Mis à jour le 24 mai 2022. Version sonore de "Un parfum d'anis" du 22 janvier 2024
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Certains textes ne se montrent qu'à la nuit tombée, furtivement. Essayer ?
Perdu ! Revenez plus tard. Bonne chance.
Gagné ! Vous pouvez lire "Eliott et les envahisseurs" ou "Les yeux de Bastet".
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Le soleil de mai éclaire les collines coiffées d'oliviers. La brume de chaleur monte déjà de la vallée. Ce matin, mon téléphone est arrivé au bout de sa vie. J'ai dû en acheter un au hasard
dans une boutique itinérante. En communiquant par gestes avec le vendeur afghan, je lui ai demandé de charger mon répertoire dans le nouvel appareil. Mes mimiques ont amené un énorme rire
sur son visage couleur de brique. Deux minutes plus tard, c'était fait. Depuis, je suis en retard, alors que je m’étais levé à l’aube. C'est la course pour traverser la vieille ville en tirant
une valise à roulettes qui ronchonne et tressaute sur les dalles disjointes. Je reprends mon souffle pour demander où est la gare. Personne ne sait. Il n'y a donc que des touristes ici ?
Bien peu sont arrivés par le train, sans doute. Enfin, un conducteur de bus hilare tend son bras sombre et musclé vers une avenue qui s'ouvre au loin. C'est tout au bout et je n'ai que vingt minutes
avant le départ. Je suis en sueur. Je halète de trottoir inégal en grille métallique traîtresse, dans un grondement qui me poursuit sans répit.
Ouf, je suis dans le train et la valise est rangée au-dessus de mon siège ! Personne dans le wagon. Si, tout au bout, cachées dans des sièges plus grands qu'elles, deux grand-mères s'affairent en silence
sur leurs tricots. Une longue sonnerie criarde retentit au-dessus de ma tête. Mon nouveau téléphone ? Zut, je ne sais pas arrêter ça ! Non, c'est sur le quai. Gros soulagement. Une procession de secousses
s'installe sans hâte. Nous quittons la cité de Puccini. Bientôt la gare tranquille n'est plus là. Derrière la vitre, c'est la campagne qui défile maintenant. Les couleurs des vergers vibrent sous le bleu cruel
du ciel sans nuage. Mes paupières sont lourdes. Le battement rythmique des roues sur les rails m’apaise. Je renonce à garder les yeux ouverts. Je m’abandonne à la chaleur bienfaisante qui m’enveloppe.
Soudain, une sonnerie stridente à nouveau. C'est à l'étage inférieur. Je ne descend pas l'escalier de ciment. Je n'ai pas l'âge. Mon père ou ma mère iront répondre. Lorsqu'on soulève le lourd combiné de bakélite
noire, deux langues de métal brillant jaillissent avec un claquement sec et un tintement solitaire résonne dans l'escalier. Puis, les grésillements habituels et enfin la voix de canard enfiévré d'un interlocuteur
inconnu. Je n'entends distinctement que les réponses laconiques de mon père. Bientôt je me retourne dans mon lit et me rendors dans l'odeur de poussière et de pommes séchées qui imprègne l'étage.
Le train freine dans un crissement interminable et s'immobilise enfin dans un dernier sursaut. J'émerge de mon sommeil. C'est ici que je dois prendre une correspondance. Vite, je saute sur le quai, suivi
par cette valise à roulettes qui s'accroche à moi. Je trouve le train suivant sans peine dans cette gare de province oubliée du monde moderne. Je grimpe dans le premier wagon. Étrange, il paraît complètement
désert. Suis-je dans une rame désaffectée ? Je m'inquiète. À tort. Un haut-parleur crachote que le départ est imminent. Les accompagnateurs sont priés de descendre sans tarder. Personne n'est monté. Le train
démarre lentement dans un silence déconcertant. Par la fenêtre, j'aperçois une locomotive à vapeur couverte de rouille qui dort contre un hangar de briques rouges. Un garçon surgit de nulle part et se place
à ma gauche. Il vient appuyer ses mains et son visage sur la vitre, pour mieux voir. Devant la vénérable loco noire, une motrice diesel grise et marron des années quarante joue à la reine du rail, puis c’est
une motrice électrique verte avec ses pare-brises inversés et son pantographe en forme de losange. Le défilé au ralenti captive le garçon à mes côtés et le laisse muet et collé contre le plexiglas brûlant.
Le voyage se poursuit le long de vallées verdoyantes. Au loin, les vignes escaladent des collines jusqu'aux oliviers qui bleuissent dans la chaleur du jour. Un appel arrive soudain sur mon portable. Numéro
inconnu. Je prends la communication. Des crachotements, de nombreux clics et déclics. Déformée par la ligne, une voix, plutôt jeune.
