Certains textes ne se montrent qu'à la nuit tombée, furtivement. Essayer ?
Perdu ! Revenez plus tard. Bonne chance.
Gagné ! Vous pouvez lire "Eliott et les envahisseurs" ou "Les yeux de Bastet".
Idriss est penché sur le cahier posé devant lui, le visage à quelques centimètres du papier. Les fines lignes bleues s'enfuient au-delà de la pointe du stylo-bille, sous sa main
droite. Elles ne cessent de lui jouer des tours. Tantôt elles montent pendant qu'il forme sa phrase. Ses derniers mots maladroitement tracés plongent peu à peu en dessous de la ligne
inférieure. Tantôt elles descendent subrepticement au moment où la pointe du stylo noir grimpe vers le sommet des consonnes. Les mots finissent alors en l'air, bien trop haut.
Les doigts crispés lui font mal et le stylo qui le martyrise s'échappe soudain, tombant sur la table avec un claquement vainqueur. L'apprenti écrivain relève sa tête ronde entourée d'un
halo de cheveux courts légèrement crépus.
— Une coiffure à la Neymar, lui avait promis son copain coiffeur.
— Paris SG, tous ensemble, avait-il aussitôt entonné, automatiquement.
Il reprend le stylo, les yeux rougis par l'effort. Un pli malheureux tord sa bouche aux incisives écartés comme celles d'un enfant. Se remettre à l'écriture du français quinze ans après
l'école, quand il était encore au pays, c'est une vraie galère. De la rue en contrebas monte le hurlement d'une sirène. Les flics ! Instinctivement, Idriss sursaute et se retourne vers
la fenêtre pour compter les voitures aux gyrophares bleus.
Mais non, relax ! La vie de guetteur est finie. Maintenant, Idriss, tu bosses dur, tu gagnes ta vie réglo et le soir, tu apprends à écrire bien.
C'est moins facile que de guetter sur les parkings, près de la tour B. C'est clair. L'image de son copain Hamid, portant son bras ensanglanté contre son ventre, surgit soudain.
C'était après l'embrouille avec le chef sur la petite livraison de came. Non, quitter la bande des Hautes Bergères sans trop de représailles n'a pas été simple, mais la peur d'Idriss
a été plus forte que l'attrait de la vie facile.
— Quel con ! a dit le chef avant de lui allonger une énorme beigne dans la face. Casse-toi et ne reviens plus jamais par ici !
Après, c'avait été les petits boulots au noir sur le marché, très tôt le matin. Puis la fabrique de portails à Gometz. Et depuis un mois, l'atelier écriture avec Madame Françoise. Elle ne va pas
être contente. Il espérait parvenir à écrire une lettre après quelques soirées de travail à la Maison pour Tous. Madame Françoise s'était montrée tellement confiante.
C'est très important de pouvoir écrire.
De pouvoir envoyer ce message auquel il pense depuis si longtemps. Ce message qui convaincra cette jolie Anaëlle de passer un samedi après-midi avec lui, à Paris peut-être. Ou même de
sortir en boîte. Elle a vraiment un regard trop gentil.
Et puis Idriss ne veut pas vivre comme ses parents qui n'écrivent pas le français. Eux dépendent complètement des autres pour chaque démarche à la mairie, à la Sécu ou à la CAF.
Ils sont à la merci d'un monde qui favorise ceux qui maîtrisent les règles. Ils n'en profiteront jamais.
On doit pouvoir se construire sa vie, avoir une maison à soi. Et plus tard une famille avec des enfants éduqués, une belle voiture et une réussite dont on sera fier.
Idriss veut aussi changer sa vie tout de suite, avoir une existence beaucoup plus facile.
Quand on sait bien lire, écrire et compter, on a le pouvoir sur sa vie quotidienne. Les questions administratives, les achats à crédit, les vacances, trouver un job mieux payé,
tout devient possible. C'est du plaisir et de la liberté, chaque jour.
Tout ça, Madame Françoise et son collègue le lui ont bien expliqué. Alors il a dit oui pour l'atelier du jeudi soir.
Il y a aussi une chose dont il n'a pas parlé. Une chose délicate. Un truc qui ne te lâche pas, dès que tu n'es plus à l'abri dans une bande.
Quand on sait pas écrire comme une personne instruite, on a honte. Ça empoisonne tout. Au contraire, dès qu'on sait, les gens, les voisins, les amis te regardent avec respect.
