Certains textes ne se montrent qu'à la nuit tombée, furtivement. Essayer ?
Perdu ! Revenez plus tard. Bonne chance.
Gagné ! Vous pouvez lire "Eliott et les envahisseurs" ou "Les yeux de Bastet".
Dans le coin-cuisine carrelé de blanc, la fourchette frappe sans relâche le fond de l’assiette de porcelaine. La lumière d’automne qui entre par l’étroite
porte-fenêtre étend sa pâleur sur la mixture jaunâtre. La main nerveuse et l’avant-bras broussailleux s’activent. Une pause. Nikos redresse son torse mince,
jette un regard vers le séjour. L’adolescente à la mèche décolorée est enfoncée dans le fauteuil en rotin, face à la fenêtre, les yeux fixés
sur le petit jardin abandonné.
Nikos grimace. Il ajoute une pomme de terre et deux carottes encore nimbées de vapeur. Il verse une cuillerée de crème fleurette tiède,
une pincée de sel, puis reprend sa battue vigoureuse. Pas sûr que ça lui plaise… Assez salé ? Hmmm… Oui !... Le poivre... La ciboulette
hachée… au dernier moment, juste avant de servir.
— Léa, on passe à table !
Il a donné à sa voix de baryton un ton plus aigu que d’habitude, avec une tierce descendante sur les deux derniers mots. Elle se lève avec un soupir, se faufile
derrière la table étriquée et s’affale sur la chaise de bois. Les extrémités de ses lèvres sont tendues. D’un souffle, elle éteint la petite bougie rouge placée
à côté de la carafe.
— On risque de s'brûler avec ton truc.
— Bon appétit, Léa.
— Ah ! T'as fait de la purée. Ya du Pesto ?
— Euh… non.
— Ou alors du ketchup ?
Le repas se poursuit en tête-à-tête dans la pièce anguleuse. Le bruit métallique des couverts résonne contre les murs nus.
— T'as des glaces, en dessert ?
— Non, désolé Léa. Je n’ai pas de congélateur... Il lui lance un coup d’œil noir. Il y a des fruits.
La tarte aux pommes trop cuite restera dans le placard. Le four des propriétaires de la maison, à l’étage au-dessus, a chauffé trop fort et Nikos ne s’est pas méfié.
Dans l’après-midi, Léa s’extrait du fauteuil.
— D’ici, j’arrive pas à joindre ma copine Marlène. Je rentre chez nous, je veux dire chez Maman. Il faut que je lui parle.
— Léa, tu es toujours la bienvenue ici, tu le sais. Tu reviens dans 15 jours ? Avant peut-être ?
— Bah non. Ça sera l’anniv’ de Marlène, chez elle. Une maison géniale, avec une piscine éclairée la nuit.
— Le grand frère de Marlène sera là ? Celui que j’aime bien, Lucas.
Elle rougit soudain.
— Je ne sais pas. Peut-être…
Nikos lui sourit.
— Tu lui diras bonjour de ma part.
Léa se détourne un instant puis fixe ses yeux noisette sur lui.
— Je te dirai quand je reviens, papa.
Elle rassemble ses affaires, son grand sac en toile de jeans et son téléphone. Elle tend une joue. Nikos se penche et l’embrasse lentement.
Sa pomme d’Adam s’affole un instant.
— Au revoir ma Léa… Prends soin de toi… Je penserai à toi.
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mars 2019 --- 1 commentaire
Yves 04 mars 2019 16:43
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04 mars 2019 16:43