— Bonjour, je te dérange ?
Une voix d'alto, impossible de dire si c'est un garçon ou une fille.
— Euh bonjour. Je suis dans un train mais je peux vous parler.
— Bonjour, je m'appelle Marie. Bien sûr, tu ne te souviens pas de moi après toutes ces années.
Non, je ne reconnais pas cette voix. Pourtant elle a des sonorités qui me rappellent quelqu'un. Et cet accent ? C'est sûr, c'est celui de ma région natale.
— Non, Marie... Je ne me souviens pas... Nous nous connaissions bien ?
— Oui bien sûr, la classe de Sixième B, au Lycée municipal mixte. Tu te rappelles du professeur de français, Mademoiselle Tournier ?
Soudain, une senteur de poussière et de fumée parcourt le wagon. Je regarde autour de moi. Rien. Deux rangs plus loin, le jeune garçon est plongé dans un livre. Et je crois bien que c'est de mon téléphone
portable que viennent ces odeurs. La fumée me rappelle une sensation désagréable et unique. De la viande fumée encore chaude. Comme dans la boucherie Guinet qui se trouvait à côté de la maison de mon enfance.
Puis l’odeur du cuir de mon cartable. Et enfin celle de la craie et du renfermé, au moment où on pénètre dans la classe, à la première heure.
— La sixième B. Oui en effet. Mais vous, Marie ? Qui êtes-vous exactement ?
— Mais si, le bureau de bois verni et de métal vert, au second rang derrière les chouchous, les premiers de la classe. Tu ne peux pas avoir oublié. Il ne faut pas oublier que du premier rang on ne voit rien.
Jamais rien. Du second rang, on voit mieux les personnes qui t'entourent, on comprend mieux le monde.
L'odeur qui sort de mon portable devient brusquement violente, une insupportable chaleur moite et carnée, comme les jours où se prépare le boudin. La communication s'interrompt aussitôt. Le portable silencieux
est brûlant dans ma main. Qui est donc Marie ? Je suis perdu, je ne vois pas. Un garçon qui porterait ce prénom, à la mode bretonne ? Une fille ? Je ne trouve pas, même en cherchant bien. Comment pourrait-elle
avoir connu la Sixième B si c’est une jeune personne ? Et cette phrase bizarre sur les places du second rang ? Ces questions ricochent sans fin dans mon crâne et mes yeux me brûlent.
Je sursaute et je m'ébroue sans parvenir à ouvrir complètement les yeux. C'est l'absence de secousses qui m'a réveillé. Pas un bruit, le train s'est arrêté pendant mon sommeil. Mais non, derrière la fenêtre,
la campagne défile à grande vitesse. Une fumée au léger parfum d'anis vient m'envelopper. Un instant plus tard, de discrètes lueurs bleues surgissent sur les sièges inoccupés autour de moi et s'épanouissent
en fontaines multicolores.
— Bonjour, c'est Marie, je peux te parler ?
Sa voix a changé. Elle est devenue plus grave et plus assurée. Elle est accompagnée d'un écho musical cuivré, comme celui qu'on utilise pour déguiser un témoignage vocal anonyme. Les sonorités sont harmonieuses
et sereines. Son parfum à l'anis est discret, comme un vertige qui va et vient dans une brume de fumée.
— Bonjour. Oui, je suis toujours dans le train. Qu'est-il arrivé à votre voix depuis tout-à-l'heure ?
— Oh, tu sais, l'heure... Le temps passe très vite, là où je suis... Tu as repensé à ce que je te disais ?
— Oui, c'est quoi cette histoire de second rang en classe ?
— Je vois bien que tu as toujours été attiré par le premier rang. Au début de ta vie d'adulte, tu n'as pensé qu'à ça, n'est-ce pas ?
— Euh... Oui, on pourrait dire ça... Peut-être…
— Je sais aussi que tu es maintenant bien éloigné des Directeurs de ceci et des chefaillons de cela, tous ces gens importants que tu côtoyais de temps en temps.
— Mais enfin…
— Il me semble que la nuit, quand tu es à moitié éveillé, tu dois plutôt penser à Bakary et à ses deux emplois pour nourrir sa famille restée en Afrique. Où peut-être à Larisa, la Tchétchène égarée en France
avec sa fille depuis dix ans, qui galère d'un emploi précaire au suivant.
— Vous connaissez Bakary ? Et Larisa ? Comment est-ce... ?
— Tu sais, moi aussi je suis au second rang, d'où on voit mieux notre monde.