Tu existes vraiment, comme les autres. Tu peux leur parler sans problème, ils t'écoutent.
Idriss s'est redressé, son corps maigre se dandine sur sa chaise de bois verni et de métal vert. Au-delà des longues tables, la grande femme brune à la mèche blanche et au visage acéré
le regarde. La salle de la Maison des Amonts est impersonnelle, les murs sont nus. Il est 21 heures et la nuit est venue depuis longtemps en ce mois d'octobre. L'atmosphère est
surchauffée. Les néons du plafond jettent une lumière crue sur les quinze personnes qui s'échinent sur leurs lignes d'écriture. L'animatrice de l'atelier s'approche.
— Eh bien Idriss, comment ça se passe ?
— C'est trop dur. Je n'y arrive pas. Et mes deux voisines, pareil !
— Voyons ça... Mais non, c'est mieux que la semaine dernière. Vous progressez. Elle lui sourit. Il garde un visage renfrogné.
— Madame Françoise, je n'arrive pas à écrire aussi petit sur ce cahier. Je dépasse tout le temps.
— Mais Idriss, c'est tout-à-fait normal. Elle élève la voix et se tourne vers le groupe au travail.
— Tout le monde écoute un instant !
Les quinze têtes se relèvent. On perçoit quelques soupirs profonds. Une vague odeur de vêtements humides, de sueur et de produit d'entretien des sols flotte dans la grande salle.
— Idriss trouve qu'écrire aussi petit sur un cahier, c'est trop difficile. C'est normal, nous ne sommes qu'à la troisième séance d'écriture. Moi, je trouve que vous progressez bien.
Je suis contente de votre travail. Très contente. Continuez comme ça.
Dans la salle, les têtes se relèvent un peu plus.
— Si certains le souhaitent, ils peuvent écrire sur le paperboard, avec un marqueur. C'est plus gros et ça peut être plus facile pour certaines personnes.
— Je préfère continuer sur le cahier. Idriss a répondu très vite. Il replonge sans tarder sur ses lignes. Personne dans la salle n'a souhaité s'exposer aux regards du groupe en
écrivant sur le tableau blanc, à côté de Madame Françoise. Trop la honte.
Un peu avant 22 heures, l'animatrice rassemble ses fiches et s'adresse à tous.
— Bien. Il est l'heure. Je vous remercie tous et toutes. Vous avez bien travaillé ce soir. Il faut que je vous dise, la semaine prochaine, je serai absente.
Un murmure de désappointement parcourt la salle.
— Mais je serai remplacée pour une séance par Isabelle, que certains d'entre vous connaissent. Ensuite, ce sont les vacances scolaires et il n'y a pas d'atelier pendant deux semaines.
Puis, je vous retrouve et nous continuons jusqu'à Noël, sans interruption.
Certains participants haussent leurs épaules puis les laissent retomber en soupirant. La route vers l'écriture du français sera longue, plus longue que prévu. Et Madame Françoise ne sera
donc pas toujours à leurs côtés.
Idriss a changé de rythme. Après le travail à la fabrique, il regagne sans traîner sa chambre dans le foyer où il vit. Ses copains le voient beaucoup moins souvent.
— Le Idriss, il nous snobe depuis l'automne, depuis septembre. Pourtant, il était toujours avec nous et c'est pas qu'il a rencontré une copine. C'est pas ça.
— Ouais, en plus, il manque souvent les entraînements. Si on veut faire quelque chose aux matches de l'an prochain, il faut soigner la condition. C'est pas en venant une fois sur deux
qu'on va y arriver.
— Moi, je vous dis, y prend un drôle de chemin.
Il va également moins souvent rendre visite à ses parents. Pour calmer leur inquiétude, il leur a dit qu'il apprenait à écrire le français, mais il n'en a parlé à personne d'autre. Il
est partagé entre une sorte de gêne à avouer qu'il se remet au niveau d'un écolier, et le sentiment de force quand il se dit "Je travaille pour changer, pour devenir quelqu'un".
Même dans l'atelier, ce n'est pas facile, à cause des femmes. Au pays, un homme ne montre jamais devant une femme qu'il ne sait pas. Et il n'y a pas de femme dans un endroit
où des hommes apprennent.
