Histoires courtes

Mis à jour le 13 novembre 2021



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Certains textes ne se montrent qu'à la nuit tombée, furtivement. Essayer ?     
9 juillet


Le jour où Aimé Doumergues se suicida de trois balles dans la tête, les vert-et-or battirent Nantes. Une équipe qui n’avait rien à perdre face à une autre, trop sûre d’elle, qui jouait petit bras. Comme dit Var-Matin, c’est l’enthousiasme et la rage de vaincre qui ont fait la différence. Et puis il y a eu la faute de Rochette.
— Franchement, dis-je au brigadier Pérez, qui en causait avec Santini, moi, j’ai pas vu la faute.
De mon bureau, où je tapais à deux doigts un rapport succinct sur l’interpellation d’un SDF en flagrant délit de vol à la roulotte, je vis les deux agents échanger un regard ahuri.
(Serge Quadruppani - 1995)



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1.



Pérez tourna vers moi sa tête ronde et chauve comme un melon bien mûr et me fixa de ses yeux grands ouverts.
— Vous vous intéressez au foot, Semper ? C’est nouveau ça !

Je levai le nez de mon clavier. Mon reflet sur l’écran fit de même. Il avait l’air fatigué alors que la matinée commençait à peine. L’œil gauche était à moitié fermé, la bouche tordue par un rictus de concentration, les joues creuses et pâles, les rares cheveux gris disposés en touffes hirsutes. Il me faisait pitié. Ou peut-être honte. Pourtant mon allure aurait dû être un peu plus présentable aujourd’hui. Hier soir, je m’étais décidé à appliquer la recommandation de Marcel. Oui, Marcel, le tenancier du bar dans ma rue, quelque part dans le 19ème arrondissement. Il m’avait servi une grande tirade avec mon café du soir.

— Monsieur Semper, vous arrivez chaque matin en courant à moitié, la veste froissée et votre cravate en bataille pour sa vie. Vous vous brûlez en avalant votre expresso à la va-vite. Ensuite, vous repartez vers votre bureau. Toujours en retard ! J’vais vous donner un truc. Chez vous, vous avancez vos horloges, votre réveil, votre montre, tout , absolument tout, de vingt minutes. Pour vous aider le premier jour, moi j’avancerai aussi l’horloge murale, au-dessus de votre place. Oui, celle-ci ! Comme ça, vous irez jusqu’à votre bureau dans une bulle qui sera à la même heure. Plus jamais besoin de courir pour arriver à temps. Vous verrez, ça va vous changer la vie…

C’est d’accord ? avait-il conclu avec un grand sourire paternel.

J’avais acquiescé en cachant ma contrariété sous un air le plus reconnaissant et le plus heureux possible. Je déteste le changement dans mes habitudes. Je vis seul. Je suis à l’abri des complications de la vie à deux. Et voilà que Marcel s’en mêle !

Le soir, après avoir éteint la télé, j’avais scrupuleusement suivi les instructions. En fait, je suis un caractère plutôt discipliné, je crois. Déformation professionnelle ? Seule la montre de mon grand-père m’avait un peu résisté. Lorsque j’avais tiré la tige du remontoir, j’avais dû la brusquer un peu pour changer son heure. Cette montre et moi, nous nous comprenons. L’imprévu, ça n’est pas notre tasse de thé. Et ma tête, ce matin, le montrait bien. Bon, au moins j’étais arrivé au bureau à l’heure.

Il fallait maintenant faire face à ces deux-là. Je regardai mes collègues par dessus mes lunettes en demi-lune.

— Enfin, Pérez, vous savez bien que j’ai une certaine expérience en football. Vous vous souvenez que j’ai joué chez les vétérans de Marcoussis. Nous étions arrivés en demi-finale du canton.

Santini secoua sa tignasse brune en redressant son grand corps maigre. Il plissa ses yeux de félin et intervint :
— Première nouvelle ! Pourtant ça fait trois ans qu’on bosse dans le même commissariat. Je vous ai toujours entendu dire que c’était un sport de débiles mentaux.

Pérez rajusta sa ceinture sous son ventre rebondi et renchérit d’une voix mielleuse.
— Les vétérans de Marcoussis ? Ça existe, ça ? Semper, vous m’étonnerez toujours.

