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La Danoise qui ne parle pas - 02 mai 2024



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Certains textes ne se montrent qu'à la nuit tombée, furtivement. Essayer ?     
La Danoise qui ne parle pas


Depuis le matin, la progression vers l’ouest était plus facile. Les trois hommes avançaient sur une route de campagne. Sur la droite, des champs enneigés bordés par des haies malingres. Parfois une clôture rouillée qui grinçait timidement. À gauche, d’autres champs nus et blanchâtres montaient en bandes étroites jusqu’aux sapins. Une chevelure de brouillard s’accrochait à la colline. Le soleil ne se montrerait pas. Mais aujourd’hui, la menace était moins proche.

Bien sûr, lorsque Giorgio avait allumé le feu, après avoir attendu le lever du jour pour rester discret, la plainte de la ville mugissait derrière eux, comme la veille. Depuis une semaine, ce n’était plus la rumeur sourde et patiente d’une grande cité affairée, un matin d’hiver ordinaire. Dans les nuages jaunis qui filaient au-dessus de la tête des trois fuyards explosaient des spasmes géants, des quintes d’une toux grave et profonde. Puis les cris des sirènes se répondaient d’un coin de l’horizon à l’autre. Mais tout ce concert de violence était aujourd’hui comme assourdi. Les marcheurs n’interrompaient pas le rythme régulier de traction sur la longe qui entourait leur taille.

En tête, Giorgio tirait le traîneau lourd, celui du matériel pour allumer le feu et faire fondre la neige. Il était jeune, plus robuste que les deux autres, le seul dont la barbe poussait bien noire, jurant avec le visage arrondi de l’adolescent jovial qu’il avait pu être. Ryan, le deuxième marcheur, n’hésitait jamais à lancer une remarque moqueuse en direction du leader, en secouant sa tignasse roussâtre.

— Giorgio, le traîneau lourd est pour toi, tu es le plous energetic ! Pas le plous facile ! Je me demande souvent si les gens du Val d’Aoste sont aussi obstinés que toi, qui refuses de parler anglais.

Giorgio ne répondait pas. Et Ryan ajoutait :

— Et j’entends encore les hurlements venant de votre block pendant les disputes avec ta femme. Pas étonnant qu’elle n’ait pas supporté et que tu te sois retrouvé dehors !

Giorgio se penchait un peu plus pour avancer. Ryan essayait de ne pas se laisser distancer. À chaque pas sur la neige durcie, sa jambe gauche paraissait trop courte d’un ou deux pouces, prête à se disloquer. Son traîneau était le moins chargé. Le vieil Irlandais avait approuvé l’idée de Giorgio : partir immédiatement, en catimini, à pied, en autonomie grâce à des traîneaux. Il avait insisté pour le choix d’un itinéraire à l’écart des routes directes :

— Peu de rencontres. Moins de risks !

La voix de ténor ricanante de Giorgio avait retenti :

— Si amico Ryan ! Je comprends. Tu ne souhaites pas croiser des partenaires de poker qui t’ont laissé beaucoup d’argent...

— OK boy, get serious !... En plous sur une route non déneigée, un traîneau fait son chemin facilement. Je dis, Giorgio, cette idée is ... brilliant !

Forêt et ciel
Le troisième avait participé à l’échange en se contentant de hocher la tête. Il était arrivé en ville deux semaines auparavant, débarquant d’un bus longue distance avec une valise fatiguée. Le grand, l’immense Ivan ne parlait que lorsqu’il y était contraint. Pas plus de trois mots à la suite, qui semblaient d’abord être slaves. Il fallait le faire répéter lentement pour réaliser qu’il s’agissait de mots anglais étrangement assemblés, qui pourraient éventuellement prendre un sens si on les remettait en ordre. Un mélange oral et gestuel avait rapidement été adopté pour se comprendre.

Les conversations avec Ivan étaient à l’image des crispations de ses joues émaciées et de ses lèvres blanchies par l’angoisse : la mort était imminente, l’apocalypse frapperait le trio de fuyards par surprise. Giorgio et Ryan avaient appris à rester sereins au moment de la pause. Après quelques heures de marche, on s’arrêtait. De préférence en haut d’une côte, pour mieux apercevoir d’éventuels arrivants sur la route. Ivan se débarrassait de ses écouteurs, de son casque de cycliste surmonté de la raquette de badminton-antenne FM et de tout son attirail de réception radio.

— News, bad, very bad.

La suite des gesticulations était résumée par Giorgio avec des roulements d’yeux ostensibles et des intonations théâtrales.

