Le 27 novembre 2022. Mis à jour le 04 février 2023
Rencontres
Trajectoires
Récits fantastiques
Nouvelles ordinaires
Poésie brève
Certains textes ne se montrent qu'à la nuit tombée, furtivement. Essayer ?
Perdu ! Revenez plus tard. Bonne chance.
Gagné ! Vous pouvez lire "Eliott et les envahisseurs" ou "Les yeux de Bastet".
Quand Myriam arriva chez sa grand-mère, elle sut tout de suite qu'elle n'aurait pas dû s'attarder avec les copines. La porte était restée
entrouverte sur un intérieur en vilain désordre. Une chaise au milieu de l'entrée. Des débris de verre sur le sol. Des assiettes sales sur la table.
Une bouteille presque vide. Et un silence pesant, rythmé par l'horloge murale bon marché qui contemplait ironiquement la scène.
L'autre soir au téléphone, Mamie Sophie avait pris un ton malicieux.
― Tu sais, Myriam, la vie est trop courte pour se contenter d'attendre. Attendre indéfiniment que les choses se passent. Il faut savoir
saisir les occasions. Prendre des initiatives. Viens pour le café samedi, je te raconterai...
Myriam referma la porte derrière elle, remit la chaise en place et porta les assiettes jusqu'au lave-vaisselle. Puis elle entreprit de faire le tour du petit deux-pièces à la recherche de... quelque chose.
Dans la chambre, rien de concluant. Le lit était défait. L'armoire était peut-être un peu moins pleine que la normale. Peut-être... Les vêtements d'hiver étaient en place, à gauche. Du côté des robes,
plusieurs cintres vides se regardaient avec un air vaguement surpris. La valise n'était plus là. Etait-elle vraiment rangée dans le bas de cette armoire, d'habitude ? Myriam ne savait plus...
Dans le petit placard à chaussures de l'entrée, un rayon vide, tout en bas, attirait l’œil. Pas de chaussures de jogging, pas non plus de mocassins de ville. Hum !... Myriam entra dans la salle de bains
en devinant à l'avance ce qu'elle y trouverait. La trousse de toilette dans le tiroir de droite, disparue. Le verre à dents dépourvu de brosse et de tube dentifrice.
Mamie Sophie était en fugue !
Une escapade ? Involontaire ? En tout cas, pas toute seule, comme le montraient les assiettes et les verres dans la cuisine. Mamie Sophie s'attendait à quelque chose, elle l'avait annoncé au téléphone.
Elle avait eu le temps de remplir et d'emporter sa valise. Pas celui de finir un repas partagé avec ... son ravisseur ? Et le départ avait été pour le moins précipité.
Myriam n'avait pas trouvé d'indice supplémentaire et commençait à s'inquiéter sérieusement. Prévenir la police. Disparition. Avis de recherche... L'horreur.
Soudain son téléphone émet une sonnerie discrète. Un sms. De Mamie Sophie.
"Bonjour Myriam,
Je suis partie un peu vite avec un ami mauritanien retrouvé par hasard, dans une brocante. Tu veux bien ranger un peu ma cuisine ? Tu seras un ange.
Je serai absente un certain temps. Un voyage imprévu vers Aix-en-Provence. C'est la rencontre qu'on n'attend pas. La plus belle. Tkt.
A+
Sophie"
Myriam a repris sa vie de la semaine en se disant que les vieilles personnes adorables sont parfois imprévisibles. Les cours au lycée, les sorties avec les copains occupent tout son esprit. Et les deux soirées
par semaine à l’atelier d’art dramatique, avec Shakespeare et les autres raseurs à la peau bien blanche... Pfff... Des trucs d’il y a des siècles ! Ça ferait du bien de relooker tout ça avec du rap ou
de la drill anglo-saxonne. Le week-end arrive. Elle repense à cette Mamie Sophie en voyage, qui ne donne pas beaucoup de nouvelles. Elle lui envoie un texto. Pas de réponse. Bon, elle avait écrit « Tkt »,
donc inutile de s’inquiéter.
Le dimanche soir, Mamie Sophie se manifeste enfin. Le sms est bref.
« Bonsoir Myriam,
Tu pourrais m’envoyer ma robe de mariée ? Elle se trouve au grenier, dans un carton en haut de l’armoire dont la porte est fendue. Un colissimo à l’adresse suivante stp.
M. Nostradamus, 7 chemin de la Calanque Rose, 13008 La Madrague de Montredon.
Tu seras un chou.
Sophie »
Qu’a-t-elle dans la tête, cette Mamie Sophie ? Se remarier, à 80 ans passés ? Myriam envoie la robe le lendemain soir, sans oser poser de question précise. Quelques jours plus tard, le message suivant
donne quelques informations.
« Bonjour Myriam,
Merci pour la robe, tu as fait très vite. Je suis assez fière de pouvoir la mettre sans aucune retouche. Mon ami Razak, que tout le monde ici appelle Roméo, me trouve très belle quand je l’essaie.
Il est complètement amoureux ! Je ne t’ai pas dit, c’est un grand noir bien en chair.
Si tu passes chez moi le week-end, tu peux arroser le caoutchouc et mettre quelques miettes aux oiseaux sur la fenêtre ? Ne m’envoie pas le courrier, avec toutes les répétitions, je n’ai pas une minute à moi.
Bisous.