— Mais qui êtes-vous ? Vous êtes de mon quartier ? Ou membre de l'Association de soutien… Dans ma banlieue ? Non, ce n'est pas possible…
— Oh, les lieux, le temps... Ce ne sont que des repères très relatifs pour se retrouver dans le monde. Depuis tout-à-l’heure, comme tu dis, il a pu se passer des dizaines d’années dans certains endroits.
— Mais je ne comprends pas comment…
— Tiens, ce que nous voyons à l'instant, à travers cette fenêtre, à côté du garçon ! Tu peux dire si c'est le train qui file à travers la campagne ? Ou si le train est arrêté et c'est le paysage qui défile, avec
ses collines et ses vallées, ses senteurs qui se succèdent autour de nous, douillettement installés dans un wagon immobile ?
La tête me tourne. J'essaie de retrouver ma lucidité, et en même temps de maîtriser ce téléphone qui chauffe brusquement.
— Difficile de répondre, n'est-ce pas ? Écoute, je vais te laisser. Prends soin de ceux qui t'entourent. Et essaie de regarder le monde avec un autre regard que tes yeux d’homme, d’Européen blanc. Je sais,
c’est difficile, tu n’as pas l’habitude. Je te rappellerai.
— Euh... Au revoir Marie.
Le parfum anisé me lance une flèche enivrante, puis s'estompe lentement. Les fontaines lumineuses se sont évanouies. Je reste un moment étourdi, le portable sombre et silencieux me brûle la paume de la main.
Ce téléphone…Ces accès de somnolence irrésistibles… Ces moments où je ne sais pas si je suis éveillé ou si je rêve… Bah ! Je n’ai pas assez dormi cette nuit, c’est tout.
Le train quitte les montagnes et rejoint la plaine surchauffée. Les vignes et les oliviers laissent la place à d’immenses pépinières, puis à des entrepôts, des zones industrielles hétéroclites. Des bâtiments
ultra-modernes côtoient des édifices abandonnés depuis des décennies. Nous rejoignons la civilisation…
Mon téléphone se réveille. Il fait entendre un orchestre lointain, qui se rapproche. Du Gershwin, je crois. Et il se met à danser dans ma main, en suivant la musique. Les fontaines lumineuses sont à nouveau là,
sur les sièges alentour, et se trémoussent en rythme. Une voix résonne, assez grave.
— C’est moi, Marie.
Sous l’écho musical, je peux percevoir un léger tremblement. Comme celui qui habite les paroles d'une personne très âgée. La senteur d’anis est comme un souvenir posé sur mes paupières.
— Bonjour Marie. Que vous arrive-t-il ?
— Bonjour. Ne t’inquiète pas. Le temps est passé très vite, par ici. Je n’en ai plus beaucoup devant moi. Sans ce défaut dans ton téléphone, nous n’aurions pas pu nous parler. Tu es d’une famille de garçons,
mais tu pourrais imaginer que quelque part, tu as une sœur ou une cousine qui te ressemble énormément. Deux gouttes d’eau. Les mêmes expressions, le même regard. Les mêmes envies.
— Euh… Pas la même vie ? Pas le même monde ?
— Pas tout-à-fait. Tu es le garçon et moi la fille…
— Oui… Ça évolue un peu, n’est-ce pas ?
— Oui… Pas très vite… Surtout si une des gouttes d’eau a la peau noire…
— Ah ! …
— Je me demande si tu vas rester prisonnier de ton enveloppe d’homme blanc... Oh ! Je dois te dire adieu, maintenant, la brèche du temps se referme.
— Attendez Marie ! …
Les fontaines multicolores faiblissent, puis s’éteignent. La musique s’est évanouie. Je regarde fixement le téléphone, inerte et encore chaud dans ma main. Je prends à nouveau conscience de la chanson métallique
des roues sur les rails, sous mes pieds.
Le jeune garçon réapparaît, son livre sous le bras. Il vient s'appuyer contre la vitre chaude, à côté de moi. Le train a laissé la ville en arrière. Nous regardons défiler les collines écrasées par le soleil.
Toutes les couleurs de la campagne sont recouvertes d'un reflet argenté qui tombe des quelques traînées blanches qui traversent le ciel. De temps à autre passent devant la fenêtre des acacias qui surplombent
le train et leur parfum de miel envahit le wagon. Je regarde mon portable en fronçant les sourcils. Le jeune ouvre son livre, le referme.
— Moi, c'est Pier Paolo. Et toi ?
— Moi, je m'appelle Jean-Marie.
Un effluve d'anis flotte un instant autour de nous.
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