Publié le 07 décembre 2018
Mis à jour le 01 juin 2024
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Certains textes ne se montrent qu'à la nuit tombée, furtivement. Essayer ?
Perdu ! Revenez plus tard. Bonne chance.
Gagné ! Vous pouvez lire "Eliott et les envahisseurs" ou "Les yeux de Bastet".
Tout cela n’est pas arrivé par hasard.
La femme plutôt corpulente somnole sur son siège, affaissée contre la vitre sale. Sa paupière gauche tombe un peu et attire l’attention sur un visage rond et foncé,
des cheveux noirs défrisés, un châle chamarré qui couvre jusqu’à son menton. Dehors il pleut. Le RER couine à intervalles réguliers, annonçant un départ qui reste
hypothétique. Les écrans sur le quai affichent leur message favori : « Trafic perturbé ».
Aminata rêve. Elle se revoit au village à la saison sèche, courant dans la poussière chaude
avec les autres filles et les plus jeunes des garçons. Les plus grands ne jouent plus avec eux, une fois qu’ils ont atteint l’âge du séjour dans la forêt. Le père et la mère sont à la maison.
Lui est solide comme un guerrier d’antan, arborant fièrement une cicatrice sur la tempe qui descend jusqu’à sa pommette. Elle est l’amour, la nourriture, le réconfort. Dans une famille comme celle
d'Aminata, on ne craint ni l’orage, ni la sécheresse. Même les méchants n’existent plus.
Ce prénom coutumier est souvent donné à la troisième fille d’une famille peule.
Le RER redémarre enfin et Aminata se redresse, rajuste son châle, ouvre grand ses deux yeux marron. L’Afrique est loin derrière. La mère n’est plus là, les temps
ont changé. Hamma Keita, le père, a lui aussi quitté le village pour rejoindre sa fille
dans cette banlieue où les immeubles se pressent les uns contre les autres,
en gros amas qui se nomment Les Ulis, Longjumeau, Massy. Vite, il faut descendre à la prochaine et attraper le bus qui monte sur le plateau.
Son prénom est traditionnellement donné à l’aîné des garçons. Son nom était à l’origine un surnom de guerre qui signifie « c’est un homme ».
— Ah, Ibtisam, bonjour ! Tu vas bien ?
— Bonjour Aminata. Oui, ça va. Et ta famille ?
— Ça va, ça va. Mon père vieillit, tu sais bien. Il a toujours sa tête, mais il a du mal à marcher.
— Oui, mais il a encore de l’allure, ton Hamma, avec son visage de chef du village. Tu as de la chance, Aminata. Le mien est parti, maintenant.
— Enfin ! Heureusement que je l’ai avec moi. Sinon, il serait perdu. Et moi aussi, je crois. Non, c’est Ibrahim, mon Ibou, qui me donne du souci.
— Ça va passer Aminata. Il va grandir, tu verras.
— Oui, mais depuis qu’il a quitté le collège… Et maintenant, voilà qu’il traîne avec une bande de jeunes. Chaque fois qu’il y a une manifestation en ville, ils y sont. J’ai peur que ça se termine mal, un jour.
— Tu t’inquiètes trop, Aminata. Ça va s’arranger, je te dis. Inch’Allah !
Le bus est arrivé à la mairie et Aminata trottine jusque chez elle pour échapper à la pluie d’automne qui se fait plus régulière. L’ascenseur est encore en panne.
Elle entre dans son appartement, toute essoufflée de la montée avec ses deux sacs à provisions.
— Ah, papa, bonjour. Mais qu’est-ce que tu fais là, dans le séjour, à moitié habillé ?
— Bonjour ma fille. Tu as l’air bien nerveuse !
— Mais enfin, papa, rends-toi compte ! J’arrive et tout est en désordre ! Les bols du petit-déjeuner ! Ton jeu de solitaire au milieu, tes lunettes sur la table !
Non, c’est pas possible ! Tu avais toute la journée pour ranger tout ça !
La sonnette interrompt la dispute. Aminata va ouvrir.
Avant l’islamisation, le matriarcat était en vigueur chez les Peuls. La propriété du bétail passe par la femme, aujourd’hui encore.
— Bonjour M’man, j’avais oublié mes clefs.
— Ah, c’est toi, Ibou. Elle embrasse son fils sur la joue avec affection, puis repart dans son ton énervé.
— Et tu sors d’où toi ? Encore dans la rue d’en bas ?
— Bah, oui. Avec les copains, on va à la manif.
— Quoi ? Sa voix monte dans les aigus extrêmes.
— Vous n’allez pas vous mettre à tout casser, comme ces petits cons de la nuit dernière ! Manifester, je comprends. Faut pas laisser ce gouvernement faire n’importe
quoi pour les riches. Mais foutre le feu à tout ce qui brûle, ça non ! Non et non ! Tu m’écoutes, Ibrahim ?
— Arrête Maman ! Tu vois bien que tu dis n’importe quoi !
— Quoi ? Écoute-moi, Ibrahim ! Viens ici !
Il lui jette un regard mauvais et tourne les talons. Une seconde plus tard, la porte de l’appartement claque violemment. L’escalier résonne de la dégringolade d'Ibrahim.
Le soir, Aminata est descendue jusqu’à la place du marché. Le soleil couchant éclaire les gilets des éboueurs en grève. Le ramassage des ordures ménagères sera privatisé
le 1er janvier et les emplois des salariés les plus anciens sont menacés. Elle a serré son châle autour de son cou et deux lourds cabas tirent ses bras vers le sol.
— Bonjour Messieurs. Je vous ai apporté des boissons chaudes, du thé et du café.
— Ah merci Madame Keita. Vous nous soutenez, ça nous fait plaisir.
— Je vous soutiens, mais attention ! Je ne suis pas d’accord avec vous là-bas, les jeunes dans le fond. Vous qui vous cachez vos visages derrière des foulards. Oui, vous, les grands costauds, là-bas.
Personne ne répond dans le groupe compact qui se tient à l’arrière.
— Vous êtes des hommes, non ? Montrez votre visage quoi ! Et ayez le courage de manifester en adultes !
Le soleil couchant envoie sa lumière jaune sur la tête du plus grand des jeunes.
Ibrahim baisse son foulard.
Un des génies du peuple Peul correspond à la couleur jaune et à l’air, la fluidité, la sagesse.
— Maman Aminata. Mais qu’est-ce que tu fais ici ? Tu devrais pas. C’est pas ta place. J’suis pas d’accord. J’t’ai dit cent fois d’arrêter de déconner avec tes idées politiques.
Tu vas être raisonnable, pour une fois ?
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décembre 2018 --- 1 commentaire
Michel J. 09dec2018 16:19
J'aurais bien poursuivi les rencontres de cette mère bien soucieuse pour son fils...
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09dec2018 16:19