Puis il se retourna vers son collègue en haussant subrepticement les épaules. Cet échange désagréable avait un air de déjà-vu. Quel besoin avais-je de répéter « Moi, j’ai pas vu la faute » ? Car j’avais le sentiment confus, mais impossible à occulter, d’avoir déjà prononcé cette phrase. Précisément ces mêmes mots. Quand ? Avec qui ? Peut-être avec mes deux collègues ? Non, sûrement pas avec eux, ils n’auraient pas manifesté une surprise aussi raide. Avec le Commissaire ? Non, impossible. JBA ne parle pas foot. Le Commissaire Adamsmonte, que tout le monde appelle JBA, est connu dans toute la police parisienne pour deux particularités : sa perspicacité peu commune et son aversion maladive pour les distractions civilisées normales que sont le football, les séries télévisées et l’alcool. Certains raillent sa silhouette maladive ou ses costumes chiffonnés et élimés. Pas moi, car je lui ressemble sur ces deux derniers points. Malheureusement seulement sur ces deux-là.

Je replongeai dans mon rapport. Pas des lumières, Pérez et Santini. Les malfrats peuvent dormir tranquilles avec des enquêteurs de ce calibre. Mais au fond, je ne suis pas une lumière non plus, à rabâcher ces phrases ampoulées et stéréotypées, de rapport en rapport.
« Le sus-nommé Valentin Désiré Dugarde, sans domicile fixe, interpellé en flagrant délit par la puissance publique le 9 juillet à 10h15, déclare lors de sa garde à vue avoir ramassé les objets sur le trottoir... ».

9 juillet

Je sursaute. Impossible de me le cacher. J’ai déjà tapé cette phrase, mot pour mot, laborieusement, avec mes deux index. J’ai déjà rédigé ce rapport. Récemment. C’est certain. Pourtant, le 9 juillet c’est aujourd’hui ? Je vérifie sur ma montre, sur mon PC. Oui, nous sommes bien le 9. Alors, je perds la mémoire ! Je l’ai fait ce matin, puis l’ai oublié ? Seules quelques traces ressurgissent... lorsque j’écris à nouveau l’identité du prévenu, la date et l’heure du flag ? Un Alzheimer à 56 ans, c’est un peu tôt, mais ça arrive. Merde !

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Du coin de l’œil, qu’il a bleu et aussi rond que sa tête, Pérez me regarde fourrager dans mes cheveux. Il pousse Santini du coude sans prendre la peine de se cacher. Connard ! Lui aussi rabâche, jusqu’à ses gestes grossiers. Je l’ignore et me concentre sur mon problème. Ce rapport est court. Si je l’ai déjà établi, je l‘ai fait d’un seul jet et l’ai enregistré aussitôt. Je devrais le retrouver. Voyons, les documents d’aujourd’hui après 10h15 : les deux jeunes en dégrisement cette nuit, le cambriolage chez Madame Loirette pendant son sommeil, les voitures vandalisées dans la Résidence Richelieu et finalement la scène de violence conjugale au 34 rue de la Liberté. Rien de plus. Et je me souviens parfaitement des détails de toutes ces affaires du jour. Ma mémoire récente semble donc OK. Je me redresse et fixe Pérez d’un air de défi. Il se détourne. Vingt et un ans que je le supporte. Pfff !

Ce Pérez m’énerve de plus en plus. Son éternel jeu de mot sur mon nom, sa surprise feinte et son ironie chaque fois plus pesante sur mon passé sportif amateur. Il ne se rend pas compte qu’il rejoue sans cesse les mêmes attitudes minables. Le coup de coude à Santini au moment où je doute de ma mémoire, té-lé-gui-dé ! Je le sentais venir comme si je l’avais déjà vécu 10 fois. Et chaque fois c’est un peu plus prévisible, la répétition un peu plus nette : l’œil qui s’écarquille comme une bille bleu ciel, la tête qui pivote au ralenti vers Santini, le coude qui s’écarte lentement de son buste bouffi de graisse et qui vient s’appuyer contre le flanc maigre de l’autre andouille. Et celui-là, il n’est pas mieux. Ses yeux qui se plissent comme pour guetter une souris, le ton presque enjoué avec lequel il déclame « Première nouvelle ! » comme s’il était Lucchini, à la sixième prise de la scène. Tout ça est tellement répétitif. D’ailleurs, je connais la suite.