L'enthousiasme d'Idriss n'est plus aussi fort qu'au commencement de l'atelier. Il réalise maintenant qu'il lui faudra des mois avant d'être capable d'écrire facilement une langue qu'il
parle pourtant sans effort particulier depuis l'enfance. La quantité et l'intensité des efforts qu'il consent après chaque journée de travail à la fabrique le découragent parfois. Alors
il va à la médiathèque, sauf le mercredi, jour de fermeture. Sitôt arrivé dans la grande salle de lecture lumineuse et aérée, il se dirige
vers le présentoir de gauche, après la grande plante verte. Il se jette sur les bandes dessinées avec une frénésie jouissive et un vague sentiment de culpabilité. Il sait bien que ce
n'est pas comme ça qu'il écrira mieux. Mais c'est plus fort que toutes ses bonnes résolutions initiales, il n'essaie même plus de lutter.
Parfois il y croise Madame Françoise.
— Ah bonjour Idriss. Ça me fait plaisir de vous rencontrer, surtout ici.
La première fois, il a été très gêné d'être abordé ainsi devant le comptoir de prêt des livres et les deux femmes qui étaient là. Impossible de cacher sa participation
à l'atelier. Puis, les fois suivantes, la chaleur des salutations de Madame Françoise lui a fait du bien. Il était devenu une personne ayant l'estime de Françoise Dumont, une figure de
la vie de la Cité. Bientôt, il s'est aperçu qu'Estelle et Marie, les employées de la médiathèque, l'accueillaient avec sympathie.
— Bonjour Idriss. Je suis contente de vous voir. Ça se passe bien avec Françoise ?
— Bonjour. C'est dur, mais ça avance.
— Bravo, vous êtes sur la bonne voie. Continuez, Idriss. C'est dommage qui y en ait pas plus qui fassent comme vous.
Ses amis et ses copains ont fini par savoir. Certains n'ont pas réagi, mais d'autres l'ont encouragé. A sa grande surprise, il a ressenti l'admiration venant aussi bien de ceux qui, comme
lui, n'écrivaient pas, que de ceux qui étaient allés à l'école depuis leur enfance. Ces manifestations d'estime lui ont redonné du courage. Aujourd'hui, il se force à prendre
une seule BD pour se délasser et un livre.
— Merci Madame Estelle. Vous pouvez m'aider à choisir un roman policier facile à lire ? S'il vous plaît.
Après la BD, il commencera le polar qu'elle lui indique.
Le samedi matin suivant, Idriss passe au marché. C'est l'heure où on y rencontre toute la ville, comme pour un rendez-vous hebdomadaire obligatoire. De loin, Idriss aperçoit Anaëlle
en compagnie d'un groupe de maliens, des Bambaras aux pectoraux bodybuildés. Lui, le Peul maigrelet, il n'est pas de taille. C'est clair. Madame Françoise est là également, mèche blanche
en bataille au dessus d'un grand imperméable bleu marine, son cabas d'osier beige et rouge au côté. Pas des vêtements très classe ou très mode, ça jamais. Pourtant, Anaëlle et chacun
des maliens la saluent avec attention, eux qui sont si soucieux d'être bien habillés. Une dame. C'est une dame de la ville. Ni jeune, ni belle. D'ailleurs les blanches ne sont pas
belles. Mais elle anime les ateliers de français aux Amonts. Alors on la respecte, on la salue. On cherche à être salué par elle sur le marché.
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Idriss s'est redressé, son corps maigre se dandine sur sa chaise de bois verni et de métal vert. Au-delà des longues tables, la grande femme brune à la mèche blanche et au visage acéré
le regarde. La salle de la Maison des Amonts est impersonnelle, les murs sont nus. Il est 21 heures et la nuit est venue depuis longtemps en ce mois d'octobre. L'atmosphère est
surchauffée. Les néons du plafond jettent une lumière crue sur les quinze personnes qui s'échinent sur leurs lignes d'écriture. L'animatrice de l'atelier s'approche.
— Eh bien Idriss, comment ça se passe ?
— C'est trop dur. Je n'y arrive pas. Et mes deux voisines, pareil !
— Voyons ça... Mais non, c'est mieux que la semaine dernière. Vous progressez. Elle lui sourit. Il garde un visage renfrogné. Elle élève la voix et se tourne vers le groupe au travail.
— Si certains le souhaitent, ils peuvent écrire sur le paperboard, avec un marqueur. C'est plus gros et ça peut être plus facile pour certaines personnes.
