Prologue - La passeuse
Elle se tient assise sur une natte, dans la tente circulaire. Ses membres sont cachés sous le vêtement de peau, brun, rehaussé de pièces
triangulaires bleues. Elle reste immobile, indifférente aux femmes et aux enfants qui vont et viennent à petits pas. Ses cheveux longs et grisâtres
encadrent un visage amaigri, anguleux, à peine visible dans la pénombre. Ses yeux ouverts fixent le néant. De temps à autre un peu de salive coule de
sa bouche. Le soleil monte pesamment dans le ciel, s’attarde au zénith, puis les ombres s’allongent à nouveau. La chaleur de la journée finissante
accable les occupants du campement. Les insectes vrombissent autour des corps, insensibles aux volutes de fumée chargées de citronnelle et de thym.
Les lèvres crevassées de la vieille bougent à peine, sans émettre un son. Alors, une femme plus jeune s’approche, lui dit quelques mots, lui tend une
petite outre. Le visage se détourne légèrement puis revient à sa position. Les lèvres bougent à nouveau. Elle refuse la boisson et répète le même
mouvement de ses lèvres meurtries. La jeune femme approche son oreille tout contre le souffle qui s’échappe de la bouche édentée. Elle reste
un instant immobile. Puis elle se relève vivement, écarte la lourde portière de cuir et court vers la tente des hommes.

Un homme trapu se tient maintenant debout à l’extérieur de la tente, adossé au panneau de cuir, une forte arme de jet à la main. La jeune femme est
accroupie à ses côtés. On distingue à l’intérieur une fillette à moitié nue, la tête penchée contre le visage de l’aïeule, dont les yeux décolorés
restent fixes derrière les paupières distendues. Les lèvres déformées s’activent contre la petite oreille brune. De temps à autre, la jeune voix aiguë
émet une exclamation, quelques mots rapides. Le conciliabule se prolonge longuement. Le crépuscule est là lorsque la fillette repousse maladroitement
le pan de cuir et sort. Elle pleure en silence. Sans un mot, les yeux noirs grands ouverts, elle fixe longuement la jeune femme qui se relève aussitôt
et s’échappe vers les feux du soir. Puis elle porte son regard intense sur le visage du guerrier. Celui-ci, surpris, secoue la tête et brandit sa
lance. L’enfant ne bouge pas. La lance retombe, l’homme se dandine d’une jambe sur l’autre et grimace. Il regarde à droite et à gauche, yeux à moitié
fermés. Il s’écarte finalement en détournant sa tête. Après un instant, la fillette se dirige à pas lents vers la tente des hommes, petite silhouette
chargée des murmures de l’ancienne. La nuit a recouvert la forêt. C’est l’heure où les esprits rôdent.
1. Berceuse oubliée
La soirée s’étire autour du poêle dans cette maison ordinaire d’une petite ville de province, quelque part dans le Haut-Dauphiné. Appuyée contre
la table, la petite Noëlle lit avec application pour sa grand-mère, en ânonnant à peine.
— Dis, Mamie Cécile, tu crois que c’est vrai, cette histoire ?
— D’abord, c’est une très belle histoire. Ensuite, on ne sait pas … Il y a très longtemps, des choses étranges sont arrivées. Et puis tout le monde
les a oubliées.
— Oui, mais cette sorcière qui voit tout sans ses yeux ! Moi, j’y crois pas. ...
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... Elle a même pas de jumelles comme les chasseurs, tu sais, quand ils vont aux chamois.
— Ah Noëlle, ma poulette, quand tu seras plus grande, tu verras sûrement des choses que je n’ai pas pu voir dans ma vie. Tu te souviens de la
chanson pour t’endormir ?
La grand-mère pose ses doigts maladroits sur les paupières de la fillette et commence à chantonner d’une voix un peu tremblotante. Seules quelques
paroles isolées de la comptine lui reviennent.
— La la la, laridé, .. la la la petite mignonne, ...laridé lan laire...
— Mamie, Non, non, non !

Elle secoue sa tête et se libère pour reprendre le livre.
— Je suis une grande, j’ai le droit de rester un peu pour lire ! Je continue l’histoire.
— Ma poulette, j’ai oublié les paroles, mais un jour, tu t’en souviendras. Tu seras une grande magicienne. Tu pourras voir dans la nuit, comme les
chats noirs. Et tu chanteras les mots d’avant pour une petite fille, à ton tour.
— Bon, en attendant, Mamie, je continue !