Pérez et Santini vont continuer à confronter leurs pronostics sur le match de ce soir et délaisser leurs rapports. Ils vont convenir que Nantes gagnera trois à zéro, ou peut-être trois à un si on est gentil avec les visiteurs. Puis JBA arrivera avec Madame la Députée de droite. Ce sera le branle-bas de combat, les deux rajusteront leur cravate. Ils brandiront des statistiques sur l’aggravation de la délinquance primaire dans les beaux quartiers. Le vieux Léon, déjà bien imbibé, entrera ensuite en pérorant et en réclamant la main courante. Les deux acolytes l’entraîneront dans un bureau du fond et reviendront au plus vite continuer leur numéro. Le soir, Nantes jouera sans entrain et les visiteurs crucifieront les jaunes sur faute de Rochette et penalty.

99 juillet

En me concentrant sur ma mémoire, je peux même distinguer, le soir vers 23 heures, les trois coups de feu tirés sur Aimé Doumergues. La dernière balle entre dans sa tête sans laisser d’autre trace qu’un orifice rond et sombre dans les rares cheveux blancs. Si je plisse les yeux, je vois le projectile faire marche arrière. Il ressort, laissant la peau rose et intacte. La seconde balle quitte le dossier du fauteuil où elle s’était incrustée, égratigne le cuir chevelu sans laisser le temps au sang de jaillir et rentre à son tour dans le revolver. La tête de Doumergues se penche violemment vers la droite. Enfin la première s’extrait du mur situé à l’arrière, frôle l’oreille et vient elle aussi se ranger dans l’arme. Doumergues se jette soudainement du fond de son siège. Puis le canon de l’arme se retire, parcourt deux mètres à reculons, se faufile par la porte-fenêtre restée entrouverte et disparaît dans l’obscurité.

Je cligne des yeux. Le temps peut se retourner ? Comme dans mes cours de physique à la fac ?

Je plisse à nouveau les paupières pour mieux voir la scène. C’est différent cette fois-ci. Lorsque le canon de l’arme se retire, un pouce aspire successivement les balles du chargeur et les range dans une boîte de carton. Le revolver regagne son tiroir. Aimé Doumergues pose la lettre sur son bureau. Il ferme l’enveloppe. Il hésite un instant. Il pose sa belle signature au bas de la feuille, de droite à gauche.

Un vertige me gagne. La machine du temps est détraquée ? Le passé et le futur sont désormais inaccessibles à mon corps ? Je suis prisonnier dans le présent ? Et il y a plusieurs passés ? Je suis perdu.

Je me racle la gorge et je demande à mes deux collègues :
— Quel jour sommes-nous ?

Pérez et Santini se retournent, surpris.
— Ben, le 9 juillet, Semper ! Ça n’a pas changé depuis ce matin et ça va durer jusqu’à ce soir.

— Ah oui... C’est cette journée qui n’en finit pas.

99 juillet

@

2.



Le réveil métallique rouge me perfore impitoyablement le crâne de sa sonnerie stridente. Cet engin malfaisant fait exprès de glisser jusqu’à l’extrémité de la table de nuit, hors de portée de ma main maladroite. Au bout d’un moment, il se tait. Ce n’est qu’un répit et le message qu’il m’envoie est sinistre : 9 juillet, 7h10. Maintenant je sais. Ça recommence. Inéluctablement. Je dois vivre à nouveau cette journée. Pas de raison apparente, pas d’autre destin que refaire les gestes que mes bras et mes jambes font chaque jour de semaine depuis 35 ans.

