Certains textes ne se montrent qu'à la nuit tombée, furtivement. Essayer ?
Perdu ! Revenez plus tard. Bonne chance.
Gagné ! Vous pouvez lire "Eliott et les envahisseurs" ou "Les yeux de Bastet".
Lecture audio
La dame de Haute-Savoie prend une petite voix aiguë, comme si elle parlait à un enfant.
― Vous avez bien dormi ?
― Oui, merci... Vous savez bien ce que j’attends.
Elle me regarde avec une expression soucieuse. Elle hausse les épaules. Elle fronce ses épais sourcils. Sa voix devient sourde.
― Retrouver la jeunesse ? Revivre une partie de sa vie ? Qui vous a fait croire ça ?
Puis elle contourne son petit bureau de noyer poli et déformé par les années.
― Bon, comme vous voudrez. Je vous conduis. Mais vous n'avez même pas pris le temps du petit-déjeuner. Tenez, buvez ça. Ça va vous donner de la vigueur. C'est mon oncle qui a inventé ce mélange
en revenant du Liaoning. Kaki, poivre et gingembre. Il a ajouté la liqueur de prunelle. Vous verrez.
Le cocktail est doux et sucré, je l'avale innocemment. Le long d'un escalier de bois grinçant, je suis les hanches rondes et la démarche fatiguée de la maîtresse de maison. La volée de marches qui conduit
au grenier est plus raide et plus étroite encore. Je trébuche une fois ou deux. Mon genou me fait mal. L'âpreté du kaki pénètre mon gosier. Ma langue est comme un morceau de bois, je ne sais plus
où la mettre dans ma bouche.
― Je vous préviens, vous n'y verrez rien. Il n'y a pas de lumière.
Elle lève les yeux au ciel, laisse échapper une grimace.
― D'ailleurs, il n'y a rien à voir.
Arrivée sur un palier obscur, elle tire une lourde clef de la poche de son tablier. La porte sombre résiste un instant, puis s'entrebâille avec un gémissement aigu.
― Voilà. C'est là qu'ils viennent. Mais je vous l'ai dit, il n'y a rien. Au bout d'un long moment dans le noir, ils redescendent sans rien. Ils paient leur séjour et repartent tous sans s'attarder.
Elle ajoute, d'un ton amer :
―Aucun d'eux n'est jamais revenu.
Elle s'est détournée. J'attends que son pas lourd redescende les étages avant de m'avancer. Quand je franchis le seuil, l'obscurité épaisse m'engloutit. Je reste immobile, incapable d'avancer davantage,
attentif à ne pas perdre l'équilibre dans cette noire mélasse silencieuse. Je ne sens que ma langue raide et sèche.
Douce chair orange,
Âpre saveur m'envahit,
Pierre sur ma langue.
Aucun bruit venant du dehors ou des chambres ne parvient ici.
Cependant en prêtant l'oreille, un son faible, répété, qui vient d'un alentour lointain. Comme une pulsation rythmique. Six ou sept battements, puis une pause. Puis cela reprend, sans hâte,
encerclant la noirceur qui me baigne. Comme une poignée de sable qui va et vient dans une bouteille. Cela se rapproche de tous côtés, touchant ma peau. Inexorablement, ce spasme s'insinue à l'intérieur
de mon corps. Il agite mes poumons, mon ventre. Je me sens comme une peluche d'enfant qui a perdu la moitié de son remplissage de grains. On peut la secouer en lui faisant prendre des formes invraisemblables,
avec ce misérable petit bruit de grenaille. Le sable coule et le temps avance. Puis c'est le reflux et tout revient en arrière. Et cela recommence sans fin. En avant. En arrière, en une nausée funèbre.
Soudain, un choc violent me traverse des pieds à la tête. Une longue lame d'acier qui se brise. Ou un corps de verre qui explose. Ou les deux. L'épée qui frappe le vase. Le métal qui fait jaillir les éclats
en tous sens. Dans la nuit, l'éclair aveuglant qui me projette en dehors de mon corps.
