Certains textes ne se montrent qu'à la nuit tombée, furtivement. Essayer ?
Perdu ! Revenez plus tard. Bonne chance.
Gagné ! Vous pouvez lire "Eliott et les envahisseurs" ou "Les yeux de Bastet".
L’homme est immobile. Vu d’en haut, à quinze mètres au-dessus du petit port de Saint-Pierre, ça n’est qu’un détail du champ de vision. Une casquette grise et une paire d’épaules appuyées
contre le mur de pierres nues. Au bout de son bras, une forme rectangulaire blanche, comme l’aile d’un oiseau qui serait restée trop courte pour lui permettre de voler. Dans le coin un motif rouge dentelé et
au milieu, des traits bleus qui commencent à baver, aux endroits où frappent les gouttes de pluie froide. Le vent de sud-ouest forcit depuis le lever du jour. Sur le sol, un sac marron informe. Fermé.
A manger ? Pour savoir, il faudrait s’approcher, sentir les odeurs qui s’en échappent. Il suffirait que l’homme s’en éloigne quelques instants.
Mais il ne bouge pas. Alors l’oiseau attend en décrivant des cercles chahutés par les risées. Le vent saute par dessus la digue et s’enroule autour du vieux phare cylindrique. Quand les tourbillons sont
trop forts, il faut étendre les ailes, se laisser monter d’un coup. En haut, le courant est plus régulier. Puis piquer dans le vent vers la darse, là où tous les autres goélands sont rassemblés. Ignorer
ensuite le concert de piaillements agressifs qui s’élève aussitôt. Revenir tourner au-dessus de la placette. Jon est un grisard. Il a presque atteint sa taille finale, mais son bec terne est dépourvu de
la protubérance orange de l’adulte. Son plumage est encore d’un marron moucheté de taches plus claires. Son cri n’est qu’un couinement aigu incapable d’impressionner ses congénères. Et comme il vole mal,
il est rejeté par la colonie des goélands argentés.
L’homme s’est accroupi. Il a plongé sa main dans le sac, puis s’est relevé. Impossible de voir mieux. Une bourrasque de neige emporte Jon vers le grand phare octogonal. Il lui faut de nombreux coups
d’aile épuisants pour lutter contre le vent. Avec ses rémiges droites abîmées, ses battements restent faibles et son vol est irrégulier. Enfin il est à nouveau au-dessus de la place. L’homme tient sa
tête penchée sur le côté. Peut-être mange-t-il quelque chose. La faim mord le corps de Jon et le fait crier. Mais aujourd’hui, on ne lui jette pas le moindre morceau de pain. Il tourne sans fin
alentour en piaillant de temps à autre.
L’homme a bougé. Il quitte son appui contre le mur gris. Tête penchée de côté, un bras immobile et rigide le long du corps, il se dirige à pas lents vers la route. Il a laissé le sac sur le sol. Mais
il est encore trop près. Faim. Peur. Attente. Jon tourne en silence. L’homme s’arrête. De sa main gauche, il froisse la forme blanche et la fourre dans sa poche. Une autre bourrasque plus violente propulse
l’oiseau au loin. La tempête approche et une averse de flocons étend un voile blanchâtre en quelques instants. Au loin vers la grève découverte, un autocar noir et argent approche sur la grand route.
Plusieurs battements précipités pour revenir. L’homme s’éloigne lentement en laissant derrière lui des traînées plus sombres sur le sol. Attendre encore un peu.
Il est assez loin. Jon descend et se pose juste à côté du sac. Odeur de nourriture qui s’enfuit dans le vent. Coups de bec impatients sur la toile. Rien ne bouge. L’homme ? Il ne s’est pas retourné et
marche sans hâte. La neige couvre sa casquette et ses épaules. Vite, écarter l’ouverture et donner de grands mouvements du bec qui éparpillent le contenu sur le sol. Odeur de poisson. Un anneau métallique
brillant et ses deux clés. Des gants de travail bruns et un couteau au manche orange. Un rouleau de papier mou et souillé de coulures. Une cannette vide. Et enfin, la moitié d’un sandwich que
Jon entreprend de dévorer.
L’homme s’est arrêté sur le bord de la route. La neige recouvre maintenant ses empreintes. Le sac et les objets épars disparaissent peu à peu. Jon saisit un croûton dans son bec et s’envole. Le vent le porte
en direction du bourg, loin de la colonie et des autres oiseaux qui pourraient lui disputer son pain. L’autocar a stoppé juste au pied du haut phare octogonal d’Eckmühl. La porte s’ouvre. L’homme tend son
bras valide, agrippe une poignée et monte sur le marchepied. Gêné par son bras droit immobile, il se défait de son blouson blanchi de neige. Il le jette derrière lui sur le trottoir d’un geste rageur, puis
disparaît dans le véhicule. Le vent hurle maintenant contre les phares et entraîne tout vers l’Est, loin de la mer et de ses affrontements. Sous les ailes de Jon, la terre n’est qu’une immense page blanche
qui s’étend à perte de vue devant lui.
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juin 2019 --- 2 commentaires
Yves 13jun2019 11:27
Publié le 13 juin 2019.
Stéphanie 07aug2019 21:12
C'est trop triste, froid, humide, douloureux, pour l'homme comme pour l'oiseau. C'est trop lourd comme atmosphère,
je ne veux pas particulièrement savoir la suite, ni ce qui se serait passé avant.
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13jun2019 11:27
07aug2019 21:12