Fatoum allume la radio à temps pour les infos de sept heures. Elle repousse ses cheveux bien trop frisés vers l’arrière, s’étire un instant. La pluie bat sur la porte-fenêtre
de la cuisine. Premier jour du printemps.
Lever du soleil à 06h49. Dehors, il fait 19°C. Une température de folie. Dans la rue en bas de l’immeuble, Victor court vers sa voiture pour échapper
à l’averse. Malgré un embonpoint précoce, il est étonnamment rapide. Un homme plein d’énergie, un grand costaud qu’on croise souvent tôt le matin ou tard
le soir. Il aperçoit la jeune femme un peu trop mince, debout derrière sa fenêtre, tasse de café à la main, la tête levée vers les nuages couleur
de sang séché qui volent au-dessus de la colline. Elle fait un bonjour de la main. Lui répond par une sorte de grimace, sourire ou rictus
qui peut vouloir dire n’importe quoi :
― Bonjour ! Vous allez bien ? On peut se voir ce soir ?
Ou alors :
― Salut ! On se dépêche, le travail nous attend ! Le monde a besoin de nous et ça ne se fera pas tout seul.
Puis Victor hausse une épaule, reprend sa course et s’engouffre dans son énorme voiture noire. Un vrombissement du moteur et il est déjà au carrefour, au bout de la rue.

Fatoum n’a pas bougé. Le café réchauffe doucement sa main. La musique qui sort du petit poste noir réveille son corps. Ses épaules reculent en cadence. Ses jambes se tendent avec volupté, se replient.
Elle penche la tête de droite et de gauche pour étirer longuement son cou. La radio égrène les nouvelles du jour. Un cocktail savamment dosé pour optimiser l’audience de la station. Les événements de la veille, en France et en Europe
d’abord, puis les horreurs qui surgissent à l’autre bout du continent. Au moins un flash-info comique ou « people ». Ensuite, un avant-goût de la météo et une bonne nouvelle pour terminer. Au moins une. Même
une victoire de l’équipe Nationale 14 du canton de Chevreuse contre les Îles Féroé serait ok. Pas grave, il s’agit juste de clore sur une note positive avant la pub. La main droite de Fatoum se tend et
coupe le son, juste à temps.
Finir le petit-déjeuner. Ranger un peu. Se préparer pour emmener le petit Alban à l’école. Ce gamin est trop chou ! Avec ses mèches brunes et sa curiosité inépuisable, il séduit tous ceux qui le côtoient.
Il vit avec Reno, l’homme qui a une main plus grande que l’autre. Ils habitent dans l’entrée d’à côté, dans le même immeuble anonyme des années soixante. L’arrangement du matin convient à Fatoum, qui rejoint
son job à la Médiathèque municipale, alors que Reno doit partir beaucoup plus tôt, vers un hôpital parisien.

La cuisine est rangée en un instant et Fatoum rallume la radio pour le bulletin météo complet.
Avec ce vent d’ouest violent et ces nuages orageux, on ne sait jamais… La voix féminine est professionnelle, d’un ton d’alto harmonieux, plaisante à écouter.
― … perturbation ... littoral ouest… très douces pour la saison… bla, bla, bla ...normales saisonnières.
Sans transition, la même voix suave fait maintenant couler des mots étranges :
― Apparaît au loin dans le soleil naissant une sombre nuée. Elle envahit le ciel et engloutira insectes, oiseaux et tout être vivant, que son âme soit blanche ou noire.
Puis, après une pause à peine perceptible :
― Il n’y a pas d’alerte météorologique ... ni dans les Départements d’Outre-Mer. Exceptionnellement, le prochain bulletin sera diffusé à 12 heures ... circonstances impondérables ... nous en excuser.
Que se passe-t-il avec ce poste de radio? Il aurait basculé sur une autre fréquence pendant une dizaine de secondes ? Pourtant, Fatoum jurerait que c’est la même voix, avec la même réverbération discrète,
dans le même studio. La même présentatrice quotidienne. Et le même sujet de météo du matin, mais dans un futur d’apocalypse. Et ces « circonstances impondérables » ?