Sophie »
Un Roméo dans sa vie ! Des répétitions ? Que veut-elle dire ? On ne répète pas un mariage, en général… Myriam se frotte la joue en laissant son regard errer sur la rose en train d’éclore, dans le massif
en bas de l’immeuble… Soudain, le téléphone se met à nouveau à sonner.
« Myriam, j’ai oublié de te dire, la robe est maintenant d’un rouge éclatant. Le voile reste blanc. Je suis une Juliette resplendissante. Je travaille mon rôle chaque après-midi. Le grand jour est bientôt,
le 14 février. Tu viendras ?
Sophie »
Une robe de mariée rouge ? Roméo et Juliette chez Monsieur Nostradamus ? Et le 14 février n’est pas pendant des vacances scolaires. Myriam se gratte la tête, face à la fenêtre. La rose la regarde
et agite ses couleurs dans le vent. Une rose a-t-elle plusieurs vies ? Peut-elle avoir déjà vécu un truc pareil ?
Trois semaines plus tard, Myriam est dans un train en direction de Marseille. L’épidémie sévit, en Île-de-France comme ailleurs, et le lycée a été fermé pour une semaine. Jusqu’à nouvel ordre…
Plus des deux tiers des professeurs sont malades. Beaucoup d’élèves testés positifs au virus restent chez eux. Myriam en a profité et hop, en route vers Marseille !
Elle se réjouit de retrouver sa Mamie Sophie, en arrivant l’avant-veille du jour J. En fait, la consigne arrivée par sms est sans appel. Il ne faut plus dire « Mamie Sophie », mais « Sophie », ou bien
« Juliette ». Surtout en présence de Razak et des autres protagonistes de l’évènement.
Un peu avant d’arriver, les paysages dépouillés de la Provence en hiver défilent derrière les fenêtres du train. Myriam somnole. La vibration de son téléphone dans sa poche la réveille. C’est Mamie Sophie.
― Bonjour, Myriam, tout se passe bien dans le train ?
― Oh bonjour, j’arrive bientôt ? Euh non. J’ai encore un peu de temps avant Marseille-Saint-Charles.
― Myriam, peux-tu me rejoindre directement au Mucem ? C’est à 300 mètres de la gare. Nous y sommes tous, dans le J4, au niveau 2, celui des expositions temporaires, dans la salle « Art contemporain ».
― Le Mucem ? Le J4 ?
― Mais oui, le Musée des Civilisations de l'Europe et de la Méditerranée ! Le J4, ce cube de pierre, d’eau et de vent. Tu sais bien !
― Euh...
― Tu verras, c’est un endroit absolument magique. Alexandre, notre coach, a obtenu une invitation pour tout notre groupe du 12 au 14. Nous sommes en pleine répétition, nos costumes ressortent magnifiquement
dans cette grande salle. Rejoins-nous vite !
― Oui Mamie. Pardon… oui Sophie.
― Ah, c’est à moi, on m’appelle ! Je te quitte. Bisou ma belle !
Un mariage en costumes, dans le Mucem ? Ou un bal costumé ? Un coach ? Roméo noir africain et Juliette petite octogénaire blanche ?
Myriam ne sait plus que penser. Si tout ça est réel, Mamie Sophie a complètement disjoncté !
C’est la première représentation d’un Roméo et Juliette inter-racial à Marseille, le 14 février au Mucem, avec des acteurs de générations très différentes. Elle donne lieu à des tumultes incontrôlables.
Les hurlements jaillissent contre l’outrage fait à Shakespeare et à la civilisation occidentale, contre l’âge avancé des interprètes principaux et contre les costumes anachroniques. Le spectacle est interrompu
dès la première demi-heure. La scène est rapidement jonchée d’objets divers jetés depuis les gradins. Une partie des spectateurs s’oppose violemment à un autre groupe défendant la liberté d’interpréter le drame
classique dans un contexte moderne. Les jours suivants, les articles dans La Marseillaise et La Provence éreintent cette mise en scène et la ridicule robe rouge de Juliette. La polémique est lancée.
18 février, Marseille, théâtre de La Criée
Comme prévu à l’origine, le spectacle reprend le week-end suivant à La Criée, sur le Vieux-Port. En dépit des disputes entre les critiques dans la presse locale, le drame peut se jouer
normalement. Le grand noir Roméo-Razak et la minuscule Juliette-Sophie se découvrent, s’aiment et se marient secrètement, malgré l’opposition de leurs familles et de leurs amis. Vers la fin de la pièce,
c’est Hamza qui joue un Roméo marocain d’une petite vingtaine d’années. Il est désespéré. La toute jeune Juliette-Myriam, si attirante dans la belle robe, a fui sa famille conformiste et hostile. Elle a disparu.
Aucun de ses copains n’a plus aucune nouvelle d’elle. Plus rien sur le Net. Il faut se rendre à l’évidence. Elle a commis l’irréparable. Elle a supprimé son compte Instagram. C’est la fin.
Roméo décide qu’il ne peut affronter seul le regard de ses 280 « followers ». La honte ! Il se jette sur son portable et supprime à son tour son compte social. Il s’écroule sur la scène. Rideau.
Deux heures plus tard
Les deux jeunes marchent lentement côte-à-côte sur le quai de Rive-Neuve. Elle a gardé la robe rouge. Elle a simplement ôté le voile blanc et s’est démaquillée. Hamza passe un bras autour de la taille de Myriam.
Elle appuie doucement sa tête sur l’épaule du jeune homme et murmure quelque chose à son oreille.
29nov2022 15:38
02jan2023 15:17
18jan2023 09:58
29jan2023 19:59