— Les batteries seront déchargées dans 3 jours. Il faut en trouver d’autres d’urgence, sinon nous sommes morts !
— Des combats de blindés ont commencé à NivaGrad, la ville qui se trouve à 50 kilomètres devant nous. Continuer dans cette direction, ce serait la fin !
— Le vent d’est va se renforcer, les températures resteront négatives en plaine. Le souffle de la Sibérie !
— Les stations radio de navigation aérienne sont toujours en activité, malgré la guerre. Bizarre, non ?
— Des rumeurs dénoncent l’utilisation d’agent orange dans la région. Les témoignages des civils parlent de troubles oculaires et de difficultés respiratoires. Des fake news ? ?

Giorgio faisait suivre les nouvelles d’une grimace ambiguë et d’une tape affectueuse sur l’épaule de Ivan. Puis il sortait la bouteille Thermos de son traîneau et versait un liquide brûlant de couleur verte dans les trois tasses métalliques. Il prenait sa voix grave et lente.

— Miei amici Ivan et Ryan, ne vous inquiétez pas. Je n’utilise jamais la neige de surface. Et je mets toujours un complément de sels minéraux, pour la tranquilité de votre tube digestif.

Avec un sourire espiègle, il ajoutait parfois,

— La couleur verte ? … J’adore la menthe.

Ryan tournait son visage ridé vers Ivan, haussait les yeux puis les fermait une ou deux secondes, pour souligner l’infantilisme de la blague. On soufflait sur sa tasse, on buvait posément. Puis on se tapait dans le dos et on repartait vers l’ouest.

Une fois ou deux, une grosse voiture les avait doublés sur la route étroite. En l’entendant arriver, Giorgio ralentissait son pas, courbait ses épaules et baissait la tête vers le sol. Ivan et Ryan l’imitaient. Un trio de marcheurs à l’allure lente et misérable. Il valait mieux ne pas être confronté à des fuyards assez forts pour disposer d’un véhicule en bon état. Après la disparition de la voiture au loin, Giorgio s’était retourné et avait demandé d’une voix inquiète :

— Ryan, Ivan, vous saviez qu’on pouvait encore voyager en voiture ? Je veux dire se procurer un véhicule civil, avec assez d’essence ?

À l’arrière, pas d’autre réponse qu’un haussement d’épaule irlandaise. Plus près de Giorgio, les lèvres de Ivan s’étaient retroussées haut sur ses dents en crachant une rafale d’arme automatique.

— Oui, Ivan, par la force. Mais quand il n’y a plus d’essence, sur la route de campagne ?

Ryan avait marmonné.
— Avec de l’alcool, on peut… C’est comme au poker, il faut commencer par un cocktail bien dosé, pas trop fort. Ensuite, on accélère un peu et ça roule très loin.

Sa barbe s’était dressée un instant vers le monde des souvenirs et des espoirs, planant sans doute au-dessus des nuages sombres, là-haut.

— Anyway guys… Let’s keep going.

Il avait mis fin au sujet en reprenant sa démarche inégale vers l’ouest. Pour une fois, c’était lui le marcheur de tête, lui qui effaçait les incertitudes et focalisait l’énergie du groupe dans la bonne direction.

Forêt et ciel

Les journées se succèdent, interminables, étonnamment identiques. On ne sait plus depuis quand on marche. Le vent froid est toujours là, la neige reste dure et facile. Giorgio devant, donne le rythme. Ryan, loin à l’arrière, le casse. Mais on avance. Ce matin , pourtant, Ivan s’arrête brusquement. Il a cru voir un mouvement sur une pile d’arbres abattus dans le champ, sur la droite, à quelque distance de la route. Mais non, rien ne bouge. Il fait quelques enjambées plus rapides, en regardant ces masses sombres sur la neige éblouissante. Puis il souffle :

— Giorgio, stop ! Animal !

Peut-être un rongeur qui pourrait devenir un repas de viande, grâce au savoir-faire du chef-cuisinier, comme deux jours auparavant.

Ivan se détache de son traîneau, quitte son casque et saisit une tige métallique. Il se baisse et progresse très lentement vers les troncs. On n’entend que le vent d’est. Pas de mouvement sur le bois écorcé. Ivan est tout proche. Un morceau de tissu molletonné rosâtre est visible derrière le tronc du haut. Toujours bon à prendre s’il n’est pas gorgé d’eau. Ivan tend le bras, touche l’étoffe maculée de terre. Elle est sèche. C’est elle qui bouge dans le vent. Elle est restée coincée entre deux troncs. Il se tourne vers la route et fait un geste de la main.