Un instant suspendu. Puis tout retombe en pluie sur le sol invisible. Les éclats de verre qui cognent, pour les plus gros. Ceux, plus fins, qui crépitent. Le sable grésille au début, puis dégouline
peu à peu en petites rivières râpeuses. Et finalement, mes os, ma peau, les morceaux de chair de mon corps tombent en désordre sur ce chaos obscur.
Pourtant, je respire, je suis vivant. Je me détourne du puits d'obscurité qui s'attache à mon corps. Ma main retrouve le battant de bois brut de la porte. Mes jambes impatientes me portent vivement
sur le palier. Je sens l'ardeur de la jeunesse qui court en moi. Un sentiment soudain d'allégresse m'habite. Je dévale les marches inégales quatre à quatre jusqu'au bas de la grande maison. Je cours
et je saute. Mon sang bouillonne. La vie m'attend !
mars 2024 --- 5 commentaires
Denis 04 février 2022 12:08
Un bad trip ? Un coup de foudre ? Une bouffée délirante, crise d'épilepsie ? Envoûtement ? En tout cas une mini-cure de jouvence !
Annie 03 mars 2022 22:43
Très bien écrit... On est dans l'étrange... Il y a une ambiance avec tous ces adjectifs : obscur, sombre, noir, épaisse.
Marie-Anne 04 mars 2022 14:40
J'aime bien la construction du texte... A la fin, on comprend tout, on revient au début mystérieux du récit.
Et le lecteur peut trouver son interprétation personnelle du dénouement. Potion ou transe magique.
Annie 28 février 2024 12:06
J'ai écouté et lu la nouvelle, je trouve que la version sonore apporte encore plus d'étrangeté au récit, ta voix sait créer une atmosphère insolite qui convient parfaitement.
Paule 02 mars 2024 21:42
Oui ! La version sonore apporte une sensation supplémentaire à un texte fantastique. La voix est peut-être trop grave, il n'est pas nécessaire de faire peur à l'auditeur.
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Je serai chez nous qui n’est plus chez nous vers quinze heures.
A travers la vitre, la campagne défile à toute allure. Le ciel est couleur de fin d’automne.
Tu m’avais donné rendez-vous ce matin dans cette ville que je ne connais pas. Tu m’attendais au bout du quai 12. Tu m’as souri, de ce sourire que j’aime tant et tu le sais. On s’est installé sans parler au bar
juste à côté du kiosque à journaux. Tu as commandé deux cafés, deux croissants. Tu as dit négligemment toujours sans sucre ? Je n’ai pas répondu. J’ai regardé tes mains, longues et nues qui caressent une autre
désormais. J’ai dû rougir. Tu as ajouté ça va ? et à nouveau je n’ai rien répondu. J’ai sorti de mon sac une paire de lunettes de soleil et j’ai caché mes yeux.
Plusieurs minutes ont passé en silence.
Est-ce vraiment parce que j’étais arrivée tôt, tu m’as dit nous avons du temps devant nous, je vais te faire visiter un endroit que j’aime beaucoup, je m’y balade souvent. Quelle drôle d’idée tu as eue
de me faire visiter le quai Southampton avant d’aller chez cet avocat qui doit prononcer notre séparation. Nous avons été accueillis par des mouettes aux cris stridents et par une odeur d’iode et de mazout
à la fois. Je me demandais comment tu pouvais aimer cet endroit du bout du monde, toi qui n’aimais que les plages de sable blanc et le ciel bleu. Nous avons marché le long de ce quai et comme si
tu avais oublié que j’étais là, tu t’es mis à me parler de ta nouvelle vie, de tes envies, de tes nouveaux désirs et ça m’a fait mal. On a marché longtemps comme ça. Des navires immenses se mêlaient au ciel gris,
leurs sirènes au loin résonnaient tristement et des containers par centaines jonchaient le bord du quai en attendant les prochains départs.
Dans tout ce gris, j’ai cessé de t’écouter, et toi, tu as continué de raconter ta vie sans moi. De longues minutes encore ont passé. Et puis tu t’es tourné. J’étais loin derrière toi à regarder nulle part.
