise! ¿No está?
— Non, pas encore... Elle va arriver dans un moment. Ne vous inquiétez pas...

Derrière la table du courrier, la bénévole aux cheveux couleur de neige se penche vers sa voisine et murmure.
— Je le connais. Il vient de temps en temps, mais il n’y a jamais de courrier pour lui…

Mariano se tourne vers la fenêtre. A travers le carreau sale, il distingue les marronniers de la cour de l’école de l’autre côté de la rue. Leurs branches sont couvertes de grappes de fleurs rouges. A Ierba Lunga, c’est la saison sèche, le matin, il fait plus frais. Après le vêlage de printemps, les veaux ont grandi, ils doivent commencent à brouter quelques herbes tendres.

Françoise Dumas entre en coup de vent. Elle pose un porte-documents ventru contre le mur et salue tout le monde.

— Bonjour Thérèse, bonjour Chantal… Ah, bonjour Monsieur Quispe, vous êtes là !
— Bonyour Madame Françoise, yé…
— Vous n’êtes pas resté, la dernière fois… Il y a un mois, non deux mois...
— Yé sé… Bueno…
— Pourtant, Monsieur Quispe, vous ne pouvez pas rester comme ça... Venez par ici et regardons où vous en êtes.

Mariano tire son gros sac derrière lui et rejoint Françoise Dumas à une table, dans la salle de permanence.

— Monsieur Quispe, votre situation me préoccupe. Sans papiers, sans justification de votre présence après tout ce temps, vous courez un gros risque. Celui d’être expulsé du jour au lendemain. Vous comprenez ça ?
— Bueno, Madame Françoise... Yé voulais vous dire…

De ses mains, Mariano étire la peau de ses joues vers le bas. Puis il plonge le bras dans son sac gris. Il en tire sa flûte et un formulaire plié en quatre qu’il tend devant lui.

— Madame Françoise, yé suis allé à la gendarmerie la semaine dernière…

Elle saisit le papier. Il ne lui faut qu’une seconde pour reconnaître l’OQTF, l'Obligation de Quitter le Territoire Français sans délai de départ ni délai de recours. Elle vérifie la date d’effet. Son visage pâlit et s’allonge. Elle se lève et reste muette. Il s’est levé lui aussi, large et tranquille devant cette grande femme qui hausse une épaule, puis la redescend. Elle baisse la tête sur un côté.

— Madame Françoise, se terminó... Se terminó… Yé voyache mañana a Lima.

Mariano reprend le papier et le glisse dans son sac. Ses lèvres se détendent et il souffle deux notes silencieuses au milieu de la pièce. Saisissant le bras de Françoise, il lui donne l’accolade, lentement. Son visage reste impassible. Il a gardé la quena dans sa main gauche, posée sur l’épaule de la bénévole comme une protection contre les mauvais sorts administratifs.

— Madame Françoise, gracias por todo... Realmente gracias… Que le vaya bién… Adios… Adios a todas y todos.

Mariano Quispe se retourne. Il se dirige vers la sortie. Il tire son lourd sac de jute sur le plancher avec le bruit d’un camion venu d’Ayacucho qui passerait sur la piste, à l’entrée du pueblo. Il incline brièvement la tête en passant devant les dames du courrier. Il ne boîte qu’imperceptiblement. Les rides ont disparu de son front, seules restent celles qui partent du coin des yeux. En sortant du local, il croise une jeune brune qui est maintenant plus grande que lui.

— Ana, paloma mia. Me voy... Me voy para siempre... ¡Suerte y amor para ti!

Il lui sourit longuement, ses yeux sont presque fermés face au visage de la jeune fille. Elle tend la main vers la flûte et la frôle en lui rendant son sourire.

En haut des marches, Mariano Quispe se place devant l’Inti, face au soleil qui commence à baisser, face aux Andes, loin là-bas dans le sud-ouest, de l’autre côté de la terre. Soudain, il est plus jeune. Eduardo Quispe et Cecilia sa danseuse regardent leur fils qui revient. Sa quena bien-aimée est devant ses lèvres. Elle attend. Dans le huayno syncopé des jours de fête, il lui souffle l’amour de sa langue et de son pays. A l’intérieur, Anna reste immobile. Elle écoute la musique du voyage et du vent qui court sur les montagnes.

Puis ses pieds commencent à sauter et à frapper le sol.

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Mis à jour le 16 septembre 2021 --- 3 commentaires
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