— Giorgio !

Lorsque les mains des deux hommes tirent sur le tissu, un coude vêtu d’un anorak apparaît. Un corps humain. Un cadavre ! Giorgio découvre la tête. Les cheveux blonds très longs et très sales laissent voir un morceau de peau aussi pâle que la neige accumulée contre les arbres. Ivan se redresse brusquement, fait un pas en arrière. Giorgio tend la main. La joue est molle, elle n’a pas encore gelé dans la bise du matin. Soudain quelque chose bouge sur le flanc du cadavre.

— Haaaaa ! Giorgio, Giorgio !

Ivan a hurlé. Il détale vers la route. D’un geste vif, Giorgio replace le tissu rose sur le corps et court dans les traces de Ivan.

Arrivé à son traîneau, il se saisit de la bouteille Thermos et d’une tasse. Et Ivan voit le chef qui court à nouveau en direction du cadavre, qui fait signe de venir. Vite ! La morte a bougé son coude, elle n’est pas morte.

Empreintes sur la neige

Malgré les efforts des trois hommes, elle n’a pas ouvert les yeux. Elle a avalé quelques minuscules gorgées d’eau chaude. Son visage ovale semble être fait de céramique.

— Giorgio ! Wait ! You’re a fool ! Tu dois attendre pour le reflex d’avaler ! Please one minute ! Pourquoi tu ne mets pas un de tes bonbons verts dans le fond de la tasse ! Au lieu d’essayer de l’étouffer !

Ils ont transporté le corps de la femme jusqu’au traîneau du chef. Ils l’ont allongée contre les bouteilles d’eau du matin restées chaudes, ils l’ont recouverte de tous les manteaux disponibles. Elle a bu un peu d’eau sucrée, sans ouvrir les yeux. Ivan la fait boire à nouveau, pendant que Giorgio allume le feu pour fondre davantage de neige propre. Ryan a quitté ses gants. Il frotte les mains et les pieds froids et inertes pour rétablir la circulation. Il approche sa barbe des cheveux blonds emmêlés et murmure une sorte de comptine.

— Dilín ó damsha damhs’, Dilín ó dahmsa dí...

Il se redresse vers les deux autres.

— Ivan, à toi maintenant ! Mes mains ne sont plus assez chaudes. Giorgio ! Pose les tiennes sur la casserole, ce sera toi ensuite !

Chacun des trois s’efforce à tour de rôle de faire boire la femme, d’empêcher ses extrémités de geler, de garder son corps abrité du froid. Ses yeux restent fermés. Elle ne bouge pas. La peau de son visage reste froide, mais n’a plus cette couleur qui avait terrifié Ivan. Elle semble respirer normalement. Ses paupières bougent lorsque le grand angoissé serre le menton triangulaire entre ses mains et prononce des phrases pleines de consonnes chuintantes. L’Irlandais esquisse un pas sauté sur sa bonne jambe.

— Ivan, Giorgio, my friends ! Hurrah ! Elle est vivante !
— Ryan, you sure ?
— Oui, Ivan ! Hypothermia mais OK ! Chaleur, eau sucrée, vivante !

Forêt et ciel

Trois jours plus tard, le groupe n’a progressé que très peu vers l’ouest. La femme peut faire quelques pas sur la route, appuyée sur le bras d’un des hommes, lorsque le vent n’est pas trop froid. Le reste du temps, elle est allongée sur le traîneau que Giorgio et Ivan tirent à deux. La peau de son visage reste pâle et plutôt sale. Cela n’a pas d’importance, chacun des quatre est dans le même état. Elle est grande, a le regard bleu clair, un type nordique. Elle entend ce qu’on lui dit, ses yeux réagissent, elle tourne la tête. Pas sûr qu’elle comprenne. Elle ne parle pas.

Ryan a tout essayé, rien n’y fait. Ce matin, avant la mise en route, dernière tentative. Il revient au niveau le plus basique, quelques mots en anglais accompagnées de gestes simples. Il pose sa main sur son cœur, agite sa longue barbe blanche.

— My name is Ryan ! Il répète plusieurs fois en frappant sa poitrine, Ryan ! Ryan !
Il désigne ses compagnons en train de charger les traîneaux.
— Giorgio, Ivan !
La femme écoute. Ses yeux bougent à peine. Ses lèvres, ses joues restent immobiles. Ryan tend sa main vers le visage figé.

— Your name ?

Lorsqu’il approche ses doigts du menton, elle recule la tête pour éviter le contact. Ryan abandonne avec un geste las. Il se tourne vers ses compagnons.