— Je préfère continuer sur le cahier. Idriss a répondu très vite. Il replonge sans tarder sur ses lignes. Personne dans la salle n'a souhaité s'exposer aux regards du groupe en
écrivant sur le tableau blanc, à côté de Madame Françoise Trop la honte.
Idriss a changé de rythme. Après le travail à la fabrique, il regagne sans traîner sa chambre dans le foyer où il vit. Ses copains lui en veulent.
— Le Idriss, il nous snobe depuis l'automne, depuis septembre. Pourtant, il était toujours avec nous et c'est pas qu'il a rencontré une copine. C'est pas ça.
— Ouais, en plus, il manque souvent les entraînements. Si on veut faire quelque chose aux matches de l'an prochain, il faut soigner la condition. C'est pas en venant une fois sur deux
qu'on va y arriver.
— Moi, je vous dis, y prend un drôle de chemin.
Même dans l'atelier, ce n'est pas facile, à cause des femmes. Au pays, un homme ne montre jamais devant une femme qu'il ne sait pas.
L'enthousiasme d'Idriss n'est plus aussi fort qu'au commencement. Il réalise qu'il lui faudra des mois avant d'être capable d'écrire facilement le français. A la médiathèque, il se jette
sur les bandes dessinées avec une frénésie jouissive et coupable. Il sait bien que ce n'est pas comme ça qu'il écrira mieux. Mais c'est plus fort que lui.
Parfois il y croise Madame Françoise.
— Ah bonjour Idriss. Ça me fait plaisir de vous rencontrer, surtout ici.
La première fois, il a été très gêné. Sa participation à l'atelier n'était plus cachée. Puis, les fois suivantes, la chaleur des salutations de Madame Françoise lui a fait du bien.
Bientôt, il s'est aperçu qu'Estelle et Marie, les employées de la médiathèque, l'accueillaient avec sympathie.
— Bonjour Idriss. Je suis contente de vous voir. Ça se passe bien avec Françoise ?
— Bonjour. C'est dur, mais ça avance.
— Bravo, vous êtes sur la bonne voie. Continuez, Idriss. C'est dommage qui y en ait pas plus qui fassent comme vous.
— Merci Madame Estelle. Vous pouvez m'aider à choisir un roman policier facile à lire ? S'il vous plaît.
Après la BD, il commencera le polar qu'elle lui indique.
Le samedi matin suivant, Idriss passe au marché. C'est l'heure où on y rencontre toute la ville, comme pour un rendez-vous hebdomadaire obligatoire. De loin, Idriss aperçoit Anaëlle
en compagnie d'un groupe de maliens, des Bambaras aux pectoraux bodybuildés. Lui, le Peul maigrelet, il n'est pas de taille. C'est clair. Madame Françoise est là également, mèche blanche
en bataille au dessus d'un grand imperméable bleu marine, son cabas d'osier beige et rouge au côté. Pas des vêtements très classe ou très mode, ça jamais. Pourtant, Anaëlle et chacun
des maliens la saluent avec attention, eux qui sont si soucieux d'être bien habillés. Une dame. Un jour on le saluera quand il passera dans la ville, exactement comme tout le monde
aux Ulis salue Madame Françoise.
Aujourd'hui, Idriss écrit un message pour Anaëlle. Il a choisi une feuille blanche et non une page de cahier avec sa marge rouge et ses lignes horizontales bleues. C'est mieux pour une
invitation. Les mots flottent sur une houle longue qui monte et descend à sa guise, mais les phrases se succèdent et l'espoir les fait avancer.
Bonjour Anaële. Je vous croiz presqu chaqu matin devan l'aré de bus. Je vous é remarqué. J'ai entendu une copine apelé de loin et com sa, je conné votre prénom. J'aimeré
bien fair connaissance. Je propoz une sorti ensembl ce samedi après-midi. On pouré prendre le RER et alé à Paris. Qu'en pensé-vous ? Vous ête sur facebook ? Idriss
Il n'oublie pas d'ajouter son numéro de portable et son pseudo.
