Histoires courtes

Le 24 août 2023



Rencontres

La femme en rouge Une langue gourmande Silvère La Danoise qui ne parle pas L'automne est arrivé Glaïeuls à Kérity Folie de printemps La vieille ville Lézard du soir Jogondiral Tente d'accueil Regard Le Tao Coffret inca Brocante Métro Portrait Chat
Trajectoires

Vagues sur la plage Grève blanche Echarpe orange Regard vert Crayons de couleur Colline Trois ados La ligne des Phares Cycles Lac du Merle noir Le vieux phare Soledad
Récits
fantastiques

Café du matin Le poisson géant Bientôt Cinq heures Le miroir Migrants L'orage Paysage de Toscane Les kakis La porte sombre Crapaud accoucheur Maxim et Lorie Le petit Paul Cape Cod morning Chat noir Le Chasqui 9 juillet Gerboise Rastignac Fauvettes Moving
Nouvelles
ordinaires
Atelier 11jun2025 Yeux violets Lac onirique Oasis Smartphone Empreintes dans la neige Robe rouge L'intruse Figues du jardin Endormi sur le canapé Gratin dauphinois Tente ronde Tricycle Ecrasée Garde Blatte Oies sauvages Premières lignes Les kakis Smartphone Cerises Femme brune Ardoise Soleil
Poésie
brève

Haikus nocturnes Haikus du soir Haikus du matin L'inconnue en robe blanche La houle grise Brume cotière Sapins dans la brume Treize mille milles Chemin côtier La pleine lune La Chashitsu Silvère Bulles et plancton Haïkus - Spy family Plantation de tabac Vague sur la plage Gogyōkas - Vagues sur la dune Synthé Nounours Boutique japonaise Boutique japonaise La lumière sur la colline Brocéliande Dix mesures Tasse de thé Un instant plus tard Raquettes Rose Montagne Belledonne Arbre Ile de Groix
Certains textes ne se montrent qu'à la nuit tombée, furtivement. Essayer ?     
Gerbe de glaïeuls




Il a plu toute la nuit. Alexandre entrouvre la petite barrière de bois. Il pose trois pots de faïence bleue à liseré gris au pied de la première rangée de fleurs. La terre brune est constellée de minuscules boules beiges, plus claires dans la lumière du matin, comme toujours après la pluie. Il prend garde de ne pas tacher ses vêtements, un jeans et une chemise propres. Il se redresse, regarde attentivement les nuages qui filent vers l’intérieur des terres, passe la main sur ses cheveux en brosse, sur sa joue rasée de près, puis saisit ses outils. Il faut préparer une gerbe pour Élodie Le Bihan. Elle arrivera vers neuf heures. Elle n’a pas précisé la couleur. Pas besoin. Alexandre connaît les goûts de sa cliente. Un assortiment multicolore, avec du blanc pour faire ressortir les autres teintes.

Il choisit les plus beaux plants, ceux qui ont poussé haut et droit. La tempête de la semaine dernière a fait des dégâts. Son œil s’attarde sur l’inflorescence la plus basse. Caché sous les nervures rigides de la longue feuille d’un vert profond, le bord d’un pétale laisse deviner quelle lumière éclatante la fleur épanouie projettera sur le monde. Alexandre se penche. D’un geste sec il coupe la tige presque au ras du sol. Il ôte quelques feuilles et dépose l’épi avec les précédents au creux de son bras. Lorsque la gerbe lui dit « Je suis belle », il ajoute un glaïeul blanc. Il la porte à pas lents jusqu’au buisson de mûres et la pose avec précaution dans le seau d’eau qui attend. Regard admiratif, demi-sourire en plissant les yeux. Prêt pour l’arrivée d’Élodie.

Il pose le sécateur et se faufile près de la haie du fond du jardin, derrière la dernière rangée de fleurs. C’est le moment où le vent se calme, où la mésange s’approche et bavarde. Un parfum semblable à celui de la carotte emplit l’espace. Alexandre hoche doucement de tête vers les trois plants qui poussent là, à l’abri des regards. Une salutation quotidienne. Des feuilles vert sombre finement dentelées et des fleurs d’un beau rouge vif. Les géraniums. Il ferme les yeux et inspire pour mieux sentir la note légèrement citronnée qu’ils dégagent. Pour eux, il a déposé les pots bleus à l’entrée.