— Elle ne veut pas !… Ou elle ne peut pas.

Giorgio se redresse de son paquetage sur le traîneau. Il ouvre ses mains vers les nuages qui défilent au-dessus de leurs têtes. Il baisse les coins de sa bouche avec une moue fataliste.

— C’est la Danoise qui ne parle pas. Elle ne vous fait pas penser à une actrice, la très grande blonde avec Sylvester Stallone ?

Le visage de Ivan s’éclaire soudain et sa réponse fait sursauter les deux autres :

— Birgit ! Cobra picture ! Rocky ! Birgit Nielsen !

La femme ne réagit pas. Giorgio opine.

— Ok Ivan ! Nous l’appellerons Birgit. Ça sera plus simple.

Forêt et ciel

Depuis qu’elle est dans le groupe, les choses sont devenues difficiles. L’organisation du coucher est devenue un dangereux combat contre le froid. Quatre personnes s’installent tant bien que mal, en travers sur trois traîneaux attachés côte-à-côte. La nuit se termine avec l’un des hommes pelotonné sur des planches posées sur la route. Dans la journée c’est mieux, Birgit peut maintenant marcher sans soutien.

Ce soir, c’est la surprise, au moment d’arrimer les traîneaux. La couverture rosâtre de Birgit est disposée en long sur la moitié du traîneau de Ryan. Elle s’y est allongée, puis emmitouflée pour la nuit. Ryan s’approche, pose la main sur son épaule. Il donne des secousses, essaie de la convaincre de s’en aller, de laisser les hommes organiser l’arrangement précédent. Giorgio et Ivan s’approchent.

Elle tourne son visage figé vers chacun des trois hommes. Puis elle ferme les yeux et ne bouge plus. Ryan hésite, fourrage dans sa barbe. Il hausse les épaules. Les deux autres lui répondent du même geste. Chacun va s’enrouler dans sa couverture et s’allonger sur son traîneau. Ryan fait deux pas en boîtant et s’installe contre Birgit, à la place qu’elle lui a laissé. Ils se tiendront chaud. Elle a décidé.

Au matin, chacun se réveille en bien meilleure condition. Et la progression du jour est encourageante. Le soir, Ivan quitte son casque et annonce :

— News not so bad.

La restitution par Giorgio est faite d’une voix moins théâtrale que les jours précédents.

— Les batteries de la radio ont conservé le tiers de leur charge.
— Les blindés menaçants se sont déplacés loin au sud.
— La prochaine frontière pourrait être franchie demain.

Le repas du soir, sur une sente à proximité de la route, est partagé avec plus d’entrain. Au crépuscule, une autre surprise. La couverture rosâtre est à présent disposée sur le traîneau de Ivan. Le concubin du soir tourne plusieurs fois autour de l’arrangement, frotte nerveusement sa barbiche et sa tignasse, tord sa bouche sans trouver les mots adéquats. Face à lui, Birgit le regarde. Quand le grand maigre tourne son visage interrogateur vers Ryan, celui-ci pose la main sur son bras ossu, avant de considérer longuement la silhouette immobile de Giorgio. L’un et l’autre attendent un instant. Mais le chef leur tourne le dos. Il a terminé le rangement du feu pour la nuit. Il prépare son propre couchage. Des gestes brusques. Il s’installe finalement avec un grognement sonore.

Lorsque l’aube se montre, Birgit est allongée, tandis que Ivan frotte lentement son dos, ses épaules et ses hanches. Les mots qu’il prononce ont le même souffle que l’eau qui chante dans le fond de la bouilloire. Ce n’est qu’après l’effleurement de ses paupières et de ses cils blonds qu’elle ouvre les yeux. Le rite établi par la Danoise se répète soir et matin. Son choix du partenaire reste chaque fois une surprise : Ryan à nouveau, qui en oublie de cacher sa boiterie et jette un regard inquiet vers le chef. Puis Giorgio finalement. Et ensuite à nouveau les deux autres. Les hommes s’interrogent, échangent leurs suppositions en catimini.

— Dans mon opinion, dit Ryan, c’est un peu pratique, pour avoir moins froid. Et c’est un peu une incantation. Birgit a failli mourir ! Chaque matin elle ressuscite à nouveau, avant de réussir à ouvrir les yeux.

Giorgio siffle longuement avec une modulation ironique.

— Une mise en scène de la commedia chaque soir, les mêmes acteurs, chacun dans son dialecte, et les mêmes gestes exactement ! Ryan, c’est trop !

