Certains textes ne se montrent qu'à la nuit tombée, furtivement. Essayer ?
Perdu ! Revenez plus tard. Bonne chance.
Gagné ! Vous pouvez lire "Eliott et les envahisseurs" ou "Les yeux de Bastet".
- Vous trouverez par là un endroit où la vue est plus intéressante que sur le devant de la maison...
La petite dame aux cheveux couleur de neige indique la direction d'un mouvement du menton. Elle corrige un pli sur la manche de son chemisier beige et ponctue sa phrase d'un demi clignement d'oeil.
Il fait grand beau et sec depuis deux semaines, pas un souffle de vent. Pourquoi pas ? A son invitation, je traverse le salon, remarquant au passage l'horloge restée à l'heure d'hiver, alors que
nous sommes en avril. Le cadran est-il placé trop haut pour un accès facile ? Après tout, il suffit d'attendre l'automne pour être à nouveau à l'heure "normale", plus proche de celle du soleil
et de toute la nature.
La petite maison est semblable à des milliers d'autres au creux de cette vallée, assoupie un peu à l'écart de la cité, de ses autoroutes et de ses grondements d'avions. Pourquoi ce minuscule sourire
malicieux qui m'accompagne lorsque je passe la porte vitrée menant au jardin de derrière ? Et que pourrais-je voir depuis un espace enclos par les haies des voisins et dominé par leurs cerisiers
et magnolias plantés trop serrés ? Les yeux couleur de noisette ont-ils gardé de leur enfance le goût de faire des niches aux visiteurs ? Je décide de repousser ma manie des questions sur les
intentions de mes contemporains. Pas possible dans ce monde de fous où les évènements incohérents se succèdent sans répit. Sécheresse puis inondations, tempête à la nouvelle lune. S'adapter,
survivre ! Pas le temps de tergiverser. Pas le temps !
J'avance dans le petit jardin aux herbes folles, jusqu'à la haie du fond. J'écarte les branchages. Difficile. Je ne vois rien. Je me penche en avant, me griffe douloureusement les joues. J'ai l'impression
que l'espace voisin est parcouru par une brume venteuse. Avec la météo d'aujourd'hui ? Étrange... Une odeur de fumée me parvient par instants. Sur la droite, je distingue un mouvement bref.
Un petit animal marron à grandes oreilles passe au galop. D'une espèce que je ne reconnais pas. Un rongeur... Pas un lapin de garenne. Ni un lièvre. Des silhouettes floues s'avancent à sa suite,
à pas pressés dans ce brouillard inattendu. En silence. Deux adultes et un jeune homme. Les poursuivants de l'animal ?
Le jeune trottine en tête, un long bâton pointu à la main. Il tourne son visage un instant vers moi et fait une grimace, mais je ne crois pas qu'il m'ait vu. Il est bizarrement vêtu. Ses cheveux bruns
sont longs et mal retenus à l'arrière de sa tête. Ses jambes nues sont très sales. Il porte une veste en peau grossièrement assemblée. Il s'est déguisé ! Il joue à l'homme préhistorique. Et l'animal serait
son chien ? Les deux adultes le suivent de près. Encore plus sales et hirsutes que le jeune. Pas rasés ni coiffés depuis des mois. Ou alors vraiment très habilement maquillés. Ils sont pieds nus
également et courent maintenant en silence, à la suite, dans cette brume qui rend tous les contours incertains. Chacun porte une lance au manche sombre, un bois poli muni d'une pointe de pierre. Pas un cri,
pas un son, le brouillard avale tout. Les chasseurs passent sans me voir, à la poursuite de l'animal. Ils disparaissent, engloutis par la fumée grise avant même d'atteindre la clôture sur ma gauche.
Je me secoue pour reprendre pied dans la réalité ordinaire du jardin de notre hôtesse. Je ne parviens qu'à m'écorcher la joue droite sur une ronce. Pas une plante exotique à la sève hallucinogène,
a priori. Elle a parlé d'une vue "intéressante". En effet... Je me demande ce qu'elle a vu ... ou imaginé, dans cet endroit. Je ne me risquerai pas à aborder le sujet. La curiosité dirigée vers
ce que font nos voisins : Non ! Mais je rejoins néanmoins mon poste dans la haie du fond, en frottant ma joue qui saigne un peu. Ma paupière droite ne cesse maintenant de tressaillir.