2. L’âge d’amour
Aujourd’hui, j’ai rencontré Maxime. Ce grand brun aux cheveux trop longs ne se déplace dans le lycée qu’entouré de sa bande de terminale, des garçons
toujours en train de pousser un ballon de foot, de traîner leurs sacs de sport remplis de chaussures et chaussettes boueuses. Lui est un peu différent,
jeans marron et baskets informes surmontés d’une sorte de vareuse kaki d’un autre temps. Mais lorsqu’il y a un match entre les Verts (
je ne vois pas
bien de qui il s’agit) et le BSGé (
pareil, je crois que ça a un rapport avec Paris), tous ne parlent que de ça du matin au soir. Même pas la peine de
discuter. D’ailleurs, aucun n’a jamais jeté un regard sur moi, Noëlle, petite élève de première, chétive et insignifiante. Au fond, je n’y tiens pas.
Quand je vois ce qu’ils ont dans la tête, Non merci ! Seuls Maxime et son copain un peu maigrelet alignent de temps en temps deux pensées qui ne sont
pas du rabâchage de l’émission de télé de la veille. Mais après tout, ce qu’ils pensent ne me regarde pas. C’est juste que je perçois leurs pensées
malgré moi, quand j’ai un instant de distraction. Heureusement, je peux facilement passer à autre chose.
Et puis ce matin en sortant du cours d’anglais avec mon amie Véro, nous tombons sur l’équipe en arrêt devant le distributeur de boissons. Le grand
chevelu démodé nous interpelle.
— Salut Véro, salut les filles. Tu m’avancerais quelques pièces, Véro ?
— Salut.
Après sa brève réponse peu engageante, Véro reste immobile.
— Alleeeeez, Véro, s’il te plaît… Ton frère prétend que tu es sympa…
Véro plisse les lèvres et secoue la tête de gauche à droite. Puis elle se décide à fouiller dans son sac. Elle n’a qu’une pièce de cinquante
centimes. Elle se tourne vers moi. A deux, nous réunissons assez de monnaie pour deux boissons.
— Tiens Maxime. Non je ne suis pas cool. Ce petit con vient de découvrir que j’existe, c’est tout.
— OK, ok. ça va ! Merci Véro, merci à ta copine…
— …
— Ta copine s’appelle comment ?
— Noëlle, elle s’appelle Noëlle.
— Merci Noëlle. On te revaudra ça, à l’occasion.
Il laisse tomber son sac siglé « Peace and love » sur le sol. Il extrait deux Coca-Cola de la machine. Les bouteilles passent de main en main
dans le groupe puis finissent leur parcours avec deux chocs bruyants dans le fond d’une poubelle. Maxime nous adresse une sorte de plissement de
paupières puis se retourne et entraîne son gang vers la sortie.
— Pfff ! Heureusement Véro que nous pouvons ignorer leurs pensées.
— Heureusement que quoi, Noëlle ?
— Rien, rien, je me disais juste que ces gars n’avaient pas grand-chose dans le cerveau.
— Ça, c’est sûr ! Si tu entendais mon frère le soir après le lycée… Pitoyable !
Les jours suivants, quand je croise la bande dans le lycée, j’ai droit à un «
Salut Noëlle » plus ou moins collectif, et j’ai l’impression que les
yeux de Maxime se posent sur moi. Je ressens une impression bizarre, comme si j’avais cessé d’être transparente. C’était bien pratique, dans la
plupart des circonstances de la vie. J’en pleurais parfois aussi. Il va falloir que je m’habitue, que je trouve une attitude convenable et
passe-partout. Je suis un peu troublée. Je demanderai à Véro, elle a sûrement un avis bien arrêté à ce sujet.
Le week-end est arrivé. Je suis à la piscine et je ne me décide pas à entrer dans l’eau du grand bassin. Je me tiens sur la marche inférieure de
l’échelle métallique. L’eau atteint le haut de mes cuisses et n’a pas encore mouillé le bas de mon maillot une-pièce noir. L’eau est plutôt froide.
Je tergiverse en regardant les nageurs qui glissent dans leur ligne d’eau sans s’arrêter une seconde à l’extrémité du bassin. Une culbute, une
poussée invisible sous la surface et leur corps est reparti dans l’autre sens. Ça a l’air super facile, super puissant, mais je ne sais pas comment
ils font. Pour moi c’est autre chose. Quand je suis au milieu, c’est une lutte pour garder la tête hors de l’eau, pour respirer, progresser lentement
avec beaucoup de peine et rester en vie jusqu’au mur opposé. Soudain, un grand nageur s’arrête contre la bordure bleue. Sa tête et ses épaules
musclées émergent. Il se tourne vers moi. C’est Maxime, il a coupé ses cheveux.
— Salut Noëlle.
Il rit.
— Tu la trouves trop froide ?
Je ne réponds pas. Je croise mes avant-bras sur ma poitrine. Je ne veux pas qu’il devine l’extrémité de mes seins dressés sous mon maillot. Il
insiste gentiment.
— Tu viens ? Elle est bonne quand on nage, tu sais.
— Je ne sais pas bien nager. Pas comme toi. J’ai peur de couler, de ne pas pouvoir respirer.
— Couler ? On ne peut pas couler.
Il me sourit..