Les premières fois, je me suis rebellé. Je me suis d’abord attaqué au réveil, j’ai fait tourner ses aiguilles dans tous les sens, avancé la date, changé de mois. J’ai vite compris qu’il n’y était pour rien. Ce coucou n’a pas d’autre capacité que de suivre le temps qui s’écoule. Et lorsque le temps bafouille, ce morceau de mécanique rouge suit le mouvement. Tout l’univers autour en fait autant. Et moi aussi. Alors j’ai essayé de changer le déroulement de cette journée, de ne pas aller au bureau, de ne pas me raser ni m’habiller. Mais c’est rapidement devenu insupportable. Les heures qui se traînent, le matin, l’après-midi, interminablement. Est-ce que je me trompe, on dirait qu’elles avancent moins vite ? J’en suis sûr, maintenant, le réveil a ralenti, je dirais d’un bon tiers de sa vitesse. Je vérifie sur trois minutes avec ma montre. Bien sûr, ça donne seulement une ou deux secondes de différence. Ma montre a ralenti elle aussi. Saletés de mécaniques ! Les yeux fixés sur les aiguilles, rien d’autre à faire que tuer le temps, mais cela ne lui fait ni chaud ni froid. Et la sensation atroce d’être mort et conscient, le crâne dévoré par le tic-tac de l’horloge murale. Le matin suivant, je n’ai pas recommencé, c’est trop horrible.

Alors le matin, je répète ma routine normale. Je me lève, toilette, petit-déjeuner habituel et je pars pour le bureau. C’est beaucoup plus facile à supporter. En marchant vers le commissariat, je réfléchis à ma situation. En fait, j’ai un pouvoir unique : je sais. Je sais ce qui va se passer. Ça m’ouvre des possibilités immenses. Par exemple le match de ce soir. Je sais que Rochette va faire une faute. Je sais que les visiteurs vont gagner, contre toute attente.

— Et si je pariais ? Très gros, bien sûr.
— Oui, mais ça t’avancera à quoi, Semper ? Tu vas gagner un gros paquet d’argent. Un très gros paquet. Et tu ne pourras pas le dépenser, puisque tu es coincé dans la journée du 9 juillet. Pfff !

Ça m’enlève toute envie d’essayer. Au fond, je suis comme Adamsmonte l’antisocial, l’allergique au foot et à ses paris. Ou alors il a déteint sur moi. Sauf que maintenant je sais. Le rapport de flag, le cambriolage chez Madame Loirette, l’issue de la violence conjugale rue de la Liberté, tout ça, je m’en souviens, pour l’essentiel. Je vais aller droit à la solution et éblouir JBA lui-même. Je redresse la tête et j’allonge le pas pour arriver plus vite au bureau.

A la première heure, je reçois Madame Loirette dans mon bureau.

— Ah, Monsieur, si vous saviez ! Quel malheur, quel désastre ! Quand je me suis réveillée, ma porte grande ouverte, le dessus de ma commode entièrement vide ! Ma jolie pendule envolée, les cadres et les photos de mon mari quand nous nous sommes rencontrés ! Mon porte-monnaie en cuir andalou ! Ils ont tout emporté. Vous ne pouvez pas imaginer !
— Mais si, Madame Loirette. Je peux très bien imaginer. Calmez-vous. Ça arrive fréquemment, vous savez.
— Oh Monsieur ! C’est terrible !
— Madame Loirette, nous allons d’abord remplir ensemble une déclaration. Ensuite, vous allez pouvoir rentrer chez vous pour finir de tout remettre en ordre. Puis, vous irez dans les petits commerces en bas de chez vous, surtout ceux qui ouvrent tôt le matin, la boulangerie par exemple.
— La boulangerie ?
— Oui. En achetant votre pain, vous demanderez si personne n’a retrouvé vos cadres avec les photos de votre mari. Les voleurs se chargent toujours trop en partant. Ils ont peur de rater un objet de valeur. Ensuite, ils abandonnent une partie de leur butin. Parfois au premier carrefour. Ça arrive souvent, vous savez.
— Ah vous croyez ?
— Oui, Madame Loirette, gardez espoir ! Bien sûr, le porte-monnaie sera vide, quand vous le retrouverez. Mais pour le reste, ayez confiance en l’avenir. Et d’abord, remplissons cette déclaration.
...

999 juillet

— L’avenir, Semper ? Tu lui parles d’avenir, toi Semper ! Enfin... Au moins dans ce présent qui s’éternise, tu la réconfortes, tu sers à quelque chose dans cette société sans pitié.

@

3.