Il a remis son message à Anaëlle jeudi dernier, à l'arrêt de bus. On est mardi. Il ne l'a pas revue depuis. Pas de réponse. Elle a peut-être déjà un petit copain. Une jolie fille comme
elle est sûrement entourée de garçons qui voudraient bien sortir avec elle. Sûrement. Si elle n'est pas seule, c'est mort. Mais pourtant, il lui semble que son regard, quand il la croise,
est presqu'un sourire, le genre de sourire qu'une fille amoureuse donne à son amoureux. Ou alors elle a trouvé que le message était nul, mal écrit, bourré de fautes. Bien sûr, le message
n'a pas été lu ni corrigé par qui que ce soit. Pourri de fautes, c'est sûr. Mais c'est impossible de le montrer à quiconque avant de l'envoyer. Elle va trouver un autre
petit copain, c'est clair. Comment je vais sortir de cette galère ?
Ce matin, Anaëlle est là lorsqu'Idriss arrive à l'arrêt du 199.
— Bonjour Anaëlle.
— Bonjour.
— Vous avez lu mon message ? Vous voulez bien faire une sortie dans Paris samedi prochain ?
— Oui, je l'ai lu, mais je ne sais pas encore si je serai disponible samedi.
Elle lui lance son regard sympa, puis elle ajoute :
— Vous comprenez ?
Non, il ne comprend pas vraiment. Il reste silencieux. Il tente un sourire timide. Le bus arrive. Elle le regarde encore une fois à sa manière.
— Bonne journée.
Elle se détourne et monte dans le bus. C'est mort, carrément mort. Elle me fait marcher, c'est pas possible.
Les semaines passent. Idriss et Anaëlle se rencontrent, s'évitent, se rencontrent à nouveau.
Premiers jours de décembre. Il fait nuit et il pleut sur les Ulis. Idriss est dans sa chambre, penché sur une feuille blanche et il écrit un nouveau message. Il s'applique à aligner
ses mots, à les empêcher de flotter vers le haut de la feuille en fin de ligne. Il tire la langue et serre son stylo en cherchant les mots les plus convaincants. Madame Françoise a
répété "Restez simple, Idriss, le plus simple possible". Pour ce message-là, non plus, il n'y aura pas de relecture. Bien sûr que non. Il faut que ce soit très bon. Pas parfait,
non. Ça c'est impossible. Mais très bon. Pour qu'elle ne puisse pas répondre autre chose que — Oui Idriss, oui. Je veux bien vous accompagner.
Jeudi soir, 22 heures, l'atelier est terminé et tous les participants sont partis. Idriss est encore là, il se tient debout et se dandine d'une jambe sur l'autre. Françoise Dumont a
dans la main gauche une enveloppe blanche et tient dans la main droite la feuille de papier qu'elle vient de déplier.
— Oui Idriss, oui. Je comprends votre demande et j'en suis touchée.
— Madame Françoise...
— Je n'en suis qu'à moitié surprise, maintenant que je vous connais un peu. Votre job à la fabrique de portails, c'est bien, je suis sûre que vous le faites bien. Je vois aussi que vous
avez l'envie et le potentiel pour un autre travail, dans le secteur des services. Vous êtes touné vers les autres, assez pour en faire votre métier, un jour.
— Madame Françoise, je ne sais pas... Je veux faire quelque chose dans la ville où je vis.
— Idriss, écoutez-moi. Ma correspondante à la mairie m'a appelée il y a quelques jours. Le budget des Services vient d'être approuvé. Les agents qui sont partis seront remplacés
dès le début de l'année prochaine. Le Conseil Municipal souhaite faire oublier les refus de scolarisation des enfants migrants, l'année passée. Les élections approchent, ils veulent
redorer leur image. Les recrutements de personnes issues des minorités seront favorisés. Attention Idriss, comprenez-moi bien, ce ne sera pas facile.
— Je sais, Madame Françoise, mon voisin qui est employé municipal m'en a parlé.
— Votre niveau de français écrit est encore faible, très faible, mais vous progressez vite. Ce sera difficile, plus difficile que ce que vous pouvez imaginer. Vous parlez arabe, peul et wolof,
ça peut aider.
Elle laisse passer un instant, puis elle ajoute :
— Je veux bien vous accompagner dans cette candidature. Idriss, un jour je serai heureuse et fière de vous avoir comme interlocuteur à la mairie.
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Aujourd'hui, Idriss écrit un message pour Anaëlle. Il a choisi une feuille blanche et non une page de cahier avec sa marge rouge et ses lignes horizontales bleues. C'est mieux pour une
invitation. Les mots flottent comme sur une houle longue, mais les phrases se succèdent et l'espoir les fait avancer.