Elle se rapproche de la fenêtre
et observe à nouveau attentivement le ciel. Le soleil n’est pas encore visible, mais le jour est bien là. A l’ouest, de gros nuages noirs informes obscurcissent tout…
Les ténèbres épaisses. Elles progressent lentement. Rien ne les arrête. Le soleil ne pourra pas percer.
Averse du matin,
Douceur étrange ce printemps,
Tourbillons toujours.
Zut, il est tard ! Il faut s’occuper d'Alban maintenant. Quand c’est le jour où Reno, son grand et séduisant papa, l’emmène à l’école, ils sont toujours en retard. Mais ça n’est pas une raison,
au contraire. Il faut que ce gosse apprenne à être à l’heure.
Trois minutes plus tard, Fatoum et Alban marchent vers l’école, main dans la main. La pluie a cessé et le trottoir brille dans la clarté grise et douce que le vent déverse sur la banlieue. Alban est
de bonne humeur. Il saute à cloche-pied en chantant une comptine. Fatoum a du mal à conserver un pas régulier et sourit intérieurement.
― C’est peut-être ça, le bonheur… Marcher de travers, bousculé et tiré en avant par un gamin plein de vie ? … Je me demande si Reno chantait ça, au même âge, avec les mêmes cheveux bruns ...
Avait-il déjà une grande main gauche ?
Arrivés à l’école, on salue Luis, l’employé municipal. Luis vit en France depuis cinquante ans, mais il ne s’est pas débarrassé de son accent chilien.
― Bonyour Fatoum, bonyour Albann. Vous allez bien ?
― Bonjour Monsieur Luis.
Alban est impressionné par Luis et ses grosses moustaches noires. Il demande souvent :
― C’est comment le Chili ? Racontez Monsieur Luis, racontez sivouplait !
Fatoum a un autre genre de question :
― Luis ! Sérieux ! Quand allez-vous vous décider à améliorer votre français ?
Alors Luis lève ses deux deux paumes à hauteur d’épaule, puis les laisse retomber le long de ses jambes. Il fait deux pas vers sa loge en boitant un peu. Il sort une cigarette
de sa poche sans la mettre à ses lèvres, puis revient. Ensuite, on parle d’autre chose. Le printemps trop doux, le ciel d’orage depuis des jours et des jours.
En haut du tilleul,
Deux mésanges se chamaillent.
Sonne la rentrée.
A midi, Fatoum décide de manger son sandwich sur un banc, devant la Médiathèque. Le vent d’ouest a forci. Un tonnerre lointain gronde par instants, du côté de Paris, de Reno et de son hôpital. Il fait sombre
et l’atmosphère chargée de poussière est étouffante. Le téléphone est branché sur la playlist, pour éviter les actualités sur la situation militaire et les massacres.
Soudain, la musique s’interrompt. La batterie ? Au cœur du nuage noir au-dessus de sa tête, un voile lumineux verdâtre éclot lentement. Il s’épanouit vers l’est, puis s’élargit en vagues ondulantes
qui recouvrent tout le ciel. Quand Fatoum baisse les yeux, tout alentour a pris cette teinte effrayante, jusqu’à son sandwich et la peau de ses mains. Les oiseaux se taisent. Le vent n’est plus là.
Tout est silence, dans un brouillard couleur de plancton céleste. Il fait encore un peu plus sombre. Une odeur d’allumettes mal éteintes vient d’en haut. C’est un crépuscule sinistre qui se peuple peu-à-peu
de grésillements et d’étincelles menaçantes qui gagnent les extrémités du banc, de ses chaussures, de ses cheveux.
La nuée ! La nuée qui engloutira les oiseaux et les âmes pures !
Fatoum saute sur ses pieds et court se mettre à l’abri dans la Médiathèque. Ce n’est plus une radio qui change de fréquence. C’est le monde détraqué par les hommes qui bascule par intermittence
vers des états électriques, inconnus, terrifiants.