Un peu plus tard, JBA passe la tête dans mon bureau et m’adresse sa grimace bienveillante.
— Bonjour Semper. Vous allez bien ce matin ?
Puis sans attendre la réponse :
— Cet après-midi, je reçois Madame notre députée vers 15 heures. Si par hasard le vieux Léon se pointe au même moment, ne le mettez pas dehors, s’il vous plaît. Recevez-le comme d’habitude. Il faut que nos politiques voient de quoi est fait notre travail quotidien avec la population. Je dis le vieux Léon... mais c’est pareil pour les autres.

JBA cligne d’un œil et disparaît en coup de vent.

99 juillet

Quand il revient dans l’après-midi en compagnie de Madame de MontSorlin, JBA présente son équipe à la fringante députée promise à un bel avenir national. Puis il lui propose :
— Madame, un café avant d’entamer notre réunion ?
— Volontiers Commissaire, si vous m’accompagnez.

JBA se tourne alors vers moi.
— Semper, vous voulez-bien nous servir deux cafés, s’il vous plaît. Sans sucre pour Madame.

Madame de MontSorlin hausse un sourcil étonné, puis confirme.
— En effet... Je ne prends pas de sucre dans mon café.

Comment a-t-il deviné ? Ce JBA a vraiment des facultés particulières ! Il cligne un œil et m’envoie sa grimace favorite.
— Merci Semper.

Après le départ de la députée, JBA entre dans mon bureau. Il jette un œil sur les rapports du jour, puis pose la main sur mon coude et me glisse :
— La vie est un éternel recommencement, Semper. Tous ne peuvent pas s’en apercevoir, c’est dommage. Le tout est d’y trouver sa place et d’apporter sa valeur, jour après jour, sans faiblir.

J’ouvre de grands yeux. Lui aussi ? Essaie-t-il de me faire comprendre qu’il est coincé dans la même journée que moi ? Sinon, comment aurait-il su que le vieux Léon arriverait complètement saoul, au milieu de la visite de Madame la députée ?

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4.



Ce matin, 9 juillet, je prends mon petit-déjeuner avec entrain. J’ai secoué la montre de mon grand-père, quand j’ai vu que la trotteuse ne bougeait pas. Heureusement elle avance normalement, ça n’était qu’une petite halte, sans même que l’heure ait été modifiée. La journée s’annonce bien. Le flag de Valentin Dugarde, le SDF pour qui j’ai une sympathie inexplicable. Ensuite conforter la petite Madame Loirette, puis dans l’après-midi recevoir le vieux Léon. Au fond, j’aime bien ce métier, cette routine où j’ai ma place. Je me sens utile. Et quand je ne suis pas de garde, j’ai ces moments de détente où les souvenirs du club de Marcoussis se mêlent au plaisir d’un match étonnant. Ce soir, nous battrons Nantes contre toute attente !

Au bureau, je suis tranquille, Perez et Santini sont absents. Ils n’ont pas prévenu. Une urgence ? Bizarre !

Le téléphone retentit dans le bureau de JBA. Comme il aime laisser sa porte grande ouverte en début de journée, je ne peux manquer ses réponses sonores.
— Jean-Baptiste Adamsmonte, je vous écoute.
― …
― Aimé Doumergues ? Le caïd de Nice ?
― …
― Un suicide avec trois balles ? Vous me faites marcher ?
― …
― Il aurait fait 150 bornes pour venir se suicider chez nous, hier soir 9 juillet vers 23 heures ?
― …

Je sursaute en entendant la date. Je vérifie sur ma montre, le PC, l’agenda. Nous sommes le 10 juillet, il est 9h32. Le temps a redémarré !

― OK, nous nous en occupons. Je mets Semper sur l’affaire.
― …
― Non, pas moi. Je dois revoir notre députée pour qu’elle appuie notre demande de deux affectations pour le remplacement de Pérez et Santini.
― …
― Oui, ils nous ont quittés hier. Vous verrez, Semper est très bon pour ces cas improbables. Il adore ça... Trois balles, vraiment ? Une circonstance intéressante !

9 juillet

En fait, je me demande... Je crois que j’aurais bien aimé être le 9 juillet pour toujours.

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juillet 2019 --- 3 commentaires
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