— Si tu veux, Noëlle, je te montre. Dans le petit bassin, où l’eau est plus chaude.
— Le petit bassin ? Celui réservé aux enfants ?
— Oui, viens ! Allons-y tous les deux.
Je remonte jusqu’en haut de l’échelle tandis qu’il se hisse sur le bord. Devant moi, l’eau dégouline le long de son grand corps. Les gouttes
brillent sur sa peau dans la lumière crue du début d’après-midi. Il m’entraîne d’un pas assuré vers le bassin des enfants, en laissant derrière lui
une trace mouillée sur le sol cimenté. Je le suis en ayant conscience de mes épaules étroites et de mes jambes trop minces. Je ne ressemble pas aux
filles de terminale qui se pressent souvent autour de sa bande de footeux.
Nous sommes dans le bassin des petits. Maxime s’est couché sur l’eau, les mains posées sur la mosaïque bicolore du fond.
— Allonge-toi comme moi, les mains au fond. Tu sens ton corps qui flotte ? Tu sens l’eau qui porte tes jambes ? Laisse ton corps trouver sa
place dans l’eau. Tu vois qu’on ne coule pas.
Sa voix est bienveillante. Les mains au fond, je n’ai pas peur. Je lui rends un petit sourire.
— Maintenant, avance avec tes mains. Jusque là-bas, au bord du bassin.
— C’est pas facile, ça glisse beaucoup au fond.
— Tu vas voir qu’en t’aidant des jambes, avec des ciseaux ou des battements, ça avance mieux.
Je m’applique et j’avance un peu mieux. Il sourit soudain largement.
Maintenant la même chose, visage dans l’eau, en regardant tes mains au fond.
— Le visage dans l’eau, en regardant ? Mais ça pique les yeux ! Je ne peux pas.
— Oui, ça pique. Mais on sent mieux l’eau sans lunettes de piscine.
Il insiste. Je finis par me faire violence. Mes yeux me brûlent. Il me fait faire des aller-et-retours à proximité des bambins et de leurs mères.
L’eau est moins froide. Je flotte à côté de son corps allongé, sans aller très vite, mais sans effort. Il me fait des signes sous l’eau, qui disent :
— Bouge tes jambes ! Sans les mains ! Oui, comme ça !!!
Je progresse lentement dans ce monde inhabituel. À une quarantaine de centimètres au-dessous de mon visage, la mosaïque se trouble et se cache
dans des remous. Je suis la ligne du dos d’un grand poisson orange. Je m’arrête souvent pour respirer, puis je replonge. J’entends un son cristallin
qui vient de nulle part. C’est un enfant qui frappe avec son bracelet contre l’échelle métallique, tout là-bas. A côté de lui, sa maman, enceinte.
Elle s’ébat paisiblement dans l’eau, couchée sur le dos. Elle se redresse. Ses cheveux lissés par l’eau ont la même couleur brune que les miens et
des gouttes brillent au soleil sur sa joue. Ses seins et son ventre débordent d’un petit bikini gris et rose. Elle se tourne vers moi et m’adresse
soudain un sourire amusé. Qu’a-t-elle vu ? Je la fais rire ? Elle me connaît ? Non. Je perçois son état d’esprit :
— Ils sont beaux.

Beaux ? Pourquoi pense-t-elle ça ? Je l’efface de mon esprit et je plonge à nouveau. Je reste un peu plus longtemps. Quand j‘émerge et que,
debout, j’inspire la bouche grande ouverte, les yeux rougis, échevelée, Maxime rit.
— Avec ton maillot noir brillant, tu ressembles à une otarie.
Je ne sais pas si c’est une moquerie ou un compliment dans sa bouche de bon nageur. Je vois qu’il regarde mon corps. Je décide de ne pas le cacher
derrière mes bras. Lui ne cache pas le sien.
La femme enceinte est tournée vers nous. Elle s’est rapprochée de son fils et a posé une main sur son épaule menue. Elle a passé un doigt sous une
bretelle de son bikini et semble rêver en nous contemplant. Elle se remémore son adolescence, ses premières amours. J’efface à nouveau ses pensées.
Je ne crains pas son regard. Je sens aussi celui de Maxime qui m’enveloppe, qui réchauffe mes membres. Je suis nue et ma peur recule en silence.
Une sensation nouvelle s’est insinuée en moi. Je ne peux pas la décrire. Elle n’est ni désagréable ni agréable, elle s’étend à l’intérieur de mon
corps. Elle m’habite en cet instant, alors que je me tiens debout au milieu du petit bassin. Je suis une autre et aucun de nous ne dit plus rien.
L’enfant tire doucement sur le caoutchouc de son bracelet et appuie sa tête contre le bras de sa mère. Tous les sons de la piscine ont disparu dans
la lumière aveuglante.
3. Jours de feu
J’ai rencontré Mathieu il y a cinq mois...
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juin 2018 --- 1 commentaire
17aug2018 11:27