Il a plu toute la nuit. Alexandre entrouvre la petite barrière de bois. Il pose trois pots de faïence bleue à liseré gris au pied de la première rangée de fleurs.
La terre brune est constellée de minuscules boules beiges, plus claires dans la lumière du matin, comme toujours après la pluie. Il prend garde de ne pas
tacher ses vêtements, un jeans et une chemise propres. Il se redresse, regarde attentivement les nuages qui filent vers l’intérieur des terres, passe la main
sur ses cheveux en brosse, sur sa joue rasée de près, puis saisit ses outils. Il faut préparer une gerbe pour Élodie Le Bihan. Elle arrivera vers
neuf heures. Elle n’a pas précisé la couleur. Pas besoin. Alexandre connaît les goûts de sa cliente. Un assortiment multicolore, avec du blanc pour faire ressortir
les autres teintes.
Il choisit les plus beaux plants, ceux qui ont poussé haut et droit. La tempête de la semaine dernière a fait des dégâts. Son œil s’attarde sur l’inflorescence la plus basse. Caché sous les nervures rigides
de la longue feuille d’un vert profond, le bord d’un pétale laisse deviner quelle lumière éclatante la fleur épanouie projettera sur le monde. Alexandre se penche. D’un geste sec il coupe la tige presque
au ras du sol. Il ôte quelques feuilles et dépose l’épi avec les précédents au creux de son bras. Lorsque la gerbe lui dit « Je suis belle », il ajoute un glaïeul blanc. Il la porte à pas lents
jusqu’au buisson de mûres et la pose avec précaution dans le seau d’eau qui attend. Regard admiratif, demi-sourire en plissant les yeux. Prêt pour l’arrivée d’Élodie.
Il pose le sécateur et se faufile près de la haie du fond du jardin, derrière la dernière rangée de fleurs. C’est le moment où le vent se calme, où la mésange s’approche et bavarde. Un parfum semblable
à celui de la carotte emplit l’espace. Alexandre hoche doucement de tête vers les trois plants qui poussent là, à l’abri des regards. Une salutation quotidienne. Des feuilles vert sombre finement dentelées
et des fleurs d’un beau rouge vif. Les géraniums. Il ferme les yeux et inspire pour mieux sentir la note légèrement citronnée qu’ils dégagent. Pour eux, il a déposé les pots bleus à l’entrée.
Un bruit à la barrière. Élodie arrive. Jeune et élancée. Habillée sobrement. Une chevelure châtain souple, un teint un peu trop pâle.
― Bonjour Élodie.
― Bonjour Alexandre, vous allez bien ?
Ils ne se serrent plus la main. Ils se connaissent depuis si longtemps.
― Oui, merci. Vos glaïeuls sont prêts.
Il lui tend la gerbe, longue épée touffue dans le soleil fugitif du matin.
― Oh ! Magnifique ! C’est toujours un bouquet de fête au mois d’août.
― Vous me paierez la semaine prochaine, Élodie. Je n’ai pas pris la caisse.
― D’accord.
La visiteuse a remarqué les pots sur le sol. Elle hésite.
― Alexandre, j’aimerais aussi un bouquet plus petit pour mon entrée. Je voudrais le poser sur un tablard.
Dans le dernier mot, Alexandre reconnait soudain une expression du sud-est, l’écho oublié d’une autre voix. Surgi des yeux marron, un reflet doré le transperce. Quatre ans.
Elle est partie il y a quatre ans. Il se détourne pour qu’Élodie ne voie pas son trouble, le tremblement de sa lèvre inférieure.
― Oui… Je… Je n’ai rien qui convienne… Je suis désolé.
Sa voix est devenue plus sombre. Il se balance d’un pied sur l’autre. Il fixe la haie sur la gauche. Quelques pas, une pause, un long regard vers un nuage gris insignifiant. Il repart, se penche puis
revient vers Élodie.
― Tenez, c’est pour vous, dit-il en lui tendant quelques glaïeuls roses et blancs aux tiges courtes et sinueuses.... Une prochaine fois peut-être, j’aurai… Il ne termine pas la phrase.
― Merci Alexandre. C’est très gentil.
Elle lui sourit. Lui baisse les yeux, fasciné par les tennis blanches et noires qu’elle tient serrées l’une contre l’autre sur la terre trempée. Il ne répond pas. Après un moment, elle repousse ses cheveux
vers l’arrière, d’un petit geste.
― Alexandre, je vous remercie pour tout. Je vous dis à mardi prochain ?
Elle a penché la tête vers l’épaule en prononçant les derniers mots. Lui porte la main à son cou, ses lèvres s’amincissent. Il la regarde. Une tache rose éclot sur le haut de sa joue. Pas plus grosse
qu’une pousse de glaïeul. La main pressée sur sa gorge assourdit la réponse du grand timide en bleu.
― Je vous en prie. À mardi.

Après son départ, Alexandre reste un moment face au vent d’ouest, le regard tourné vers les nuages qui grossissent à chaque minute avant de défiler au-dessus de lui. D’ici on n’entend pas la houle
qui déferle sur la plage. Seulement le vent qui siffle dans les branches. Derrière lui, depuis quatre ans, les fleurs ont remplacé les laitues, les courgettes et les tomates. Il n’y a que les géraniums
pour rappeler la vie d’avant.
Quand la mésange revient et zinzinule à nouveau, Alexandre baisse enfin la tête, se retourne et reprend le sécateur abandonné près du seau. D’autres glaïeuls rouges, violets, indigo ou jaunes attendent sa main
et le creux de son bras, pour d’autres visiteuses. Et des roses et blancs pour Élodie.

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août 2023 --- 2 commentaires
13sep2023 14:46
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