@

Un bruit à la barrière. Élodie arrive. Jeune et élancée. Habillée sobrement. Une chevelure châtain souple, un teint un peu trop pâle.

― Bonjour Élodie.
― Bonjour Alexandre, vous allez bien ?

Ils ne se serrent plus la main. Ils se connaissent depuis si longtemps.

― Oui, merci. Vos glaïeuls sont prêts.

Il lui tend la gerbe, longue épée touffue dans le soleil fugitif du matin.

― Oh ! Magnifique ! C’est toujours un bouquet de fête au mois d’août.
― Vous me paierez la semaine prochaine, Élodie. Je n’ai pas pris la caisse.
― D’accord.

La visiteuse a remarqué les pots sur le sol. Elle hésite.

― Alexandre, j’aimerais aussi un bouquet plus petit pour mon entrée. Je voudrais le poser sur un tablard.

Dans le dernier mot, Alexandre reconnait soudain une expression du sud-est, l’écho oublié d’une autre voix. Surgi des yeux marron, un reflet doré le transperce. Quatre ans. Elle est partie il y a quatre ans. Il se détourne pour qu’Élodie ne voie pas son trouble, le tremblement de sa lèvre inférieure.

@

― Oui… Je… Je n’ai rien qui convienne… Je suis désolé.

Sa voix est devenue plus sombre. Il se balance d’un pied sur l’autre. Il fixe la haie sur la gauche. Quelques pas, une pause, un long regard vers un nuage gris insignifiant. Il repart, se penche puis revient vers Élodie.

― Tenez, c’est pour vous, dit-il en lui tendant quelques glaïeuls roses et blancs aux tiges courtes et sinueuses.... Une prochaine fois peut-être, j’aurai… Il ne termine pas la phrase.
― Merci Alexandre. C’est très gentil.

Elle lui sourit. Lui baisse les yeux, fasciné par les tennis blanches et noires qu’elle tient serrées l’une contre l’autre sur la terre trempée. Il ne répond pas. Après un moment, elle repousse ses cheveux vers l’arrière, d’un petit geste.

― Alexandre, je vous remercie pour tout. Je vous dis à mardi prochain ?

Elle a penché la tête vers l’épaule en prononçant les derniers mots. Lui porte la main à son cou, ses lèvres s’amincissent. Il la regarde. Une tache rose éclot sur le haut de sa joue. Pas plus grosse qu’une pousse de glaïeul. La main pressée sur sa gorge assourdit la réponse du grand timide en bleu.

― Je vous en prie. À mardi.

@

Après son départ, Alexandre reste un moment face au vent d’ouest, le regard tourné vers les nuages qui grossissent à chaque minute avant de défiler au-dessus de lui. D’ici on n’entend pas la houle qui déferle sur la plage. Seulement le vent qui siffle dans les branches. Derrière lui, depuis quatre ans, les fleurs ont remplacé les laitues, les courgettes et les tomates. Il n’y a que les géraniums pour rappeler la vie d’avant.

Quand la mésange revient et zinzinule à nouveau, Alexandre baisse enfin la tête, se retourne et reprend le sécateur abandonné près du seau. D’autres glaïeuls rouges, violets, indigo ou jaunes attendent sa main et le creux de son bras, pour d’autres visiteuses. Et des roses et blancs pour Élodie.

Gerbe de glaïeuls

--

Téléchargez la nouvelle et ajoutez un commentaire ci-après
"Les Glaïeuls du potager.pdf"

août 2023 --- 2 commentaires
Copyright © 2018-2026 www.mots-farouches.fr Découvrir un autre texte : nouvelle ou poème
00
10
20


Paris Orly
raining
0.4 °C
Sunrise: 8:36
Sunset : 16:55