Bonjour Anaële. Je vous croiz presqu chaqu matin devan l'aré de bus. Je vous é remarqué. Je propoz une sorti se samedi après-midi. On pouré prendre le RER et alé à Paris.
Vous ête sur facebook ? Idriss
Il n'oublie pas d'ajouter son numéro de portable.
Il a remis son message à Anaëlle jeudi dernier, à l'arrêt de bus. On est mardi. Il ne l'a pas revue depuis. Pas de réponse. Elle a peut-être déjà un petit copain. Si elle n'est pas
seule, c'est mort. Ou alors elle a trouvé que le message était nul, mal écrit, pourri de fautes. C'est sûr. Mais impossible de le montrer à quiconque avant de l'envoyer.
Elle va trouver un autre petit copain, c'est clair. Comment je vais sortir de cette galère ?
Ce matin, Anaëlle est là lorsqu'Idriss arrive à l'arrêt du 199.
— Bonjour Anaëlle.
— Bonjour.
— Vous avez lu mon message ? Vous voulez bien faire une sortie dans Paris samedi prochain ?
— Oui, je l'ai lu, mais je ne sais pas encore si je serai disponible samedi.
Elle lui lance son regard sympa, puis elle ajoute :
— Vous comprenez ?
Non, il ne comprend pas vraiment. Il reste silencieux. Il tente un sourire timide. Le bus arrive. Elle le regarde encore une fois à sa manière.
— Bonne journée.
Elle se détourne et monte dans le bus. C'est mort, carrément mort. Elle me fait marcher, c'est pas possible.
Les semaines passent. Idriss et Anaëlle se rencontrent, s'évitent, se rencontrent à nouveau.
Premiers jours de décembre. Il fait nuit et il pleut sur les Ulis. Idriss est dans sa chambre, penché sur une feuille blanche. Il écrit un nouveau message. Il s'applique à aligner
ses mots, à les empêcher de flotter vers le haut de la feuille. Il tire la langue et serre son stylo. Madame Françoise a répété "Restez simple, Idriss, le plus simple possible".
Pour ce message-là, pas de relecture non plus. Bien sûr que non. Il faut que ce soit très bon. Pas parfait, non. Ça c'est impossible. Mais qu'elle ne puisse pas répondre autre chose
que — Oui Idriss, oui. Je veux bien vous accompagner.
Jeudi soir, 22 heures, l'atelier est terminé et tous les participants sont partis. Idriss est encore là, il se tient debout et se dandine d'une jambe sur l'autre. Françoise Dumont a
dans la main gauche une enveloppe blanche et tient dans la main droite la feuille de papier qu'elle vient de déplier.
— Oui Idriss, oui. Je comprends.
— Madame Françoise...
— Je ne suis pas surprise. Maintenant je vous connais un peu. Je vois que vous avez envie d'un autre job que fabriquer des portails. Vous êtes touné vers les autres, assez
pour travailler dans le service, un jour.
— Madame Françoise, je ne sais pas... Je veux faire quelque chose aux Ulis.
— Idriss, écoutez-moi. Ma correspondante à la mairie m'a appelée il y a quelques jours. Le budget des Services municipaux vient d'être approuvé. Les agents qui sont partis seront remplacés
dès le début de l'année prochaine. Le Conseil Municipal souhaite faire oublier les refus de scolarisation des enfants migrants, l'année passée. Les élections approchent. Ils veulent
redorer leur image. Les recrutements de personnes issues des minorités seront favorisés. Attention Idriss, comprenez-moi bien, ce ne sera pas facile.
— Je sais, Madame Françoise, mon voisin travaille à la mairie, à l'entretien. Il m'en a parlé.
— Votre niveau de français écrit est encore faible, très faible, mais vous progressez vite. Ce sera difficile. Plus difficile que ce que vous pouvez imaginer. Vous parlez arabe, peul et wolof,
ça peut aider.
Elle laisse passer un instant, puis elle ajoute :
— Je veux bien vous accompagner, Idriss. Je vous aiderai et un jour peut-être, je serai heureuse et fière de vous avoir comme interlocuteur à la mairie.