Tu n’avais pas l’air étonné mais il y avait de l’impatience dans ta voix, tu as presque crié on va être en retard, dépêche-toi !
Ta voiture était garée à proximité de ce quai immense et froid. J’habite dans le coin, tu as ajouté presque avec fierté. Ta voiture sentait ce parfum que tu m’offrais chaque année pour Noël. Je suis sortie
en courant. J’ai remonté le quai Southampton à en perdre haleine. J’ai failli renverser un groupe de touristes. Je crois que je hurlais ou bien je pleurais. Je ne me souviens plus. J’ai couru comme ça
jusqu’à la gare. Le train pour Paris allait partir. Je suis montée dans le premier wagon le cœur tapant.
Je rentre. Le Havre-Paris. Trois arrêts.
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Pascale M.
janvier 2022 --- 1 commentaire
Yves 28jan 2022 11:54
Un beau texte :)
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Une geisha rentre dans une boutique. Elle cherche un kimono pour sa tatami. Un samourai lui répond qu’elle s’est trompée de magasin. La geisha ne se fait pas de sushi
car elle est sûre de son adresse. Elle s’entête et se met à saké l’homme qui était de bonne foi. Il lui répond :
— Voulez-vous que je me fasse hara-kiri pour que vous me croyiez ?
Soudain le téléphone de la geisha sonne. Elle répond, obina de la tête plusieurs fois et, sans dire arigato ni sayonara, elle sortit du magasin en courant. Elle fonça
droit dans un ninja qui l’attrape et lui dit :
Sashimi ma belle,
Dans mes bras,
T’es comme neige sur le mont Fuji.
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Edith P.
juin 2022 --- 2 commentaires
Yves 18jun2022 10:17
J'adore ce texte.
Cath 19jun2022 20:03
J'aime beaucoup.
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La rue est silencieuse, elle aussi. Silencieuse et monochrome comme le reste du monde.
Seule, dans sa chambre, elle étouffe sous le poids de ce silence. Allongée depuis si longtemps, elle est aveuglée par ces murs d’un blanc immaculé. Comment briser ce silence ? Pourquoi ne pas rendre à la vie
qui palpite encore en elle, quelques-unes des étincelles colorées dont elle a besoin pour respirer ?
Elle est là, sur ce lit d’hôpital. Il est là, jeune interne, qui s’agite autour d’elle. Jour après jour, il s’inquiète pour elle, veille à ce qu’elle mange, cherche à la faire sourire aux histoires qu’il
lui raconte. Ce n’est pourtant pas son rôle…
D’autres médecins du service s’inquiètent de le voir si investi auprès de cette malade en soins intensifs.
Ses dernières forces épuisées, elle consume ce qui lui reste d’espoir. Elle puise dans le regard du jeune médecin quelques éclats de bonheur… Tout n’est pas perdu… Il lui a rendu ce sourire que, désormais
seule au monde, en fin de vie, elle pensait avoir perdu.
Du haut de ses vingt ans, urgentiste à Corbeil, il lui intime l’ordre de ne pas partir…, de ne pas partir avant qu’il lui ait raconté sa dernière histoire. Et contre toute attente, mue par une profonde pulsion
de vie, dans l’ignorance de la réciprocité de cet élan d’amour, elle ne s’éteindra qu’après cet ultime récit.
Il n’aura pas vaincu la mort, mais il l’aura accompagnée et lui aura rendu plus doux l’irrévocable abandon.
La chambre est silencieuse… Et le vide de ce silence, l’abîme de cette lumière aveuglante, sont remplis de l’écho des sanglots du jeune médecin …
Il pleure, pleure sur l’adieu qu’il n’a pu faire à une autre femme aimée, sa mère, morte sans qu’il n’ait pu lui dire au-revoir.
--
Elisabeth B.
janvier 2022 --- 1 commentaire
Yves 01feb2022 10:11
Ce texte me touche au plus profond du cœur.
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04 février 2022 12:08
03 mars 2022 22:43
04 mars 2022 14:40
Et le lecteur peut trouver son interprétation personnelle du dénouement. Potion ou transe magique.
28 février 2024 12:06
02 mars 2024 21:42