Reno a envoyé un sms depuis l’hôpital. Il s’est passé quelque chose vers midi. La sirène a retenti dans tout l’hôpital. Puis l’ordre d’évacuer immédiatement le bâtiment. Fatoum essaie de comprendre. Comment
peut-on évacuer un hôpital, les patients, les salles de réanimation, les salles d’opération ? Impensable ! Reno ajoute que lui et ses collègues du service Électricité-maintenance doivent parcourir chaque étage
du bâtiment, s’assurer que chaque salle est sûre. Ça prendra du temps, beaucoup de temps. Il ne rentrera pas à l’heure habituelle. Elle ne doit pas s’inquiéter.
Fatoum imagine la rue qui borde le parc des Buttes Chaumont encombrée de patients et de personnels en blouse blanche. Le grand Reno qui court dans les couloirs de l’hôpital avec un trousseau de clés
qui sonnent en cadence. Reno qui pose sa longue main gauche maladroite sur l’épaule d’une petite grand-mère égarée dans un couloir, accrochée à son pied à perfusion. Il murmure peut-être quelque chose
à son oreille, l’accompagne jusqu’à un point de sécurité, puis repart en courant.
Ne pas s’inquiéter ! Facile à dire...
L’après-midi est finalement passé. Fatoum a eu le ventre noué en scrutant les nuages, en essayant de ne pas écouter les news de cyclones, de tremblements de terre, de guerre et de missiles.
Ne penser qu’à son travail. Le vent a apporté averse après averse, sous des nuages tantôt gris, tantôt noirs. La température extérieure a dépassé son record de folie de la veille. De plus de deux degrés.
Mais les insectes et toutes les âmes blanches et noires ont survécu.
Luis fait son geste des deux mains qui retombent sans force.
― Es oun températoure inncrédible, no ? Mais… On n’y pou rien ! … A demain…
Il remet sa cigarette froissée dans sa poche et retourne en boitillant vers sa loge.
Alban est sorti de la garderie scolaire avec un sourire triomphant et un nouveau dessin pour Fatoum. On y voit un garçon aux cheveux bruns en baguettes de tambour, un pied au sol, l’autre levé,
entre deux grandes personnes. Les bras des personnages sont d’immenses traits épais de couleur orange qui les attachent tous trois solidement.
― Alban, c’est qui, le garçon au milieu ?
― Ben, c’est moi ! Tu vois bien. Je saute à cloche-pied.
― Et les grands, de chaque côté ?
― Ben oui, c’est Fatoum et Reno !

On rentre à l’immeuble. La grosse voiture de Victor n’est pas là. Alban est impatient.
― Je veux la voir arriver avec ses phares allumés. C’est une Audi ! ... Noire !
― Oui Alban, si tu n’es pas déjà au lit. Elle arrive souvent très tard. Viens, c’est le goûter.
Chaleur de printemps,
La primevère tend sa joue.
Éclair mauve au loin.
On attend le retour de Reno. Le goûter est passé. Il est très tard, toujours rien. Fatoum tient le dessin dans ses mains. Le garçon a insisté. Il a fallu accepter. Fatoum étire ses jambes et bouge son cou
de droite et de gauche... Comment lui dire ?... Que lui dire ?
On entend la clé qui tourne dans la serrure. C’est maintenant. Reno passe la porte. En même temps que lui, un grondement de tonnerre et un souffle s’engouffrent et font tinter les vitres de l’appartement.
Les deux se retrouvent. Le dessin tremble comme la voix de Fatoum.
― Le monde est noir, le monde est fou. Cette journée du printemps a été folle. Heureusement…
La gorge de Fatoum se serre. Reno ferme un instant les yeux, hausse les épaules.
― Je sais. J’ai fait aussi vite que possible pour revenir vers toi et Alban. Je comprends.
Les mains de Fatoum s’élèvent toutes seules et placent le dessin en face du visage de Reno. Le rouge envahit leurs pommettes.
― Heureusement, tu es là. Regarde le dessin de ton fils et dis-moi… Tu voudrais bien ?

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mars 2023 --- 4 commentaires
19mar2023 10:47
19mar2023 10:52
25mar2023 14:30
J’aime les pauses poétiques. J’aimerais qu’il n’y ait qu’un seul mystère : la radio et la météo, sur un fond de routines sans accrocs.
J’aime le nuage sombre, et le crépitement de la folie du monde.
03apr2023 12:32