L'odeur de fumée n'est plus là, remplacée par l'atmosphère familière de poussière grasse et de pollution urbaine que nous respirons depuis l'enfance. Mais toujours cette brume et ce vent
venu de l'ouest, comme à l'approche d'une dépression. Ce n'est pas une averse qui arrive depuis la doite, mais un téléphone. Un smartphone porté à bout de bras devant son visage par
une jeune fille. Elle se tourne vers moi, semble vouloir me dire quelque chose. Jeans, paire de tennis blancs, T-shirt trop court ajusté pour découvrir un tatouage sur le ventre, cheveux longs
et lissés, écouteurs blancs "wireless" dans les oreilles. L'uniforme de la collégienne de nos banlieues.
J'ai cru un instant qu'elle s'adressait à moi, mal caché dans ma haie d'épines. Mais son sourire charmeur et ses battements de cils syncopés sont pour son téléphone. Et l'opération en cours ne peut être
que le suivi par GPS de la piste numérique postée par une copine sur le Net. Ou bien le "selfie" en "live video" de la vaillante exploratrice suivie par les deux groupies qui apparaissent
à l'instant sur la droite. Elle portent le même uniforme. Leurs lèvres bougent, mais aucun son ne me parvient. Pas plus que lorsque leur éclaireuse parlait à son smartphone.
Je suis en train de devenir sourd ? Pourtant j'entends le vent qui agite les branches au-dessus de moi, les feuilles qui craquent sous mes pieds maladroits. La capture video se termine.
La fille crie quelque chose à ses suivantes, qui se figent les bras ouverts, comme on fait à la piscine en haut du plongeoir, juste avant de sauter. Elle presse une touche du téléphone. Survient alors
une scène en accéléré, dans un silence ouaté. La fille de tête marche à pas précipités vers la cloison de brume de gauche, à la poursuite du smartphone, suivie au même rythme fou
par ses copines. En deux secondes, tout a disparu. Peut-être était-ce la touche "Video speed x 8" avec l'ajout d'un soupçon d'IA ?
Heureusement, je n'ai pas été affecté. Je quitte mon poste d'observation, reviens sur l'herbe inégale. Je tâte mes membres, légèrement tremblants. Ma joue ne saigne plus. Tout est normal. Sauf la vue
depuis la haie du jardin de derrière. La mamie aux cheveux de neige avait raison. Une question me surprend, que je garderai pour moi-même, comme le reste. Chaque personne aurait-elle
ses propres visions ? Qu'y avait-t-il derrière son sourire?
Une lumière bleue venue de la haie interrompt soudain ma divagation, dans une odeur d'étincelles électriques. Je reprends ma place au milieu des branches hostiles. C'est ma pommette gauche que ces épines
ont griffée, cette fois-ci. Je presse l'estafilade et j'essaie de distinguer les ombres qui s'avancent lentement dans le brouillard luminescent. Elles émergent sans un mouvement apparent, toutes proches,
à quelques mètres sur ma droite. Deux silhouettes longilignes au crâne rasé. Leurs combinaisons argentées brillent dans cette lumière froide. Ou leur peau, car je peux voir les formes de leurs corps.
La première est une très jeune femme aux hanches encore étroites. Elle m'a vu. Elle fait un geste du bras dans ma direction. Son visage couleur de métal me sourit. Ses yeux sont d'une couleur marron,
à peine un peu plus clairs que ceux de notre hôtesse. Mais pas de chevelure de neige, sa tête nue et ronde ne porte pas un seul cheveu. Son compagnon plus musclé et plus grand l'a rejointe.
Face-à-face, ils échangent quelque chose que je ne peux pas voir, puis chacun plaque sa main sur son estomac, comme après un repas. Elle se tourne à nouveau vers moi, m'adresse un petit sourire moqueur
et un demi clin d'oeil. Puis ils reprennent leur lente glissade silencieuse dans la brume bleutée.
Ils disparaissent sur ma gauche, me laissant comme un sot, à parler seul, la main appuyée sur ma joue entamée.
Quand je reviens dans la maison, l'horloge est toujours à l'heure d'hiver. Ma montre s'est arrêtée. La pile ? La dame aux cheveux blancs m'accueille dans le calme du séjour. Elle me tend un morceau de gaze
pour essuyer les griffures de mon visage et me propose de faire le thé, il est cinq heures.
mai 2025 --- 1 commentaire
Noëlle 04may2025 16:30
La mesure du temps sur l'horloge haut placée , ça ouvre quelque chose. Par exemple : à la fin des aventures, à 5 h, tout est comme avant.
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04may2025 16:30