
C’est l’heure où les ombres sont courtes. Un moucheron danse dans la lumière au-dessus du tamaya, près de la fenêtre entrouverte. En ce début de printemps,
il fait déjà chaud. Après le repas, tu as pris le roman à la couverture blanche qui t’attendait sur les coussins du séjour. Ta main
tourne calmement les pages. Le bruissement régulier du papier donne sa cadence au temps paresseux qui pourrait bien
avoir envie d’une pause, dans sa course réglementée.
— Tiens, tu relis Toni Morrison ?
— …
Pas de réponse. Pourtant j’entends une page qui se tourne, de temps à autre. Je m’approche. Tu lis les yeux fermés. Une mèche de cheveux bruns est froissée contre un coussin de couleur sépia. Ton visage a pris
une expression d’enfant, bouche gourmande et coin des yeux relevés dans l’attente d’une surprise. Le livre a glissé sur ton long corps. Je le saisis avec toute la délicatesse possible et le pose juste à côté.
Tu ne t’apercevras de rien.
A cet instant, tu as le visage qui m’a fait faire des choses insensées, lors de notre rencontre. Je dis tout bas :
— Tu te rappelles ces journées de folie ?
— …
Ou au contraire, étaient-ce les jours où tout a commencé à prendre sens ? Lentement. Laborieusement, dans la peine et dans la joie partagées.
— Tout a changé depuis, tu ne trouves pas ?
— …
Soudain tes jambes frémissent, se décroisent, ta main s’ouvre. Sous tes paupières, tes yeux bougent. Vite, je recule silencieusement d’un pas... Puis, tout se calme. Fausse alerte.
— Tu rêves de quoi ? Je ne saurai jamais. Au réveil tu auras oublié n’est-ce pas ?
— …
Un sourire fugitif vole sur tes lèvres. Un gros insecte noir passe en vrombissant devant la fenêtre. Avec des pouvoirs magiques, je pourrais nous transporter sous le tilleul, là dehors, au milieu des bavardages
des mésanges. Toi, moi, les coussins et le roman blanc.
— Sous le tilleul, tu voudrais bien ?
— …
Mais non, je ne vais pas faire ça. Mes pouvoirs ne sont pas assez puissants pour arrêter les gamins excités qui jouent au foot en bas. Heureusement, ils sont de l’autre côté du bâtiment et leurs hurlements
parviennent ici très assourdis.


01 mai 2021 10:04
18 décembre 2021 21:55