Ivan conclut par une grimace qui se termine en sourire :

— Birgit Nielsen movie beautiful ! Very attractive !

Forêt et ciel

Deux jours plus tard, à l’issue d’une montée harassante, les marcheurs franchissent un col et changent de monde. Du côté ouest, il fait doux, il ne reste que quelques névés au creux des ravins. Plus de neige sur la route. La progression des traîneaux sur le goudron est bruyante, pénible, lente. Les roulettes de skate board prévues par Giorgio s’avèrent peu efficaces. Birgit marche en tête. Le soir venu, c’est elle qui a repéré la clairière pour la nuit, un peu à l’écart, et rassemblé du bois sec en les attendant. Malgré la fatigue, les hommes poussent des cris. La partie dangereuse du voyage est derrière eux. Ils tendent le bras vers la vallée qui s’élargit sous la lumière dorée du couchant. Chacun essaie d’être convaincant sur la bonne direction à prendre maintenant.

— Vers le sud ! dit Giorgio. La Suisse a toujours été à l’écart des combats. C’est le plus sûr !

La joue de Ryan est plissée par une grimace qui remonte jusqu’à son œil gauche.

— Hum, Hummm ! Vraiment toujours ? Même les Alpes n’ont pas empêché des troupes d’envahir l’Italie. Depuis l’époque de Carthage et de Hannibal. Non Giorgio ! La sagesse, c’est de se positionner derrière un bras de mer. !
— Je te vois, Ryan ! Tu nous parles du Channel, bien sûr !
— La Riviera, la France ! dit soudain Ivan d’une voix excitée.

Birgit est restée assise en tailleur de l’autre côté du feu. Ses yeux suivent les lèvres de chacun. La discussion se poursuit tard. Les braises sont devenues une masse sombre. L’obscurité et la fatigue ont finalement raison de tous. Après des semaines sous ces grondements lointains qui les poursuivaient, la nuit est étrangement silencieuse et reposante.

Au matin, Giorgio se réveille le premier. Birgit n’est plus allongée contre lui. Sa place est froide. Il se redresse, la cherche.

— Ryan, Ivan, réveillez-vous ! Birgit n’est plus là !

C’est Ryan qui comprend le premier. Il a remarqué l’étroit morceau de tissu molletonné rose, maculé de terre brunâtre, et le rameau d’épicéa vert tendre. Posés sur son traîneau près de sa tête, comme un souvenir des nuits où une survivante du froid est venue se blottir contre le corps d’un vieillard brinquebalant. Et Ryan regarde aussitôt les traîneaux de Giorgio et de Ivan. Les mêmes messages y ont été posés dans la nuit.

Elle est partie. Aussi soudainement qu’elle est apparue.

Ryan murmure dans sa barbe.

— J’aurais aimé voir comment elle joue au bridge ou au poker… Une cérébrale qui calcule les probabilités ? Ou une clairvoyante qui écoute attentivement ses intuitions et qui choisit la plus prometteuse ?

Le rouge est monté aux pommettes de Giorgio.

— Elle ne peut pas être très loin. Rattrapons-la !
— Oui, et ensuite ? répond la barbe de Ryan en remuant de haut en bas. Tu lui dis quoi ?
« Je viens avec toi » ou « Suis-moi en Italie » ?
Giorgio, regarde les trois messages ! C’est clair.

— Grr ! répond le chef en plissant les yeux et en abaissant les coins de sa bouche.

Ryan prend une voix de soprano.
— « Bye. Ne me suivez pas. »

Giorgio se dandine une seconde puis donne un violent coup de pied dans le feu. Le nuage de cendres froides disparaît vite dans le vent du matin.

Pendant que chauffe l’eau, on décide de la suite. Les traîneaux resteront ici. Trop lourds à tirer. Pas nécessaires pour traverser des zones éloignées des combats. Pas mêmes utiles.

— Moi, je marche vers le nord, en direction du Channel, dit Ryan. I go home, mes amis.
— Riviera. Nice. Cousin Oleg restaurant open summer, déclare Ivan.
Ses gestes de bras frénétiques franchissent les montagnes et se jettent dans la Méditerranée, la paix et la réussite.
— Et moi je me tourne vers le sud, l’Italie, mon pays, enfin ! déclame Giorgio comme s’il était à l’Opéra.

On a éteint le feu. Chacun ferme son paquetage. Les trois s’étreignent bruyamment. C’est Giorgio qui crie l’adieu :

— Bonne chance à tous ! Birgit où es-tu ? Bonne chance, Birgit !

Forêt et ciel

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juillet 2024 --- 6 commentaires
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