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Aujourd'hui, Idriss écrit un message pour Darty. Il a choisi une feuille blanche et non une page de cahier avec sa marge rouge et ses lignes horizontales bleues. C'est mieux pour une
candidature de magasinier. Les mots flottent sur une houle longue qui monte et descend à sa guise, mais les phrases se succèdent et l'espoir les fait avancer.
Je suis un agent expérimenté dans la fabriquation de portails motorisé et clôtures électrics. J'ai donné satisfaction à mon employeur des Ulis.
Je souhaite travailler dans les équipements de téléphone chez Darty. Idriss Diallo
Il ajoute son numéro de portable.
Il a remis son message et son CV chez Darty jeudi dernier. On est mardi. Pas de réponse. Ils ont sûrement plein de candidats qui savent très bien écrire leur lettre de candidature. Si
le téléphone ne sonne pas aujourd'hui, c'est mort. Mais pourtant, ça serait sympa. Et pour intéresser une fille comme Anaëlle, un job chez Darty, dans les téléphones, avec un bon salaire,
ça serait mieux que les portails en PVC. Peut-être que le message était nul, mal écrit, bourré de fautes. Pourri de fautes, c'est sûr. Comment je vais sortir de cette galère ? Il faudrait
que Madame Françoise accepte de m'aider pour la lettre. Sinon, je suis coincé à la fabrique pendant des années, sans avenir. C'est clair.
Le jeudi est arrivé. Darty n'a pas appelé. C'est mort, carrément mort. Il faut que je m'en sorte, c'est pas possible.
Françoise aide Idriss à écrire une lettre à la Fnac. Sans résultat supplémentaire.
Premiers jours de décembre. Il fait nuit et il pleut sur les Ulis. Idriss est dans sa chambre, penché sur une feuille blanche et il écrit un nouveau message. Il s'applique à aligner
ses mots, à les empêcher de flotter vers le haut de la feuille en fin de ligne. Il tire la langue et serre son stylo en cherchant les mots les plus convaincants. Madame Françoise a répété
"Restez simple, Idriss, le plus simple possible". Pour ce message-là, il n'y aura pas de relecture. C'est impossible. Il faut que ce soit très bon. Pas parfait, non. Mais très bon.
Pour qu'elle ne puisse pas répondre autre chose que — Oui Idriss, oui. Je veux bien vous accompagner.
Jeudi soir, 22 heures, l'atelier est terminé et tous les participants sont partis. Idriss est encore là, il se tient debout et se dandine d'une jambe sur l'autre. Françoise Dumont a
dans la main gauche une enveloppe blanche et tient dans la main droite la feuille de papier qu'elle vient de déplier.
— Oui Idriss, oui. Je comprends votre demande et j'en suis touchée.
— Madame Françoise...
— Mais vous me prenez par surprise. Votre job à la fabrique de portails, je suis sûre que vous l'avez bien fait. Je vois aussi que vous avez une proposition de CDD chez Darty, finalement.
Et maintenant vous m'écrivez que vous laissez tomber cette occasion. Vous voulez apprendre assez pour travailler avec moi. Vous voulez aider les personnes à écrire, un jour. Mais ça n'est pas
un métier, ça !
— Madame Françoise, je ne sais pas... Je veux faire quelque chose pour les gens de mon pays qui vivent ici. Ceux de mon peuple en tout cas. Les autres, on verra. D'ailleurs eux, ils
s'organisent entre eux... Alors eux, bah ... non.
— Idriss, écoutez-moi. On ne peut pas gagner sa vie en faisant ça. Un jour vous rencontrerez une femme, vous fonderez une famille, vous aurez des enfants. Il faudra bien gagner votre vie
pour eux.
— Je sais, Madame Françoise, mes parents me le répètent tout le temps.
— Et puis votre niveau de français écrit est encore faible, très faible. Même en progressant vite, ce sera long et difficile, plus difficile que ce que vous pouvez imaginer.
— Madame Françoise, aidez-moi. J'ai bien réfléchi. Longtemps. S'il faut aider Darty à vendre plus de téléphones pour gagner ma vie, s'il faut continuer à fabriquer des portails, je continuerai.
— Ca commencera forcément par là, vous le savez, n'est-ce pas ?
— Mais je veux trouver un métier pour aider les gens de mon pays. Et un jour, avec ce métier, je ferai vivre une famille. Aidez-moi, s'il vous plaît
Elle laisse passer un instant.
— Idriss, je veux bien vous accompagner dans cette voie. Peut-être y arriverez-vous, peut-être pas. Mais je veux bien vous aider.
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Aujourd'hui, Idriss écrit un message pour Darty. Il a choisi une feuille blanche et non une page de cahier avec sa marge rouge et ses lignes horizontales bleues. C'est mieux pour une
candidature de magasinier. Les mots flottent comme sur une houle longue, mais les phrases se succèdent et l'espoir les fait avancer.
Je suis un agent expérimenté dans la fabriquation de portails motorisé. Mon employeur des Ulis est content de moi.
Je souhaite travailler dans les équipements de téléphone Darty.
Il ajoute son numéro de portable.
Il a remis son message et son CV chez Darty jeudi dernier. On est mardi. Pas de réponse. Ils ont sûrement plein de candidats. Si le téléphone ne sonne pas aujourd'hui, c'est mort.
Mais pourtant, ça serait sympa. Et pour intéresser une fille comme Anaëlle, un job chez Darty, dans les téléphones, avec un bon salaire... Peut-être que le message était nul, mal écrit,
pourri de fautes. C'est sûr. Comment je vais sortir de cette galère ? Il faudrait que Madame Françoise accepte de m'aider. Sinon, je suis coincé à la fabrique. Pendant des années.
C'est clair.
Le jeudi est arrivé. Darty n'a pas appelé. C'est mort. La galère. Il faut que je m'en sorte, c'est pas possible.
Françoise aide Idriss à écrire une lettre à la Fnac. Sans résultat supplémentaire.
Premiers jours de décembre. Il fait nuit et il pleut sur les Ulis. Idriss est dans sa chambre, penché sur une feuille blanche et il écrit un nouveau message. Il s'applique à aligner
ses mots, à les empêcher de flotter vers le haut de la feuille. Il tire la langue et serre son stylo. Madame Françoise a répété "Restez simple, Idriss, le plus simple possible".
Pour ce message-là, pas de relecture non plus. C'est impossible. Il faut que ce soit très bon. Pas parfait, non. Mais qu'elle ne puisse pas répondre autre chose que
— Oui Idriss, oui. Je veux bien vous accompagner.
Jeudi soir, 22 heures, l'atelier est terminé et tous les participants sont partis. Idriss est encore là, il se tient debout et se dandine d'une jambe sur l'autre. Françoise Dumont a
dans la main gauche une enveloppe blanche et tient dans la main droite la feuille de papier qu'elle vient de déplier.
— Oui Idriss, oui. Je comprends.
— Madame Françoise...
— Mais vous me prenez par surprise. Vous avez une proposition de CDD chez Darty, finalement. Et maintenant vous m'écrivez que vous laissez tomber ça ! Vous voulez
apprendre assez pour travailler avec moi dans des ateliers. Mais c'est pas un métier, ça !
— Madame Françoise, je ne sais pas... Je veux faire quelque chose pour les gens de mon pays qui vivent ici. Ceux de mon peuple en tout cas. Les autres, bah ... non.
— Idriss, écoutez-moi. On ne peut pas gagner sa vie en faisant ça. Un jour vous rencontrerez une femme, vous aurez des enfants. Il faudra gagner votre vie.
— Je sais, Madame Françoise, c'est ce que mes parents me répètent tout le temps.
— Et puis votre français écrit est trop faible. Même en progressant vite, ce sera difficile. Plus difficile que ce que vous pouvez imaginer.
— Madame Françoise, aidez-moi. J'ai bien réfléchi. S'il faut travailler chez Darty pour gagner ma vie, s'il faut continuer à fabriquer des portails, je continuerai.
— Ca commencera forcément par là, bien sûr, vous le savez ?
— Mais je veux trouver un métier pour aider les gens de mon pays. Et un jour, avec ce métier, je ferai vivre une famille. Aidez-moi, s'il vous plaît
Elle laisse passer un instant.
— Idriss, je veux bien vous accompagner. Peut-être vous y arriverez, peut-être pas. Mais je veux bien vous aider.
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novembre 2018 --- 1 commentaire
Stéphanie 09aug2019 08:14
C'est plein d'espoir. On comprend qu'il va s'en sortir, bien que ce soit beaucoup de travail et d'effort. Bel accent également sur le rôle de la bénévole,
sur ce qu'elle véhicule comme image, sur le travail et le temps qu'elle donne.
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09aug2019 08:14